A l'ombre de la république, un film de Stéphane Mercurio, en DVD

Publié le par dan29000

 

Lors de sa sortie en salles en 2012, nous avions particulièrement aimé le documentaire de Stéphane Mercurio "A l'ombre de la république". Son film vient de sortir en DVD, c'est une bonne occasion de republier notre article, en signalant un ensemble de  bonus : un court-métrage de la réalisatrice, une interview et l'émission de France Inter "L'humeur vagabonde"... De bonnes raisons d'acheter ce DVD.

 

 

Dès sa création notre site a souhaité faire de l'information sur les prisons. D'abord notre volonté est d'être une alternative aux grands médias où sont presque toujours absents les détenus, les sans-papiers, sans logis et autres démunis qui tout au long de l'année meurent, sans bruit, dans la rue ou dans une cellule. Donner une voix aux sans voix, c'est un peu aussi le projet de ce nouveau documentaire de Stéphane Mercurio que les lecteurs de Danactu connaissent déjà. La réalisatrice nous avait offert en 2008 un superbe film "A côté" où sa caméra filmait des femmes, des femmes dont les hommes étaient à l'ombre des murs de la prison de Rennes. Avec générosité, attention et respect, elle avait donné un film salutaire qui pointait déjà le désastre carcéral français.

 

  Elle nous propose en salles cette semaine, après une diffusion sur Canal+ l'an passé, une sorte de saison 02 sur les prisons hexagonales. Le point de vue est différent puisqu'il s'agit ici de suivre dans leur travail plusieurs contrôleurs des lieux privatifs de liberté (CGLPL). Cette autorité indépendante active depuis 2008 a pour mission de veiller au respect des droits fondamentaux des personnes privées de liberté. Ces lieux de détention sont estimés entre 5000 et 6000, des prisons aux hôpitaux psychiatriques, en passant par les Centres de rétention administrative, les Centres éducatifs fermés ou encore les locaux de garde à vue ou les dépôts des tribunaux...Les droits fondamentaux étant le droit à la dignité, à la liberté de pensée, de conscience, au maintien des liens familiaux, aux soins, au travail ou à la formation. Certes, comme pour les inspecteurs du travail, les contrôleurs ne sont qu'une trentaine, limitant donc la portée de leur action, d'autant plus que le nombre de détenus ne cesse d'augmenter dans la France de Sarkozy où prévention et réinsertion ne sont que des mots face à la répression et l'enfermement. Malgré le vaste programme de construction de prisons du gouvernement, le taux d'occupation est aujourd'hui, en moyenne, de 114%. Un chiffre parlant mieux que de longs discours.

 

  Jean-Marie Delarue, contrôleur général, a obtenu les accords des principaux ministères pour le tournage, Justice, Santé et Immigration, hormis le ministère de l'intérieur. Quatre lieux de tournage où le spectateur suit les activités des contrôleurs : la Maison d'arrêt de Versailles, l'hôpital psychiatrique de la Navarre à Évreux, le Centre pénitentiaire de Bourg-en-Bresse, et enfin la Centrale de Saint-Martin de Ré. Des lieux très différents les uns des autres, ce qui est particulièrement intéressant, donnant donc des problématiques différentes. Souvent des séquences nous surprennent. A Évreux, où sont hospitalisés 273 patients, dont un tiers contre leur gré, les détenus présents ont moins de droit qu'en prison, où parfois ils peuvent souhaiter retourner. Pas de visite, impossible de sortir de la chambre, ni téléphone ni télévision ! Autre approche, et peut-être la séquence la plus forte du film, la Centrale de Saint-Martin de Ré, réservé aux longues peines. Une trentaine de détenus, à perpétuité, une cinquantaine à trente ans ! Séquence vérité, vérité parfois insoutenable face à la colère et à la rage de ces personnes "oubliées", loin de tous, sans parloir pour la grande majorité. Face à la caméra, la parole parfois se libère :

 

"On ne peut pas condamner un homme à vingt-cinq ans de prison et espérer qu'il sorte meilleur ! Dites-leur : Vous fabriquez des fauves !"

 

  Ainsi va la vie de ceux qui n'ont plus de vie...Juste un état de survie au quotidien...

 

  Au fil des séquences, l'isolement, la solitude renforcée des nouvelles prisons où souvent la vue des détenus plonge sur des barreaux doublés d'un grillage, face à un mur...Où les gardiens affirment leurs volontés, leurs préférences, une sorte de banalisation de l'arbitraire. Où les prix de vente du moindre article relèvent d'une exploitation honteuse, où un travail répétitif et sous-payé devient presque un privilège. A Bourg-en-Bresse, le centre est ouvert depuis 2010, face au vide de longs couloirs, face aux cellules verrouillées, face à la cour bétonnée nue où tombe la neige, difficile de ne pas ressentir un malaise et de ne pas penser à Orwell.

 

  Parfois les paroles des détenus se libèrent, favorisées en cela par un grand sens de l'écoute du contrôleur qui donne la parole, moment de respect et d'expression pour ceux qui subissent, chaque jour. Un moment fugitif où l'arbitraire recule, où l'humain reprend le dessus, et où parfois les lignes bougent favorablement. Bien entendu, nous n'aurons pas la naïveté de penser que cela pourrait changer la vraie nature destructrice de ce formidable outil répressif de l'État.

  Certes.

  Néanmoins il serait stupide de penser que le CGLPL est inutile.

 Cette autorité administrative indépendante est nécessaire, surtout au moment où notre pays demeure la honte de l'Europe sur l'état de ses prisons. Lire le récent rapport de l'OIP dont nous vous parlions en janvier. Utile et nécessaire donc, comme ce documentaire prenant de Stéphane Mercurio qui nous permet ici de réfléchir sur ceux qui demeurent des hommes et des femmes, au-delà de leur définition administrative de détenus. L'alternance entre film et photographies est aussi une des réussites de ce documentaire, tout comme ses plans longs qui donnent du temps au temps, illustrant que le temps carcéral et notre temps est bien différent. Prendre du temps pour écouter les paroles de ces sans-voix que la République délaisse.

 

  Après avoir vu des milliers de films depuis des années, je me disais que le talent d'un cinéaste pourrait peut-être se définir, quand un des plans de son film vous revient en mémoire, le lendemain matin, au lever...Ici, un plan terrible, d'un couloir vide et nu bordé de portes de cellules, où une feuille de papier s'agite en vain, maniée par une main invisible d'un détenu invisible qui n'a que ce moyen étrange pour attirer l'attention d'un surveillant qui se fait rare...Au-dessus de la porte de la cellule, la feuille de papier bouge dans le vide. Un plan d'une force incroyable. Le talent, vous dis-je...

 

  Allez voir ce film, pour eux, pour nous...

 

Dan29000

 

A l'ombre de la République

 

Réalisation : Stéphane Mercurio assistée de Edie Laconi
Image : Pierre Boffety, Laurent Fénart
Photographies : Grégoire Korganow
Son : Patrick Genet
Musique originale : Hervé Birolini

Une production ISKRA

DVD / 2013 / 15 euros

 

 

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