Alternatives : Lip 1973 ou l'autogestion sans le savoir, entretien avec Charles Piaget

Publié le par dan29000

Lip, 1973  : «  On faisait de l’autogestion sans le savoir  »
 

 

Entretien. À l’époque syndicaliste dans l’usine Lip de Besançon, Charles Piaget a été un des principaux animateurs de la grande lutte de 1973. Toujours actif, il est aujourd’hui militant dans une association de lutte contre le chômage. Quarante ans après la grande manifestation des Lip, nous revenons avec lui sur ce conflit important de l’après-68 qui garde toute son actualité.


Rachel Choix – Quel fut le point de départ de la lutte des Lip  ?

Charles Piaget – Il y a eu un travail de 15 ans avant 68 pour construire et faire vivre un collectif au sein de l’entreprise. Pendant cette période, le fonctionnement syndical habituel a été remis en question. La démocratie s’est développée, les délégués ne décidant pas seuls. Les décisions se prenaient en AG, après du travail en commissions. Les tâches tant pratiques qu’intellectuelles étaient partagées entre tous. De plus, il existait de longue date un travail unitaire entre la CGT et la CFDT au sein de l’usine.

Donc en 68, on était prêts... et assez forts pour occuper l’usine  ! Cela a été un banc d’essai et un déclencheur pour les luttes des années suivantes. Le patron, Fred Lip, qui jusqu’alors n’avait pas vu monter la force syndicale, décida de casser ce contre-pouvoir. Il n’y réussira pas et sera viré.

Avant 73, il y a eu des conflits importants, fin 69 et fin 70, pour les salaires et contre les licenciements. En 69, au départ, seulEs 200 ouvrierEs sur les 1 000 que comptait l’usine débrayèrent, et c’est après un travail de persuasion dans les ateliers, quand l’idée de la grève est devenu majoritaire, qu’elle a été lancée. 70 % des ouvriers furent grévistes, l’usine occupée. Tout cela a préparé la mobilisation de 73.

Pourrais-tu nous parler de l’organisation de la lutte et nous dire pourquoi elle a été, à ton avis, si populaire  ?

Il y avait un fort respect de la démocratie, le rejet des directives syndicales venues d’en haut. Ce sont les salariés eux-mêmes qui ont organisé leur lutte et les moyens pour la mener. Un Comité d’action a été créé. Il y avaient des valeurs «  de base  » : le refus du racisme, du sexisme, de la violence. Il y avait une vraie solidarité.

Tout était débattu, élaboré collectivement. L’usine était ouverte, les journalistes circulaient librement (certains passeront plusieurs jours dans l’usine), ils interrogeaient qui ils voulaient.

Un travail de réflexion entre tous a posé le problème  : Comment gagner  ? Comment tenir  ?

Les patrons misaient sur l’usure du conflit à cause des pertes de salaires dues à la grève. Pour éviter ce piège, nous avons décidé de relancer la production  : «  On fabrique, on vend, on se paye  ». On se prenait en charge. On faisait de l’autogestion sans le savoir. C’était un outil pour ne pas couper les salaires.

La forme de la lutte doit préfigurer la nouvelle société. 80 à 100 Lip sillonnaient la France, la Suisse, l’Allemagne pour populariser le conflit et vendre les montres. Les délégués restaient dans l’usine et participaient à toutes les tâches.

La lutte a été populaire, car l’unité au sein de l’usine existait, ça n’était pas si fréquent. La riposte au coup par coup, les initiatives, l’imagination, la vie démocratique, le fait que l’usine était ouverte à tous, correspondait à une attente de la population. Le coté «  Robin des Bois  », avec la reprise de la production à notre compte, la lutte du «  pot de terre contre le pot de fer  », des ouvriers face à une multinationale... Tout cela a compté. Des travailleurs ordinaires ont montré qu’ils pouvaient faire des choses extraordinaires en choisissant un autre mode d’organisation.

Quelles difficultés avez-vous rencontré  ?

Nous avons eu des problèmes avec les directions syndicales. Le syndicat doit apporter ses connaissances, son expérience, mais la lutte appartient à ceux qui la font, chacun a les mêmes droits, et il ne doit pas y avoir de prérogatives des cadres syndicaux.

Il était difficile de lutter contre la hiérarchisation, elle était intériorisée chez les individus. C’est le problème de la soumission. On cherche des sauveurs, alors qu’il faudrait se rassembler sur la base de l’égalité des droits et lutter ensemble. Chaque fois qu’il y a un leader, il y a déficit démocratique.

Même s’il y avait une conscience des discriminations que subissaient les femmes, cela n’était pas assez pris en compte. Heureusement les femmes se sont organisées et ont pris toute leur place dans le mouvement.

Plus tard, en 78, il y a eu la créations de coopératives issues de Lip, on savait que c’était un pis-aller. Il fallait respecter les règles du marché (rembourser les prêts au détriment des salaires...). Le statut de coopérateurs ne vient pas tout seul, car le salariat était ancré dans la tête des gens...

Tu as été mis en avant lors du combat des Lip. Comment as-tu réussi à ne pas céder aux sirènes du pouvoir  ?

La pression des médias et la fatigue due à la lutte a fait qu’il y a eu une spécialisation de certaines tâches, mais les porte-parole étaient contrôlés. Par exemple j’ai été suspendu trois semaines du porte-parolat pour avoir dépassé mon mandat lors d’une interview...

En reprenant les notes prises au cours du conflit, je me suis rendu compte que je n’étais à l’origine d’aucune des idées importantes développées pendant la lutte  : ça rend modeste  !

Comment vois-tu la situation actuelle  ?

Bien des occasions ont été manquées de changer la société. Le capitalisme avale les crises, et on n’est pas assez nombreux aujourd’hui pour inverser le rapport de forces. Il y a le problème de la soumission, et les médias jouent un rôle important de formatage.

Le discours actuel de la social-démocratie, en particulier sur la fiscalité, montre la faiblesse des idées de gauche. Il y a plus d’ouverture à gauche avec le déclin du PC, mais en même temps son leadership était malgré tout une force.

Il y a le problème du pouvoir, de la corruption à tous les niveaux. La citoyenneté est basse, on cherche des sauveurs, le populisme avance. Il est difficile de faire passer le message que la misère, le chômage, sont la conséquence des inégalités sociales. Il faut se rassembler sur la base de l’égalité des droits et lutter.

C’est long de créer des solidarités. Chez Lip, on a mis quinze ans à faire vivre un collectif.

Il y a des éléments positifs, le développement de l’écologie par exemple. Les idées circulent assez vite grâce au développement des nouveaux moyens de communication, ça aide dans certains mouvements.

Il existe des luttes partout dans le monde  : en Chine, en Afrique... Il y a une aspiration sous-jacente de démocratie, d’égalité, à mieux vivre... Ça bouge, ça invente, nos valeurs renaissent à travers de nombreuses formes de lutte sociales, écologistes...

Propos recueillis par Rachel Choix

* Publié dans : Hebdo L’Anticapitaliste - 210 (26/09/2013). http://www.npa2009.org/

 

SOURCE / ESSF

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