Argentine : Zanon, fabrique sans patron, déjà dix ans

Publié le par dan29000

Zanon : déjà 10 ans sans patron !

 

par Baptiste Bloch

 

Zanon est un mythe. La « Fabrique Sans Patron » (FaSinPat) des ouvriers céramistes de Neuquén suscite la curiosité et l’enthousiasme de travailleurs, syndicalistes, militants, chercheurs ou journalistes du monde entier. Bien que considérée comme la plus fameuse des entreprises récupérées argentines, elle présente un profil différent du reste du mouvement. Le point sur cette expérience originale, après près de 10 ans de gestion ouvrière.

 

 

Après les 16 heures de car qui séparent Neuquén de Buenos Aires, un bus permet d’accéder facilement à la zone industrielle de la grande et moderne ville du Nord de la Patagonie, située le long de la « Ruta 7 ». Au bout de quelques kilomètres, dans un paysage désertique, on voit surgir les cheminées de l’usine céramique, et le bus s’arrête devant le « Z » rouge et vert de Zanon, accompagné du slogan « Renforce ton foyer ».

Du patron voyou à la gestion ouvrièreZanon, c’est le nom de l’ancien patron voyou de cette immense usine de carreaux de céramique, ami du président néolibéral Menem et idéaltype de l’entrepreneur argentin des années 90. Alors que son entreprise ne cessait de générer des bénéfices, et pouvait compter sur une avance technologique considérable gagnée avec le renfort de l’Etat, sa soif de profit l’a mené à profiter de la crise pour pressuriser sa main d’œuvre à l’extrême. A cette époque, les accidents de travail étaient très fréquents, les licenciements arbitraires monnaie courante, et les travailleurs étaient soumis au contrôle d’une bureaucratie syndicale vendue aux intérêts du patron.

C’est dans ce contexte, en 98, que des travailleurs de base s’organisent pour récupérer la commission interne du syndicat ; l’usine étant verrouillée, ils commencent à créer un sentiment collectif au sein des travailleurs et à organiser la résistance, à partir de tournois de football à l’extérieur de l’usine. De la discussion entre travailleurs des différents secteurs, il apparaît que le discours de la direction selon lequel l’entreprise est en crise ne tient pas la route : pourquoi alors 20 camions sortent-ils de l’usine chaque jour, et exporte-t-on de la céramique dans le monde entier ?

En 2000, alors que la direction accumule les salaires impayés et qu’un de leurs camarades décède à l’intérieur de l’usine, le conflit entre les ouvriers et leur employeur s’envenime. Face aux grèves, barricades, campements sauvages, manifestations, menées par le nouveau secrétaire général du syndicat et militant trotskyste, Raul Godoy, Luis Zanon se braque et abandonne purement et simplement la fabrique. Les travailleurs répliquent par l’occupation de l’usine à partir d’octobre 2001, puis sa mise en production sous contrôle ouvrier l’année suivante. Señor Zanon licencie l’ensemble de ses ouvriers ; il sera plus tard condamné pour lock-out offensif.

Céramistes en lutte

Lorsqu’on se présente à l’accueil de FaSinPat, fait unique dans les entreprises récupérées argentines, c’est donc dans un local syndical que l’on est conduit. Baptisé « secteur presse et diffusion », c’est l’endroit depuis lequel les camarades du Syndicat des Ouvriers et Employés Céramistes de Neuquén (SOECN) conduisent la lutte pour la gestion ouvrière. Ce rôle du syndicat dans la récupération de Zanon est fondamental pour comprendre son profil original.

En effet, comme l’explique le secrétaire adjoint du syndicat, Andrés Blanco, FaSinPat n’est pas née comme d’autres entreprises récupérées de la seule nécessité des travailleurs, mais d’un programme politique : « l’occupation des fabriques et le contrôle ouvrier est écrit dans le programme de transition. » Même si « quand je l’ai voté, je n’en savais rien ! » - le seul camarade politisé, à cette époque, c’était Raul. Ainsi la lutte menée depuis Zanon dépasse-t-elle les seuls murs de l’usine.

En premier lieu, les ouvriers céramistes se sont toujours montrés solidaires de la communauté neuquine. Une anecdote significative est la manière dont les ouvriers ont décidé d’abandonner la forme du « piquete » (barrage routier) au profit d’une distribution de tracts au bord de la Ruta 7, au début de leur lutte : ils manifestaient ainsi leur respect pour l’ensemble des travailleurs usagers de la voie, ce qui leur a permis de gagner la sympathie de la communauté locale. Celle-ci s’est manifestée par des donations de nourriture, mais aussi un soutien massif qui a permis de faire face aux nombreuses tentatives de délogement des premières années. En retour, les céramistes ont fait des donations à des hôpitaux et écoles des alentours, manifestation de leur devise « Zanon es del pueblo » (Zanon appartient au peuple).

Plus que de simples manifestations de générosité, ce comportement vise à démontrer que les ressources existent pour répondre aux besoins de la population, et que seule manque la volonté politique. En effet, la revendication centrale du SOECN est l’étatisation sous contrôle ouvrier des fabriques céramiques de la province, accompagnée de plans de logement et de travaux publics. Alors que tous les ans, des occupations de terrain sont réprimées par l’Etat provincial, celui-ci n’apporte aucune réponse au manque cruel de logements auquel fait face Neuquén, comme le reste de l’Argentine : et ce, alors que Ceramica Zanon pourrait fournir le carrelage, et Ceramica Stefani et Ceramica del Sur les briques creuses. « Si tu veux favoriser les travaux publics, tu n’as aucune limite, ces trois fabriques peuvent te fournir tout le matériel pour la production ! » insiste Andrés.

Trois fabriques, car la lutte du SOECN s’est étendue au-delà de Zanon : sur les quatre fabriques céramiques de la province de Neuquén, trois fonctionnent déjà sous contrôle ouvrier, et le syndicat a récupéré l’ensemble des commissions internes ! Si « Zanon continue à être la fabrique la plus importante et symbolise la lutte de tous les travailleurs céramistes », elle a caché la bataille tout aussi exemplaire de Ceramica del Sur, aujourd’hui coopérative Conocer, dont la récupération a été simultanée à celle de Zanon ; quand à Ceramica Stefani, à Cutral Co, elle a été récupérée il y a à peine à la suite d’une lutte difficile.

Zanon à l’avant-garde du mouvement ouvrierMais la lutte de Zanon ne se limite ni à la province de Neuquén, ni aux ouvriers céramistes. Les militants de la fabrique sans patron aiment à se définir comme « classistes », en accord avec les statuts du SOECN, qui « livre une lutte conséquente pour les intérêts légitimes de la classe travailleuse et en alliance avec les secteurs populaires cherchant à élever la conscience de la classe des travailleurs et à obtenir une société sans exploiteurs ni exploités. »

Ainsi, ils se montrent très critiques par rapport aux regroupements d’entreprises récupérées, qui tendent à fonctionner comme les bureaucraties syndicales : défense d’intérêts catégoriels par le canal institutionnel, au détriment de la lutte politique par l’action directe. A Zanon, on se sent solidaire de tous les travailleurs en lutte, et pas seulement des travailleurs autogérés. Le secteur presse et diffusion suit avec attention l’actualité politique, et passe beaucoup de temps à évaluer les rapports de force dans la perspective de la révolution à venir.

Andrés décrit longuement le contexte politique actuel. Il singe les manifestants de 2001 scandant « qu’ils s’en aillent tous » alors que finalement « ils sont tous restés ». Pour lui, la politique des Kirchner est la réplique argentine d’un modèle suivi par Bachelet au Chili ou Lula au Brésil, qui est celui de la sauvegarde des intérêts capitalistes et de la coexistence avec le patronat. Il accuse le gouvernement de centre-gauche de tenir un double-discours populiste, et d’utiliser quelques avancées sociales et la cooptation des secteurs en lutte pour faire passer la pilule de la rénovation capitaliste. Seulement, avec la montée actuelle de la répression et de la pénalisation des travailleurs, le kirchnerisme montre son vrai visage.

Il faut profiter de cet affaiblissement des gouvernants pour construire une alternative politique porteuse de la voix des travailleurs, alors qu’approchent les élections présidentielles. Non pas que le changement adviendra des urnes ; mais obtenir une voix au sein de l’appareil d’Etat permettrait d’appeler l’ensemble de la classe travailleuse à la révolution. Cinq rencontres ont déjà eu lieu avec des secteurs d’avant-garde : camarades de Terrabussi en lutte contre la multinationale Kraft, camarades du métro de Buenos Aires opposés à la tertiarisation… Un autre projet serait l’intégration et la conquête de la Confédération des Travailleurs Argentins (CTA), seconde centrale syndicale argentine au profil plus combattif que la très bureaucratique CGT ; toujours en vue de construire l’hégémonie de la classe ouvrière.

La révolution ? « Ca va être une guerre ! » « Nous croyons en la lutte dans la rue comme expression historique de la lutte des classes dans le monde ». Mais les conditions ne sont pas encore réunies ; pour l’instant, le mot d’ordre est autodéfense contre la répression des travailleurs en lutte. Mais le SOECN donne une importance cruciale au travail de conscientisation de sa base.

Défis internes

C’est lorsque est évoqué ce thème de la conscientisation qu’apparaissent les difficultés. Ventre affamé n’a point d’oreilles, et c’est pourquoi il faut commencer par défendre l’expérience de la gestion ouvrière. Or les travailleurs de Zanon sont frappés par le découragement face à des salaires en baisse suite à la crise, et à la nécessité de redoubler d’effort pour faire face aux difficultés économiques.

Andrés explique que Zanon avait le meilleur salaire de la région jusqu’en 2008, puis 2008 et 2009 ont été deux années noires. En 2008, la crise entre le gouvernement et le patronat agricole s’est traduit par un coup de frein dans le secteur de la construction, alimenté par la rente tirée de l’exportation de soja ; et en 2009, la situation a été aggravée par les conséquences de la crise financière internationale. Si un redressement a été amorcé en 2010, Zanon reste dans une situation précaire. Une annulation de la dette d’électricité a été obtenue du gouvernement provincial, mais reste une importante dette de gaz, qui empêche d’augmenter les salaires et d’investir dans la nécessaire rénovation technologique.

Cette situation est compliquée par une situation légale qui reste en suspens. Alors qu’une loi d’expropriation définitive de la fabrique a été obtenue en 2009 (« la meilleure qui existe en Argentine », selon Andrés), celle-ci n’est toujours pas entrée en vigueur. Le gouvernement tarde volontairement à présenter la loi devant le tribunal de la faillite de Zanon, ce qui a laissé le temps aux créanciers de l’ancienne direction et à l’ancienne bureaucratie syndicale de réclamer l’invalidation de la loi pour inconstitutionnalité. En attendant, FaSinPat continue à subir les inconvénients de l’illégalité : impossibilité d’accéder au crédit et aux subventions, et ainsi de chercher une issue aux difficultés économiques de la fabrique.

Andrés regrette que certains travailleurs attribuent ces difficultés à une mauvaise gestion interne. Pour prouver le contraire, il compare Ceramica Zanon et Ceramica Neuquén, la fabrique voisine « sous patron ». Celle-ci bénéficie d’une avance technologique qui lui permet de produire avec une seule chaîne ce que Zanon produit avec sept ; elle a le soutien de la chambre de commerce de Neuquén et du gouvernement, qui lui a accordé un prêt de 6 millions de pesos (non remboursé) ; et pourtant, la fabrique se dit en crise, et a une dette de 20 millions de pesos ! A côté, Zanon emploie presque quatre fois plus de travailleurs (440), et ne s’est endettée qu’en électricité et en gaz ce qui représente 3,5 millions de pesos…

Autogestion et émancipationPour autant, l’avis de chacun est respecté et l’on peut voir des débats animés entre travailleurs « de l’intérieur » et du secteur presse et diffusion. Ces derniers, observant une certaine déconnection entre eux et le reste des travailleurs, mettent à profit l’été pour arpenter l’usine et se rapprocher des problèmes de la fabrique. « Même s’il y a les assemblées, les journées, les réunions de coordinateurs, ce qui manque c’est le débat de proximité ».

Cette préoccupation est au cœur des statuts de la SOECN, réformés il y a quelques années : les délégués ne peuvent plus effectuer qu’un mandat, afin d’éviter une coupure entre la direction politique et l’intérieur de l’usine, d’empêcher la bureaucratisation, et de permettre la formation politique du plus grand nombre. Ainsi, lorsque l’on parcourt l’intérieur de l’usine, rencontre-t-on tous les membres de la « liste marron », initiateurs de la lutte de Zanon, derrière leur machine. Ils se disent contents d’avoir laissé leur place, et confessent mieux comprendre les préoccupations des travailleurs depuis leur retour dans la fabrique.

D’autant que tous les travailleurs rencontrés ne se définissent pas comme ouvriers classistes révolutionnaires. Si une écrasante majorité partage avec plus ou moins de nuances la politique du syndicat, on trouve également quelques camarades conservateurs, nostalgiques de l’ordre patronal, qui considèrent que l’on ne travaille pas assez, voire qu’il faudrait licencier une partie du personnel ! Néanmoins, on ne peut être que frappé par le niveau de politisation de la majorité. En dehors du programme porté par Raul Godoy (PTS) et Alejandro Lopez (indépendant), « il y a des camarades d’Izquierda Socialista, du MST, du PO, tu en as de tous les courants… Et les débats enrichissent la mobilisation politique. Certains s’en plaignent, mais au final ce sont les camarades qui lèvent la main pour l’une ou l’autre option et qui ont le dernier mot. »

Ce qui frappe, c’est également la bonne ambiance de travail à FaSinPat : les ouvriers discutent, partagent un maté à leur poste de travail, écoutent la radio… Et tous disent apprécier le travail sous contrôle ouvrier. Certains y ont trouvé un soutien dans la difficulté : anciens chômeurs embauchés suite à la récupération, toxicomane auquel on a payé une thérapie… D’autres insistent sur les connaissances qu’ils ont pu acquérir, en travaillant dans différents secteurs : en effet, la politique de rotation est valable pour le syndicat, mais aussi pour les secteurs administration et vente, tous deux peuplés d’ouvriers d’usine qui se sont formés dans des domaines jusque là inconnus…

Les travailleurs de Zanon démontrent ainsi qu’il est possible de travailler sans patron, mais surtout que le travail peut être un moteur de solidarité et une source d’épanouissement.

 

SOURCE / MEDIAPART

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