2038, comment la santé devint rentable, par Christian Lehmann

Publié le par dan29000

 

 

 

Comment la santé devint rentable…

Dans Les Fossoyeurs, en 2007, Christian Lehmann, médecin généraliste et écrivain, décrivait le dépeçage du système de santé solidaire au profit des assureurs. Quatre ans plus tard, il livre ce post-scriptum, mi-bilan, mi-prospective, en imaginant comment nos descendants analyseront la mise à mort du système de protection sociale né du Conseil National de la Résistance.

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puceinvite.jpgFaculté Jean Sarkozy®, Nanterre X, le 23/10/2038

 

« En utilisant la base de données d'e-learning du second cycle, vous rappellerez en moins de 8000 signes comment la Santé en France est devenue rentable. »

 

 

« Il faut une génération pour changer un système de santé » avait prédit Henri de Castries, PDG d'AXA®.

 

A la sortie de la Seconde Guerre Mondiale, le Conseil national de la Résistance créa dans la France exsangue un système de protection sociale qui rapidement vexa le patronat. « La Sécurité sociale est devenue pour l'économie une charge considérable. Les salariés ont profité de traitements dont ils n'avaient peut-être pas un besoin certain, la moindre maladie a été le prétexte de repos. L'absentéisme s'est développé. » Chambre de Commerce de Paris,1948

 

 

 

 

En 2000, Claude Bébéar, alors PDG d'AXA®, avait créé l'Institut Montaigne, un think-tank « indépendant » grassement financé par Areva®, Axa®, Allianz®, BNP Paribas®, Bolloré®, Bouygues®, Dassault®, Pfizer®, qui dans les média était chargé de distiller le venin : le système de santé, déficitaire, devait être réformé de toute urgence. Le « trou de la Sécu », conséquence de l'irresponsabilité des malades et de l'incurie des médecins, devint un serpent de mer journalistique, une vérité révélée jamais remise en cause. Passant sous silence le vol de 10% du PNB ( des salaires aux dividendes financiers) depuis 1981, les petits soldats de l'Institut Montaigne acquirent rond de serviette et notoriété dans les média appartenant à leurs financeurs.

 

 

 

En 2004, Jacques Chirac, ami intime de Claude Bébéar, nomma à la tête de l'Assurance-Maladie Frederic Van Roekeghem, ancien directeur à l'audit du groupe AXA®. Proconsul nommé par l'Elysée, FVR pouvait enfin passer outre les avis des centrales syndicales, qui toutefois ne dénoncèrent pas la manip, trop heureuses de garder leurs postes et leurs jetons de présence. Nommant et virant les directeurs de caisses locales comme il l'entendait, le proconsul put s'entourer de zélotes libéraux qui transformèrent la Sécu en intégrant les techniques de management issues du privé : utilisation d'un langage commercial orwellien, non-remplacement des partants, transfert non rémunéré de la saisie informatique des feuilles de soins aux soignants, primes d'intéressement des médecins conseils, manipulation programmée des chiffres d'arrêts de travail « injustifiés », pouvoir disciplinaire discrétionnaire des directeurs de caisses sur les soignants, harcèlement des médecins généralistes. A force d'endoctrinement et de primes, les médecins-contrôleurs de la Caisse intégrèrent ce paradigme orwellien: utiliser les méthodes de management du privé "sauverait la Sécu".

 

Début 2005, un petit arrangement entre amis permit à Xavier Bertrand, ancien assureur chez AXA®, de signer une convention avec les syndicats médicaux réactionnaires les plus proches du pouvoir. Ouvrant la voie à la pénalisation des assurés, aux dépassements tarifaires, aux franchises sur les soins, le système du médecin traitant consista avant tout en un magnifique tour de passe-passe, surchargeant les généralistes de travail administratif sans même leur octroyer les moyens de payer un secrétariat, désespérant leur relève éventuelle et hâtant leur disparition sur l'ensemble du territoire.

 

Dans le même temps, à l'hôpital, se mettait en place la tarification à l'activité. Les directeurs d'hôpitaux, eux aussi nommés par le pouvoir politique, inculquèrent au personnel soignant la culture du résultat. Rapidement, les vieux, les sans-grade, les malades atteints de pathologies complexes et nécessitant, outre des explorations médicales, du « temps soignant », furent refoulés de l'hôpital, pour des raisons d'équilibre budgétaire.

 

En 2006, à sa prise de fonction, Guillaume Sarkozy  déclarait être « fier de prendre la direction de Médéric®, un acteur historique majeur de la protection sociale. Mon ambition est que Médéric® relève les défis des réformes à venir qui transformeront profondément l'intervention des acteurs complémentaires, notamment dans le domaine de la santé, pour jouer un rôle de premier plan dans l'amélioration des services de protection sociale

 

En 2007, son frère Nicolas Sarkozy arriva au pouvoir et se lança dans la « responsabilisation » des cancéreux et des diabétiques en instaurant des franchises sur les soins. La même année, Denis Kessler, ex-directeur général d'AXA® et ex-vice-président du MEDEF le félicitait de ses réformes : « Il y a une profonde unité à ce programme ambitieux. La liste des réformes ? C'est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans exception. Elle est là. Il s'agit aujourd'hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ! »

Dans ce climat de désespérance générale des soignants, de colère des malades, le pouvoir s'attacha les services d'associations de patients « représentatives » comme le CISS® en les finançant à 75%. Pour s'assurer leur fidélité, on leur fit miroiter un avenir radieux, où grâce à l'éducation thérapeutique, on pourrait enfin se passer de médecins. Cela permettait dans les média de faire circuler des trublions bobo toujours prêts à donner le coup de pied de l'âne aux professionnels de santé, jamais assez présents, jamais assez dévoués, tout en soutenant à bout de bras les ministres, fussent-ils les plus obscènement incompétents que le Terre ait porté. Confrontés en 2009 à une campagne vaccinale aussi calamiteuse sur le plan scientifique que sur le plan financier, ces « représentants », comme les dirigeants de certains syndicats « réformistes » fermèrent courageusement leur gueule, concentrant leur tir sur les généralistes, accusés de vouloir vacciner leurs patients par appât du gain. Ils évitèrent ainsi à Roselyne Bachelot-Narquin et à Nicolas Sarkozy d'avouer clairement qu'il ne leur était pas venu un instant à l'idée de baser un plan pandémique sur une espèce dont ils organisaient la disparition.

 

En faisant une fois de plus preuve de leur indépendance d'esprit vis-à-vis des pouvoirs et des pseudo-experts, les généralistes avaient encore hâté leur disparition, renforçant la conviction des politiques : il n'y avait rien à attendre d'un corps de métier aussi disparate, individualiste, rétif à toute directive administrative considérée à tort ou à raison comme infondée : le magistère de la santé devait être retiré au corps médical. Béats d'admiration devant les vaccinodromes Bachelot, certains idiots utiles comme Jean-Luc Mélenchon accompagnèrent la manœuvre, probablement incapables de saisir que ce n'était pas aux pieds du peuple, mais aux pieds des assureurs que le politique comptait déposer ce magistère.

 

Pendant ce temps, les experts de la Haute Autorité de Santé et de l'AFFSAPS, aussi pointus que les experts grippaux de l'Institut National de Veille Sanitaire, soutenaient par civisme les firmes pharmaceutiques en laissant sur le marché des médicaments anti-Alzheimer hors de prix, inefficaces et dangereux, mais permettant de faire fonctionner la filière gériatrique, filon d'avenir de la dépendance.

 

En 2009, Frédéric Van Roekeghem innova en proposant aux généralistes une rémunération à la performance, le Contrat d'Amélioration des Pratiques Individuelles ou CAPI®. Les items scientifiques en étaient très discutables, le calcul de la rémunération affreusement opaque. Le but était de déterminer, au sein des soignants, les plus compliants. Ceux qui passaient sous les fourches caudines de la CNAM pour quelques deniers pourraient demain, pour une somme modique, être agréés par les assureurs privés.

 

En 2010, de déremboursement en franchise, la « Sécu » ne remboursait bientôt plus que 50% des soins ambulatoires, en maintenant la pression sur les professionnels de santé les moins bien rémunérés, infirmiers, généralistes, pour les pousser à la disparition. Sous couvert d'améliorer la gestion, se créaient alors des Agences Régionales de Santé, sous la houlette de Nicolas Sarkozy. Une flopée de pontes « de gauche », dont Claude Evin qui avait vigoureusement soutenu la réforme des hôpitaux, s'y précipita pour accepter des postes, cautionnant la manœuvre.

 

En 2010 toujours, la légalisation de la « télémédecine » fit les unes de la presse. L'industrialisation du soin vantée par les experts libéraux du ministère avançait à grand pas, réalisant le rêve d'une médecine sans médecin, gérée à distance depuis un centre d'appel.

 

Revenu aux affaires, Xavier Bertrand relança le chantier du Dossier Médical Personnel, s'appuyant sur les sondages réalisés par le très indépendant institut Via-Voice pour vanter aux Français les mérites d'un outil qui, in fine, permettrait aux assureurs, une fois les généralistes éliminés,  de disposer des données médicales personnelles des patients.

 

Dès 2012, les maisons de santé et autres expérimentations mises en place par les ARS se heurtèrent à l'absence d'argent. Comme pour les collectivités territoriales, l'Etat avait délégué les tâches sans assurer le financement. Lorsque la Mutualité Française® « sauva » du désastre une première maison de santé en Ardèche, la presse applaudit. Ce fut ensuite le tour de Mederic® , puis d'AXA®. En quelques mois, ce qui n'avait pu être privatisé en bloc le fut par bribes, sans résistance.

 

En 2012, la « redéfinition des critères d'affection longue durée », instaurée par Roselyne Bachelot en 2010, arriva à son terme sous l'égide de Xavier Bertrand. Les pathologies chroniques ( diabète, hypertension, etc...) n'étant plus prises en charge avant le stade des complications, seuls les ménages les plus aisés pouvaient payer les soins, les malades les plus démunis renonçant à la prévention.

 

En 2015, les firmes pharmaceutiques lançaient des programmes d'éducation thérapeutique clés-en-mains permettant de contourner une législation européenne moribonde ayant jusque-là freiné l'intrusion de la publicité directe des médicaments au consommateur.

 

En 2017, l'écart d'espérance de vie entre ouvrier et cadre, de sept ans au début du quinquennat Sarkozy, s'était allongé de trois ans, contribuant partiellement à régler la question des retraites.

 

A l'aube de 2020, ayant quasiment éliminé la médecine générale pourvoyeuse de soins à coût réduit, les assureurs français, comme leurs homologues américains, disposaient d'une clientèle captive et solvable, que leurs centres d'appel dirigeaient dans leurs cliniques dont ils fixaient les tarifs élevés pour mieux assurer la docilité des cotisants. Les pauvres, eux, erraient dans les cabinets indépendants encore ouverts, où des médecins vieillissants ne pouvaient que constater le succès absolu d'une politique d'eugénisme social sans précédent. Pour les assureurs, la Santé était devenue rentable.

 

 Christian Lehmann

 

Médecin généraliste et écrivain.
Auteur en 2007 de « Les Fossoyeurs, notre santé les intéresse », Ed. Privé-Michel Lafon®.

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