Abdellatif Laâbi : construire la démocratie au Maroc

Publié le par dan29000

 

 

Construire la démocratie au Maroc

Alors que le roi Mohammed VI a annoncé, mercredi 9 mars 2011, «une réforme institutionnelle globale», l'écrivain franco-marocain Abdellatif Laâbi, fondateur de la revue Souffles, propose plusieurs axes pour une démocratisation réelle du régime. Il prévient que «donner l'illusion du changement» risquerait de faire resurgir «des réflexes porteurs de violence et de destruction».


 

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puceinvite.jpgJe m'apprêtais à publier le texte qui suit quand le discours royal du 9 mars est venu changer la donne politique dans notre pays. Tout en saluant sincèrement la clairvoyance du souverain et en prenant acte des réformes importantes qui nous sont promises, pour autant je ne pense pas que le débat sur le projet démocratique soit clos. Bien au contraire. Il va acquérir encore plus d'ampleur et de vigueur. Puisse mon texte contribuer au renouveau de la pensée politique que je n'ai cessé d'appeler de mes vœux.

En l'espace de quelques semaines, le monde arabe est entré dans une nouvelle ère, marquée par l'accélération de l'Histoire. Le vent irrépressible de la liberté est en train de balayer les frontières ainsi que les murailles physiques et mentales qui avaient longtemps condamné nos peuples aux affres de la division, de l'impuissance, de la régression intellectuelle, de la montée de l'intégrisme, de l'étranglement des libertés, de l'accaparement par une minorité d'immenses richesses et leur dilapidation éhontée, de la misère sans fond de larges couches sociales, du maintien des femmes dans une condition inférieure, de la fuite des cerveaux et du désespoir de la masse désœuvrée des jeunes. Désormais, la peur, la soumission, l'impossible ne font plus partie du vocabulaire arabe. Ils ont cédé la place au courage, à la dignité, à l'imagination créatrice. L'idée de démocratie rime avec celle de souveraineté populaire. Voilà le message que les nouvelles générations de toutes les places At-Tahrir ont envoyé à nos gouvernants, nos classes politiques, nos élites intellectuelles et, au-delà des murailles arabes menaçant ruine, au reste du monde.

Ce message limpide, relayé au Maroc par le mouvement de la jeunesse du 20 février, a-t-il été vraiment entendu? On peut en douter. La thèse de l'exception marocaine, défendue ardemment par l'appareil gouvernemental et différentes officines partisanes, relève d'un instinct de conservation primaire. Outre le manque de clairvoyance politique et la persistance des vieux réflexes sécuritaires qu'elle révèle, elle peut s'avérer tout simplement suicidaire. Ne voit-on pas que l'onde de choc partie de Tunisie n'épargne plus aucun régime arabe? Aussi le temps des débats académiques sur les similitudes et les spécificités de tel ou tel pays est-il révolu. Partout, c'est le changement en profondeur plutôt que le replâtrage qui est à l'ordre du jour. Et le Maroc ne peut pas échapper à la règle.

Une nouvelle page s'est ouverte dans notre histoire, que nous sommes appelés à écrire sans tarder. Dans cette entreprise, nous avons un sérieux atout: le désir incontestable, profond, d'une large majorité de Marocains de voir se réaliser pacifiquement et pleinement leurs aspirations à la liberté, la dignité et la justice sociale. Mais soyons conscients du fait que toute tentative de maintenir l'ordre ancien ou de donner l'illusion du changement par des mesures ponctuelles ne visant qu'à apaiser les tensions peut vite altérer ce désir pacifique et faire surgir de l'océan des frustrations accumulées des réflexes porteurs de violence et de destruction.

L'heure de vérité a donc sonné pour notre pays, et elle indique clairement qu'il n'y a d'autre choix que l'instauration de la démocratie sur des bases qui la rendront irréversible, et dont les effets bénéfiques sur les droits et les conditions de vie de nos concitoyens seront perceptibles sans délai. Cette revendication est portée avec vigueur par la nouvelle conscience citoyenne s'exprimant notamment par la voix des organisations de la société civile et de la jeunesse. C'est une révolution dans notre culture politique qui se fait jour, secouant l'immobilisme des idées et des pratiques qui avaient cours dans ce domaine. Mais, si la synergie entre les forces neuves du changement est encore dans sa phase de construction, la clé de ce changement reste, disons-le clairement, entre les mains de la monarchie. La voix de la raison, le sens élevé de l'Etat et des intérêts supérieurs de la nation plaideraient pour un acte, assumé de la part de l'institution monarchique, de rupture avec l'ordre immuable sur lequel elle a reposé jusqu'à nos jours. Ce serait tout à son honneur de prendre les devants plutôt que d'être sur la défensive, de prêter attention à l'intelligence critique citoyenne plutôt qu'aux flagorneries intéressées des courtisans. En renouant avec l'esprit des avancées prometteuses du début de la précédente décennie, la monarchie peut, si elle le veut, être un acteur déterminant dans les transformations en profondeur dont la Maison marocaine a grandement besoin. Du large débat qui se déroule dans la scène nationale, une vision se dessine peu à peu et des idées-force émergent quant aux conditions de ces transformations.

Elles s'articulent autour des axes suivants:

- L'impératif d'une réforme constitutionnelle visant à instaurer une monarchie moderne, en phase avec l'évolution de notre société et la culture politique du XXIe siècle. Cela se traduirait par une mesure à forte portée symbolique consistant en l'abolition de toutes les formes d'arbitraire et des signes de soumission liés depuis des siècles, dans le vécu et l'imaginaire du peuple marocain, à ce que l'on appelle le Makhzen (appareil traditionnel de l’Etat marocain, fondé sur la soumission au roi). Largement compréhensible et ardemment désirée par nos concitoyens, une telle mesure rendrait plus lisible pour le commun des mortels la revendication, qui lui est afférente, de la séparation des pouvoirs selon les normes démocratiques établies universellement.
A ce préalable, il faudrait adjoindre dans le cas marocain l'impératif pour l'institution monarchique de se retirer de la concurrence dans le monde des affaires et de rompre avec la tradition, bien établie sous le précédent régime, de relais dans le champ de la représentation politique. Le monarque, selon un consensus à l'évidence acquis, serait ainsi rendu à son rôle de pôle spirituel et d'arbitre, de garant de l'unité nationale, de la sécurité du pays et des citoyens, des libertés individuelles et collectives, et du pluralisme culturel et politique.

- Il est évident que de telles réformes ne sauraient être décrétées d'en haut ou résulter de négociations opaques entre la monarchie et la classe politique existante. Elles nécessitent la mise en place d'une instance constituante chargée d'en élaborer le contenu et d'en préciser les règles de fonctionnement et d'application. La crédibilité de cette instance dépendrait de sa composition. Outre son indispensable pluridisciplinarité, l'indépendance d'esprit et la haute qualité morale de ses membres, elle devrait être représentative du pluralisme des sensibilités politiques et philosophiques, des mouvements de la société civile et des nouvelles générations.

- Ce chantier étant ouvert, la logique voudrait que soit tournée la page de la vie politique telle qu'elle s'est déroulée depuis l'indépendance. Là aussi, un acte à forte portée symbolique s'impose, qui conduirait à la dissolution du gouvernement actuel et des deux chambres élues. Un gouvernement de transition, composé de personnalités compétentes et moralement crédibles, serait constitué avec pour tâches l'élaboration d'un nouveau code électoral, un code de la presse digne d'une démocratie, la libéralisation de l'audiovisuel comme garantie de la liberté d'expression et du respect du pluralisme. Il pourrait en outre, pour marquer l'avènement d'une ère nouvelle, décréter une amnistie générale en faveur des prisonniers d'opinion, l'abolition de la peine de mort, l'interdiction et la pénalisation de la pratique de la torture, la levée de l'interdiction sur les organisations voulant s'inscrire dans le jeu politique démocratique normal. Elle aurait enfin pour tâche d'organiser un référendum pour l'adoption de la réforme constitutionnelle en même temps que la convocation d'élections législatives en vue de la formation d'un Parlement, puis d'un gouvernement issu de la majorité.

Les défis que nous avons à relever demandent plus que jamais du courage politique, de la hauteur de vues et une vraie capacité d'anticipation. Le rêve d'un Maroc démocratique, moderne et prospère, n'est plus une utopie. Il est à notre portée. Traduisons-le en actes, à l'exemple d'autres peuples arabes qui ont pris leur destin en main et ont fait leur entrée dans l'Histoire par la grande porte.

Publié dans Monde arabe - Israël

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Mitsuko 15/03/2011 11:43



Bonjour Dan,


J'ai vraiment du mal à croire que l'on puisse passer si facilement de la royauté à la démocratie avec, vraisemblablement, la même personne à la tête de l'Etat ...


C'est tellement différent que ça va certainement provoquer des quiproquos importants et ça va se terminer en révolution ... bon, là j'exagère quand même un peu ...


L'idée de départ est bonne, cela est sûre mais difficile à mettre en place ... cela dit, pourquoi pas ... attendons de voir ce qu'il va se passer ... à suivre avec intérêt ... moi, ça
m'intéresse ...


Bon mardi à toi, Dan. Bises.


Mitsuko



dan29000 15/03/2011 12:01



A dire vrai j'ai beaucoup de mal à envisager une démocratie avec encore un roi, ceci dit c ce qui existe en Angleterre, Pays-bas, Belgique, etc...Mais cela "sonne" étrange à nos oreilles
françaises depuis 1789 ! Bon mardi à toi, bises