Abstention : un électorat de gauche, jeune et populaire

Publié le par dan29000

parue en 2007

« Je ne crois pas du tout à la thèse de la dépolitisation massive, même si elle progresse effectivement. Les gens restent très politisés et cette abstention concerne en réalité l'offre politique. Dimanche, loin d'aller à la pêche, ils ont envoyé un message : "Je ne vais tout de même pas aller voter pour ces cons-là". Une politisation négative ». Fort d'on ne sait trop quelle expertise et ne disposant d'aucune espèce d'information sur le sujet, voilà ce que n'hésitait pas à déclarer hier Marcel Gauchet dans Libération.



Loin pourtant d'être un vague objet métaphysique pour café-philo du commerce, l'abstention est d'abord un fait social - de ceux-là qui s'observent comme des choses, avec méthode et en suivant des règles. Et ce qu'assène, avec la suffisance de celui qui n'a pas enquêté, Marcel Gauchet entre en parfaite contradiction avec ce qu'observent les chercheurs qui depuis de longues années déjà travaillent sur la dépolitisation, comme par exemple Daniel Gaxie, ou sur la démobilisation électorale, comme Céline Braconnier et Jean-Yves, auteur en 2007 du remarquable La Démocratie de l'abstention (Folio).

Après leur travail sur l'abstention mené notamment dans une cité de Saint-Denis (Les Cosmonautes), ces deux chercheurs ont lancé à l'occasion de la dernière élection présidentielle une vaste enquête de sociologie du vote, mêlant toutes les approches (ethnographie, entretiens, analyse statistique...) et mobilisant depuis pour chaque scrutin une bonne cinquantaine de chercheurs issus de plusieurs laboratoires et déployés sur l'ensemble du territoire auprès de bureaux de vote.

Pour Mediapart, Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen reviennent sur l'abstention constatée lors du premier tour des régionales.

Vous attendiez-vous à ce nouveau record d'abstention lors de ces élections régionales ?


Céline Braconnier. Aucune surprise : ce scrutin ne fait que confirmer la dynamique de démobilisation électorale dans laquelle nous sommes entrés depuis un bon moment, celle qui nous a autorisé à parler de « démocratie de l'abstention ». Cela n'a rien de spécifique aux régionales puisque pour la quatrième fois consécutive on bat, en effet, un record historique absolu d'abstention pour un type d'élection. Ce fut le cas pour les législatives en 2007, les municipales en 2008, les européennes en 2009 et maintenant les régionales.


Jean-Yves Dormagen. Ce cycle de basse mobilisation électorale a débuté à la fin des années 1980, après la troisième alternance des années 1980 - l'élection présidentielle de 1988. Ce cycle s'est probablement accentué depuis le début des années 2000, avec cette incroyable série de records au regard de laquelle l'élection présidentielle de 2007 constitue une sorte de parenthèse démocratique enchantée.


Depuis dimanche soir, on assiste à une bataille d'interprétation de cette abstention. Comment l'analyser ?


Jean-Yves Dormagen. Le résultat d'une élection ne se résume pas au décompte des bulletins de vote. La sociologie politique nous a depuis longtemps enseigné que s'en suit toujours une lutte pour l'interprétation des chiffres. Des lectures concurrentes s'emploient à faire parler non seulement les votants mais aussi, ce qui est plus paradoxal, les non votants, les abstentionnistes, ceux qui n'ont rien fait et qui sont pour autant supposés avoir envoyé un message. Nous nous trouvons face à un non comportement, à une non pratique mais certains veulent à tout prix y voir une signification politique.


Céline Braconnier. Et sur les plateaux de télé, les responsables de droite se permettent de dire que les résultats ne seraient pas interprétables en raison de la faible participation, et donc qu'on ne peut parler de sanction... D'autres prêtent aux abstentionnistes une colère politique quand tout porte à penser qu'elle est bien plutôt le résultat d'un désenchantement, d'une profonde indifférence.


Jean-Yves Dormagen. L'interprétation de l'abstention est évidemment très intéressée quand elle est produite par les acteurs politiques eux-mêmes. S'agissant des experts, on observe toujours la même tendance à la surpolitisation de l'abstention. Pour ces régionales, ils insistent sur le fait que cette abstention viendrait plutôt de la droite pour mieux lui attribuer une forte responsabilité dans l'échec de l'UMP.

Il est incontestable qu'il y a une part de cela dans le vote de dimanche. Des électeurs de droite ont préféré ne pas aller voter parce qu'ils sont déçus par Sarkozy, a fortiori dans le contexte d'un parti unique de droite fortement personnalisé et donc raccordé directement à la cote de popularité du président. Mais il ne faut surtout pas oublier que cet abstentionnisme est en volume très minoritaire, qu'il ne représente que quelques points d'abstention.

Ce sont les déterminants sociaux bien plus que politiques qui permettent d'expliquer la majeure partie de l'abstention : les jeunes n'ont pas voté, les milieux populaires ont très peu voté. On ne peut pas en rester à une abstention politique de droite lorsque des records d'abstention ont été pulvérisés dans des territoires qui votent massivement à gauche. Par exemple, en Île-de-France, dans des communes comme Bobigny, Clichy, Villetaneuse...

Lorsqu'on fait une analyse plus fine encore, on voit que les bureaux qui avaient fortement voté pour Ségolène Royal en 2007 sont les les plus abstentionnistes en 2010. Sociologiquement, l'abstention reste donc très majoritairement de gauche. En insistant sur la dimension de droite de l'abstention, le regard « politologique » classique sur les résultats passe à côté de l'essentiel : ce sont toujours les moins de 35 ans, les plus précarisés, les populations de banlieue qui ont été les plus abstentionnistes. Certes, on s'est abstenu partout, à Neuilly comme à Bobigny. Mais à Neuilly, on a quand même 45% de votants contre 30% à Bobigny.


Même si elle est minoritaire, et sans insister dessus comme le font les politologues, on peut quand même observer une abstention de droite, non ?


Céline Braconnier. Il est évident qu'il y a eu une démobilisation de l'électorat de droite, on le perçoit aussi bien dans les bureaux privilégiés que dans les bureaux populaires. Dans le XVIème arrondissement, on a eu 44% de participation avec une population à haut niveau de diplômes et de revenus, intéressée par la politique. Il y a eu une baisse très marquée notamment par rapport aux européennes dans ces quartiers-là.

Mais ne perdons pas de vue que l'électorat de gauche, jeune et populaire est, de loin, le premier à s'abstenir. A Vaux-en-Velin, il y a 27% de participation au niveau communal, ce qui signifie que dans les quartiers très populaires de grand ensembles, elle se situe autour de 20%. A Toulouse, au Mirail, il y a eu 25 % de participation, à Saint-Denis ou à Garges les Gonesses 30%. Pour la présidentielle de 2007, ces quartiers ont voté presque autant que la moyenne nationale, et à 75 ou 80% pour Ségolène Royal au deuxième tour.


S'agissant d'abstention, le poids des déterminants sociaux paraît aujourd'hui encore plus puissant qu'hier par rapport à celui des déterminants politiques.


Céline Braconnier. Les déterminants politiques continuent de jouer un rôle, sinon on ne comprendrait pas ce qui s'est passé en 2007 pour la présidentielle, cette exception. Mais il est vrai qu'en période de dynamique de démobilisation forte, les facteurs structurels apparaissent d'autant plus importants. Nous n'aurons accès aux listes d'émargement qu'après le second tour, mais il est probable qu'on découvre un corps électoral marqué par l'âge des électeurs, la surreprésentation des diplômés, des revenus élevés...

Plus l'abstention est forte, plus le corps électoral est composé de ceux qui sont prédisposés à se rendre aux urnes par leur niveau de diplôme, par leurs ressources, par l'intérêt qu'ils portent au politique. Mais une campagne de forte intensité, comme celle qui a précédé la dernière présidentielle, possède la capacité de compenser l'absence d'intérêt pour la politique, notamment chez les jeunes.


Comment se comportent les électeurs du Front national ? S'abstiennent-ils plus ou moins que les autres ?


Céline Braconnier. De façon évidente, l'abstention sert le Front national car contrairement à ce qu'on entend dire parfois son électorat est relativement politisé, assez marqué par le sentiment que voter est un devoir. Donc, en proportion l'abstention sert le FN. C'est ce qu'on a vu dans certains quartiers populaires dans les années 1990 où le FN montait à 25%, en raison d'une très forte abstention. Cette fois, si je regarde le bureau de la Cité des Cosmonautes à Saint-Denis, dans laquelle nous avons beaucoup travaillé, le nombre d'électeurs est deux fois moins important qu'il y a cinq ou six ans - mais comme on a si peu voté, le Front national fait quand même 13%.

 

Source : MEDIAPART / Sylvain Bourmeau


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