Affaire DSK : coupable ou non, défendre les femmes de chambre est essentiel

Publié le par dan29000

 

 

Des femmes de chambre à New York militent pour leur sécurité

(De New York) Elle faisait partie des deux cents femmes de chambre, venues montrer leur soutien à Nafissatou D., lors de la première audience de Dominique Strauss-Kahn au tribunal à New York. Avec ses collègues d'autres hôtels new-yorkais, elle a scandé « Shame on you » (honte sur vous), lors de l'arrivée au 100 Centre Street de l'ancien directeur du Fonds monétaire international (FMI), au bras de son épouse Anne Sinclair. (Voir la vidéo)

Elle, c'est Aïssata Bokoum, une des 10 000 femmes de chambre membres de Local 6, un des huit syndicats du New York Hotel and Motel Trades Council (NYHTC). Originaire du Mali, cette mère de trois enfants, employée du New Yorker Hotel sur la Huitième Avenue, avait été interviewée par de nombreuses télévisions, le 6 juin, demandant, notamment à que justice soit faite.

« Il faut montrer au monde entier qu'il ne faut pas se croire tout permis parce que nous sommes des femmes de chambre. »

Entre deux réponses aux questions des journalistes, elle avait aussi été l'une des premières à crier haut et fort qu'il fallait renforcer la sécurité dans les étages des hôtels.

Refroidies par les soupçons de prostitution sur Nafissatou D.

Mais depuis les allégations du New York Post, dans ses colonnes du 2 juillet, décrivant Nafissatou D. comme une prostituée, les témoignages des membres de Local 6 se faisaient plus rares. « Vous comprenez, expliquait John Turchiano, le porte-parole du NYHTC, joint par téléphone, depuis qu'elles ont lu cet article, les femmes de chambre ont peur de parler. »

« Elles font un métier difficile et ne veulent pas que les médias les fassent passer pour ce qu'elles ne sont pas, à savoir des femmes qui offrent leurs services aux clients en échange de généreux pourboires. C'est totalement faux ! »

Suite à la parution de cet article du tabloïd new-yorkais, Peter Ward, le président de cette chambre des métiers de l'hôtellerie, a écrit un éditorial sur le site du NYHTC, rappelant le soutien indéfectible de Local 6 à la présumée victime de viol, employée au Sofitel.

« De toute évidence, nous n'avons aucun contrôle sur la plupart des choses liées à cette affaire, y compris les faux reportages faits dans la presse, les fuites présumées de source anonyme, et la bourrasque médiatique internationale qui a accompagné tout cela. »

Dans ce même article, il promettrait de travailler au renforcement des mesures de sécurité. Car, quelle que soit l'issue du procès de DSK, cette affaire aura montré la nécessité de mieux protéger les femmes de ménage, pendant leurs heures de travail, face aux actes de harcèlement sexuel ou de viol de clients malintentionnés.

« Avant d'entrer, je frappe et crie “femme de ménage” deux fois »

« Ce n'est pas la première fois que cela arrive. Souvent, notamment avant 1999, date à laquelle nous avons eu le syndicat dans l'hôtel, certains clients se permettaient vraiment des approches incorrectes », souligne Aïssata Bocoum, rencontrée quelques semaines plus tard lors d'un rendez-vous au sein des locaux de Local 6.

Pour Aida Hernandez, elle aussi employée au New Yorker Hotel, le risque, c'est que le client soit toujours dans la chambre. Ainsi, malgré une procédure bien définie par leur règlement interne avant de pénétrer dans les chambres, elle et ses collègues ne sont jamais sûres si les suites sont vides.

« Avant d'entrer, je frappe et crie “femme de ménage” deux fois. Mais parfois, certains hôtes ne répondent pas et vous attendent complètement nus. Moi, si je vois que la personne est là, je sors directement. Mais parfois, même si vous êtes en train de laver la chambre, ils peuvent entrer s'ils n'ont pas réglé leur sortie, car ils ont toujours les clés. Là, cela peut être aussi très risqué. »

Aïssata Bokoum et Aida Hernandez (Anaïs Digonnet).

Des anecdotes dérangeantes comme celles-ci, les deux femmes en ont des centaines. Elles se souviennent avoir croisé des clients dévêtus, dans les couloirs, pour leur demander si elles n'avaient pas de serviettes propres ou même des préservatifs à leur donner. « On m'a même demandé si je ne connaissais pas quelqu'un qui ferait de bons massages. Vous trouvez ça normal vous ? » demande Aida, qui occupe ce poste depuis seize ans.

Alors forcément, la peur est présente. Surtout celle de perdre son emploi en cas de confrontation entre le témoignage du client et celui de la femme de chambre, comme l'explique Aida :

« Vous pensez que les managers vont croire qui dans ce cas-là ? Beaucoup de personnes nous traitent comme si nous valions moins que rien, pire que des poubelles. On ne veut pas avoir de problème. C'est le métier que nous avons choisi pour faire vivre nos familles. On doit penser à elles. »

Boutons panique et cours d'auto-défense

Pour éviter ce genre de situation, les deux membres de Local 6 et du comité de sécurité de leur hôtel militent pour de nouvelles conditions de travail. Premier combat : renforcer les sessions de formation entre leurs superviseurs et les employés afin d'améliorer la communication.

« Il est important qu'ils fassent plus de contrôle dans les étages, pour s'assurer que tout va bien. Car même si nos responsables nous croient, parfois, ils gèrent très mal ce type de situation. »

Leur autre revendication concerne l'installation de boutons panique, à l'image de ceux aménagés dans les hôpitaux, utilisés en cas d'urgence.

« Cela nous aiderait beaucoup, parce que si un client s'approche de vous et qu'il a l'air suspect, vous avez juste à presser le bouton, qui est relié au poste de sécurité. Ensuite, le gardien peut savoir où vous êtes exactement dans l'hôtel et venir vous porter secours. »

D'autres établissements hauts-de-gamme se sont aussi engagés à former leur personnel à des cours d'auto-défense pour mieux les préparer à faire face à d'éventuelles agressions sexuelles. Ainsi, l'hôtel Pierre, où un banquier égyptien avait été arrêté pour viol, deux semaines après DSK au Sofitel a été le premier, fin juin, à proposer ce type d'entraînement à ses travailleurs domestiques.

« Ce serait vraiment bien que tous les hôtels aient ce type de programmes », estime Aida Hernandez, tout en doutant qu'ils aient « le budget pour ».

Soutien renouvelé à Nafissatou D.

Le 1er août, date de la prochaine audience de l'ancien directeur du FMI, les deux femmes ne savent pas si elles seront devant le tribunal de Centre Street. « C'est une chose que nous n'avons pas encore décidée, précise Aïssata Bokoum. Nous voulons que cette affaire se termine. Mais en tant que déléguées du syndicat, nous sommes là pour soutenir nos membres. Quelque que soit ce qu'il s'est passé, nous la soutenons, comme Dominique Strauss-Kahn qui a des gens qui l'appuient, qu'il soit coupable ou innocent. »

L'affaire DSK aura eu le mérite de faire connaître Local 6 et, certainement d'avancer les discussions entre le syndicat et les hôtels pour mieux protéger leurs employés. Quant à espérer que toute cette communication autour du renforcement de la sécurité de ces hôtels fasse baisser la criminalité de ces clients et poussent les victimes à parler, rien n'est moins sûr.

Photo : Aïssata Bokoum et Aida Hernandez (Anaïs Digonnet).

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