Affaire DSK : Nafissatou Diallo, bon pauvre et mauvais pauvre...

Publié le par dan29000

 

Et maintenant, l’indignité retrouvée de Nafissatou Diallo


Par ROMAIN HURET Maître de conférences à Lyon-II, membre de l’Institut universitaire de France.

  • Réduire la taille de police


En quelques heures, la pieuse Ophélia est devenue l’indigne Nafissatou Diallo. La femme de ménage, polie et ponctuelle, l’immigrante ayant fui les horreurs d’un pays en guerre et la courageuse mère célibataire ont cédé la place à la figure d’une héroïne de film policier, mentant à la justice et aux services de l’immigration, fraudant l’administration fiscale et fricotant avec des individus peu recommandables. Désormais, la crédibilité de son témoignage est mise en cause. Comme chaque fait divers, au-delà des enjeux judiciaires qui se régleront devant les tribunaux, l’affaire DSK révèle à travers les propos des journalistes et des divers commentateurs les représentations mentales d’une société. L’indignité retrouvée de Nafissatou Diallo éclaire le dénigrement des pauvres, ces représentants de l’underclass, terme forgé pour décrire une catégorie de citoyens vivant en marge des normes sociales et culturelles de l’Amérique contemporaine. Peule, guinéenne, entrée aux Etats-Unis à 32 ans, Nafissatou Diallo a rejoint dans le Bronx la communauté africaine et y a découvert l’envers du rêve américain. Si sa condamnation médiatique a été aussi rapide, c’est en raison de la criminalisation des pauvres dans les dispositifs juridiques et sociaux. Au moment de l’ouragan Katrina en 2005 aux Etats-Unis, l’animateur conservateur de talk-show Bill O’Reilly ne mâcha pas ses mots pour expliquer à ses téléspectateurs les origines de la catastrophe : «Tous les enseignants devraient dire à leurs étudiants : "si tu refuses d’apprendre, si tu refuses de travailler dur, si tu deviens un drogué, si tu vis dans un gang, tu seras pauvre, tu seras dénué de tout pouvoir, à l’image de ceux de la Nouvelle-Orléans".»

Depuis les révélations du cabinet du procureur, la femme de chambre de l’hôtel Sofitel présente des caractéristiques similaires. Tout d’abord, Nafissatou Diallo est devenue une «reine de l’assistance» (welfare queen), selon la formule américaine, usurpant les droits à bénéficier d’un logement social réservé aux malades du sida et mentant à l’administration fiscale en déclarant l’enfant de son compagnon comme le sien pour bénéficier d’un crédit d’impôt. En 1984, Ronald Reagan dénonçait déjà les reines de l’assistance et le leader républicain Newt Gingrich lui emboîta le pas quelques années plus tard pour vilipender ces «filles de 12 ans ayant des bébés et celles de 17 mourant du sida». Si cette rhétorique n’est pas neuve, elle se banalise dans le discours public tout au long des années 90 et 2000. La méfiance à l’égard des mères célibataires, toujours soupçonnées d’avoir un compagnon caché dans le placard et condamnées à être éternellement vertueuses, a provoqué toute une série de lois et de dispositifs de contrôle.

Ensuite, Nafissatou Diallo est apparue comme une menteuse pathologique. Elle a pleuré, s’est énervée face aux hommes du cabinet du procureur et a changé de version des faits. Comment expliquer un tel comportement avec les individus en charge de sa défense, s’interrogent en chœur journalistes et commentateurs. La méfiance des pauvres à l’encontre des institutions n’est guère surprenante. Le rapport des immigrants aux services de l’immigration, puis aux services sociaux et judiciaires, est souvent tendu et conflictuel. Aux Etats-Unis, et à New York en particulier, le rapport avec l’institution d’accueil peut être plus brutal encore. En 1999, un autre Guinéen, Amadou Diallo, fut abattu de 41 balles dans le corps par des officiers du New York Police Department dans le Bronx. Le procès qui s’ensuivit démontra le racisme ordinaire d’officiers de police à l’encontre de la nouvelle immigration africaine. Enfin, Nafissatou Diallo est accusée de fréquenter des prisonniers et des petits trafiquants de drogue. Le Bronx est l’un des quartiers les plus pauvres de New York depuis des décennies. Le développement d’une économie souterraine est devenu l’un des seuls moyens de vivre d’une population appauvrie. La criminalité n’est qu’un symptôme de dynamiques profondes de marginalisation et d’exclusion. Bien souvent, dans une répartition classique des tâches, les conjointes exercent une profession légitime. Dans les quartiers, les logements sociaux et les familles, la porosité entre les deux univers est grande.

A un moment de l’affaire DSK où le jugement moral et individuel brouille toute réflexion dans l’appareil médiatique, ancrer Nafissatou Diallo dans son univers social, ethnique et culturel est important. En rêvant d’une pauvre digne et méritante, les médias américains et français, accompagnés bien souvent par l’opinion publique, ont conforté leurs propres représentations. La courageuse mère célibataire avait croisé un puissant, roué, cynique et jouisseur. La femme de ménage de l’hôtel Sofitel est désormais une mauvaise pauvre. Un populisme est en train de chasser l’autre. Alors que le PS s’interroge sur la meilleure manière de regagner l’électorat populaire et la confiance des plus démunis, l’ancien candidat idéal à la présidence de la République a rencontré dans la chambre d’hôtel une simple représentante de l’underclass américain. Ni héroïque ni criminelle. La vie de Nafissatou Diallo incarne la violence ordinaire de l’autre Amérique. Sa parole a-t-elle pour autant moins de valeur ?

 

Auteur de : «Katrina, 2005. L’ouragan, l’Etat et les pauvres aux Etats-Unis» (2010) aux éditions de l’EHESS.

 

Source : LIBERATION

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