Affaire Karachi : Sarkozy sur la défensive, cible encore Mediapart

Publié le par dan29000

 

 

 

 

 

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A nos lecteurs. Mediapart, Karachi et le Président
24 Novembre 2010 Par François Bonnet / MEDIAPART 


Une fois de plus, le président de la République a décidé de prendre Mediapart comme cible. Nous sommes le seul média cité à trois reprises dans la longue (douze minutes) explication présidentielle délivrée en « off » à quelques journalistes à Lisbonne, vendredi 19 novembre. Un « off » que nous avons révélé lundi, avec nos confrères de L'Express, et que la plupart de nos collègues ont depuis repris.


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Sarkozy à des journalistes: «Amis pédophiles, à demain»

Le verbatim complet de l'explication «off» du Président

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L'agressivité du président, son exaspération manifeste, son irritabilité grandissante qui le fait clore cette discussion par un tonitruant « Amis pédophiles, à demain ! » est une chose. Ses offensives régulières contre la liberté d'information en sont une autre. En juillet, l'Elysée, cerné par l'incendie de l'affaire Bettencourt-Woerth-Sarkozy, avait déclenché une violente contre-attaque contre notre site relayée par plusieurs ministres et responsables de l'UMP : « méthodes fascistes », « site de ragots », « presse des années trente ». Mediapart poursuit pour ces propos Xavier Bertrand, qui était alors secrétaire général de l'UMP.


Le mois dernier, c'est Claude Guéant, en tant que secrétaire général de l'Elysée, qui décidait de nous poursuivre en diffamation parce que nos enquêtes dénonçaient la mise en place d'un système de surveillance de nos journalistes en dehors de tout cadre légal et de traque de leurs sources.

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Les articles d'Edwy Plenel

L'Elysée contre Mediapart

Espionnage d'Etat des journalistes: Monsieur le Président, cela vous concerne

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Et nous voici à nouveau pris à partie par Nicolas Sarkozy.


Il faut donc calmement, loin des invectives du Président, rappeler à nos lecteurs quelques évidences quant à notre travail.


Mediapart a publié un premier article sur ce qui allait devenir l'affaire Karachi le 13 septembre 2008, il y a donc plus de deux ans. Titré « Ventes d'armes : la corruption au cœur de la République », il révélait deux documents d'une importance capitale – un mémo de l'ancien directeur financier de la DCN, Gérard-Philippe Menayas, et un rapport interne à la DCN, baptisé “Nautilus” – qui sont encore aujourd'hui au centre des enquêtes menées par les juges Marc Trevidic et Renaud Van Ruymbeke. Notre article évoquait aussi un troisième document important, un rapport de synthèse du 5 mars 2007 des policiers de la division nationale des investigations financières (DNIF).


Depuis deux ans, ces documents sont donc publics. Depuis deux ans, ils constituent un socle précis, écrit et documenté qui permet aux juges de progresser. Et aux journalistes – puisque telle est notre fonction – de poser des questions.


Que dit Nicolas Sarkozy dans sa brouillonne vindicte ? « Est-ce qu'il y en a un seul parmi vous qui a vu un document qui me mette en cause ni de près, ni de loin ? Y a-t-il un document qui me mette en cause, un seul ?»


Que dit le rapport de la DNIF ? Qu'une note saisie à la DCNS établit une chronologie qui « fait ainsi apparaître que la création de la société Heine au second semestre 1994 s'est faite après accord de Nicolas Bazire, directeur de cabinet du premier ministre Edouard Balladur, et du ministre du budget Nicolas Sarkozy, et fait un lien entre le financement de la campagne électorale de M. Balladur pour l'élection présidentielle de 1995 ».

Que dit le rapport Nautilus? Que l'annulation de commissions «visait à assécher les réseaux de financement occultes de l'Association pour la Réforme d'Edouard Balladur».

Oui, ce sont des rapports écrits de la DNIF et de la DCN. Et toute l'affaire d'Etat Karachi est là, en germe : il revient alors aux juges d'enquêter sur chacun des éléments évoqués dans ces deux documents.


C'était il y a deux ans. Depuis, deux journalistes de Mediapart, Fabrice Arfi et Fabrice Lhomme, n'ont cessé de suivre les nombreux développements de ces procédures judiciaires en cours et de mener leur propre enquête. Nous ne sommes pas là dans les racontars, les rumeurs, les suppositions. Chaque étape est étayée de documents, de témoignages à visage découvert, de comptes-rendus de procès-verbaux d'audition.

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Vingt documents clés peuvent être consultés en cliquant ici (aller ensuite en bas de page)

L'ordonnance du juge Van Ruymbeke, un document qui relance l'affaire

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En « off », Nicolas Sarkozy se déchaîne. Mais il devrait lire Le Contrat, le livre-enquête de nos deux confrères publié au mois de mai : Claude Guéant, Charles Millon, Charles Pasqua, Dominique de Villepin, la quasi-totalité des acteurs de cette affaire parlent et s'expliquent. Et pas une citation n'est en « off ». Pas de rumeurs donc mais des propos signés, assumés – et non démentis ! –, et des rapports, des documents, des notes écrites.


Dès lors, la principale ligne de défense du Président s'écroule. Non, nous ne sommes pas dans les rumeurs de la ville ou les manipulations d'« officines », comme Nicolas Sarkozy avait déjà voulu le faire croire en juillet, à propos du scandale Bettencourt, mais dans un processus d'enquête établissant des faits. C'est pourquoi les démentis à répétition, appuyés par une outrance systématique, ne doivent pas faire illusion.


Reprenons les principaux.


Nicolas Sarkozy : « Y a-t-il un document qui me mette en cause, un seul ?»


Outre le rapport de la DNIF reprenant cette note de la DCNS, cité plus haut, plusieurs documents impliquent et citent nommément le chef de l'Etat :


- un rapport de synthèse de la police luxembourgeoise daté de janvier 2010.


- une note manuscrite de Gérard-Philippe Menayas qui s'en expliquera en ces termes au juge Van Ruymbeke : «J'ai noté qu'(ils) étai(en)t mandaté(s) par NS, à savoir Nicolas Sarkozy, car M. Boivin m'a dit qu'il s'était présenté comme tel»


- plusieurs acteurs de l'affaire ont cité le nom de Sarkozy devant les juges

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Karachi: la police luxembourgeoise met en cause Nicolas Sarkozy (Nous avons publié ce rapport le 2 juin 2010. Le journal Libération le publie ce 25 novembre en le présentant comme une «exclusivité». Il eût été confraternel de nous citer).

Un témoin-clé de la DCN cite Sarkozy et ouvre la piste Clearstream

Les rapports et documents qui impliquent le chef de l'Etat

Le juge confirme les rétrocommissions et vise explicitement Balladur et Sarkozy

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Nicolas Sarkozy : «Je ne suis pas au courant des contrats de sous-marins négociés à l'époque (...) En tant que ministre du Budget, je n'ai jamais eu à en connaître ni de près ni de loin.»

Là encore, le mémorandum de l'ancien directeur financier et administratif de la DCN précise comment le ministère du budget devait valider le montage financier lié à ce contrat, comme à tous les contrats d'armement.

Ce que Gérard-Philippe Menayas a confirmé au juge Van Ruymbeke : «Le volume total des commissions était validé, contrat par contrat, par les deux ministres du budget et de la défense.»


Enfin, Mediapart a publié un document classé confidentiel par lequel François Léotard, ministre de la défense, veut informer Nicolas Sarkozy, ministre du budget, afin que celui-ci octroie la garantie de l'Etat en faveur de la cession des sous-marins tout juste vendus au Pakistan.

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Des documents saisis par les juges contredisent Nicolas Sarkozy

Un témoin-clé de la DCN cite Sarkozy et ouvre la piste Clearstream

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Nicolas Sarkozy : « Alors, alors... on me dit, il y a eu des commissions. Parfait. Personne n'a la moindre preuve de quoi que ce soit, personne. »


Faux encore. Mediapart a révélé que le juge Van Ruymbeke a saisi à Bercy des liasses fiscales de la Direction générale des impôts, qui dépend du ministère du budget, dans lesquelles sont recensées les «commissions» versées dans le cadre du contrat Agosta. Ces commissions sont également évoquées dans de nombreux rapports.

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Les révélations de l'homme qui a bloqué les commissions

La DCN confirme la piste de rétrocommissions en France

Un témoin évoque les rétrocommissions

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Nicolas Sarkozy : « Ah, il y a de l'argent liquide sur la campagne de M. Balladur, très bien, OK, dont les comptes ont été validés par le Conseil constitutionnel »


Exact, il y a bien de l'argent liquide dans la campagne présidentielle de M. Balladur. Beaucoup, tellement même que les rapporteurs près les membres du conseil constitutionnel avaient demandé le rejet des comptes de M. Balladur, estimant que ces sommes en liquide n'avaient aucun justificatif crédible. Particulièrement visés: un versement fait en une seule fois de plus de 10 millions de francs de l'époque, en billets de 500 francs. Mediapart a publié de nombreuses enquêtes à ce sujet ainsi que des bordereaux bancaires sur les versements en argent liquide.

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En 1995, le Conseil constitutionnel a replâtré les comptes de campagne de Balladur

Balladur 1995: les secrets de la décision du Conseil constitutionnel

Villepin: «Chirac a évoqué devant moi le “trésor de Balladur”»

Edouard Balladur est directement impliqué

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Nicolas Sarkozy : « Et ce brave M. Millon - c'est "off" ce que je vous dis - qui dit qu'il a une intime conviction. Une intime conviction, ah bon. On lui dit, si j'ai bien lu : "Mais alors ça se base sur quoi ?" "Des rapports oraux des services." Ah bon, quels services ? Quels services ? Qu'il dise un nom, un service. Mais personne, aucun service ».


Extrait de l'audition de Charles Millon intégralement publiée par Mediapart, dans laquelle il cite un service et un nom :


LE JUGE : Les services secrets ont-ils été chargés par le ministère de la défense de tracer les mouvements de fonds issus des rétrocommissions comme vous l'avez indiqué en citant des pays aux auteurs du livre (« Le Contrat », par Fabrice Arfi et Fabrice Lhomme- ndlr) ?


CHARLES MILLON : Je leur ai dit exactement que la DGSE avait recherché s'il y avait des dépôts de sommes qui relevaient de contrats de commissions liés à l'armement et il est apparu qu'il y avait des mouvements dans les pays cités par les auteurs mais jamais la DGSE n'est parvenue à avoir une preuve tangible de ces dépôts et mouvements. C'est Dewatre qui supervisait ces opérations.


LE JUGE : Vous avez indiqué aux auteurs du livre que des traces avaient été retrouvées dans des banques en Espagne, en Suisse, à Malte et au Luxembourg. Le confirmez-vous ?


CHARLES MILLON : Oui, de mémoire, selon les rapports oraux qui m'avaient été faits par des agents de la DGSE.

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L'intégralité de l'audition explosive de Charles Millon face au juge

Les révélations d'un ancien des services secrets

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Nicolas Sarkozy : « Rappelez-vous de Mme Thibout, la fameuse [ex-comptable de Liliane Bettencourt, ndlr], que vous avez martyrisée pendant deux jours sur j'ai demandé de l'argent à Mme Bettencourt pendant vingt ans, avant de vous rendre compte deux jours après que Mme Thibout n'avait pas dit ça à Mediapart, que Mme Thibout a commencé sa déposition à la police en disant "la romance de Mediapart", j'ai fait deux 20 heures, deux 13 heures là-dessus... »


Passons sur le fait que le président de la République n'a aucunement fait « deux 20 heures, deux 13 heures là-dessus ». Nous avons par le menu raconté, à partir des multiples procès-verbaux d'interrogatoires de Claire Thibout et de l'entretien qu'elle nous avait accordé, que l'ex-comptable a toujours maintenu ses déclarations sur l'argent demandé par Patrice de Maistre, le gestionnaire de fortune de Liliane Bettencourt, et destiné, selon lui, au financement de la campagne électorale de 2007 de M. Sarkozy, ainsi que sur un système d'enveloppes d'argent liquide. Nous avons également expliqué la manipulation organisée par l'Elysée sur cette fameuse « romance de Mediapart » à partir d'un extrait tronqué d'un procès-verbal.

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L'ex-comptable des Bettencourt accuse: des enveloppes d'argent à Woerth et à Sarkozy

L'ex-comptable des Bettencourt confirme des financements illégaux de la droite

L'ex-comptable des Bettencourt persiste et signe face à la juge

De nouveaux témoignages sur les «enveloppes» aux politiques

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Nicolas Sarkozy : « Soit il y a quelque chose, dans ce cas-là je m'explique bien volontiers. Soit il n'y a rien... »


Il n'y a pas « quelque chose », il y a une abondance de documents précis et de témoignages circonstanciés qui décrivent la mise en place, à l'occasion du contrat Agosta, d'un système de rétrocommissions et de financement occulte ayant pu alimenter la campagne présidentielle d'Edouard Balladur en 1995. Il revient aux deux juges d'instruction de l'établir. Si le pouvoir ne s'acharne pas, comme il l'a fait jusqu'alors – et comme il l'a fait dans l'affaire Bettencourt –, à entraver leurs enquêtes, ce que dénoncent magistrats et familles des victimes.

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Les représentantes des victimes accusent

La colère des familles contre l'Elysée

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Quant à Mediapart, nous nous efforcerons de poursuivre notre travail d'information, loin des harcèlements et pressions du pouvoir, comme nous l'avons fait sur cette affaire depuis plus de deux ans.


Pour comprendre les enjeux de l'affaire Karachi, Mediapart a réalisé en juin une «web-enquête». Retrouvez ci-dessous une vidéo de 18 minutes ainsi que des documents, des rapports, une chronologie et nos principales enquêtes.

Cet article est en accès libre: vous pouvez ainsi le transmettre à vos proches et amis non-abonnés à Mediapart mais qui s'interrogent sur nos méthodes de travail et l'acharnement de l'Elysée à notre encontre. Merci d'avance.

SOURCE / MEDIAPART

 

A noter, les liens sur les articles (encadrés) ne fonctionnent pas, voir l'article original sur le site de Mediapart, dans la partie en accès libre... 

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