Afrique : dernières séances pour les cinémas

Publié le par dan29000

 

 

Cinémas en Afrique : c'étaient les dernières séances

Le Cinéma Opéra devenu le bastion de l’association Save Cinema in Marocco (SCIM).

« Les pays arabes ont connu une révolution politique. Ils ont aussi besoin d'une révolution culturelle. »

Et pour Tarik Mounim, fondateur de l'association Save Cinémas in Marocco, la révolution culturelle, ça passe par la sauvegarde des salles de cinéma marocaines :

« Je tournais une scène d'un film dans le cinéma Téatro Espanol, l'une des plus belles salles marocaines, laissée à l'abandon. Entre deux scènes, je discute avec un monsieur qui était là tous les jours. C'était le propriétaire. Dépité, il me dit que les Marocains ne savent plus ce que c'est d'aller dans les salles, que le cinéma est mort. »

Tarik Mounim, la trentaine joyeuse, met alors sa carrière de comédien entre parenthèses et entame un tour des salles obscures du Maroc afin de les répertorier et de dresser un état des lieux. Sac au dos, il dort dans des salles délabrées, rencontre des propriétaires et leurs familles. Son constat est amer :

« Ce sont des salles de 1 500 places, des bijoux d'architecture qu'on ne trouve nulle part ailleurs qui sont abandonnés. Il faut agir car c'est l'histoire des vieilles générations qui est en train de disparaître. »

Le piratage ? La seule façon de voir des films

Au cœur de Bamako, le ciné Soudan, qui devrait rouvrir en 2014 (Atelier d'architecture Lalo).Ces fermetures en cascade ne reflètent pas « la demande énorme d'images en Afrique », continue Bénédicte Dumeige, directrice du projet Des Cinémas pour l'Afrique, l'association du réalisateur mauritanien Abderrahmane Sissako et de l'actrice française Juliette Binoche, qui finance la réouverture de la salle Soudan Ciné à Bamako, au Mali.

Cette demande est illustrée par le piratage massif en Afrique. « C'est la seule façon de voir des films », lâche sous forme de boutade la responsable associative. « Les films sortent le mercredi, dès le samedi, “un pack Mégarama” est disponible sur le marché noir », confirme Jean-Christophe Baubiat, en charge des marchés africains pour le compte d'Unifrance, l'organisme qui promeut le cinéma français hors de nos frontières.

La chambre des salles de cinéma marocaines estime que les pirates réalisent « chaque année un chiffre d'affaires de 250 millions de dirhams (22 millions d'euros) échappant à tout contrôle fiscal ». Pour tenter d'endiguer le phénomène, la chambre marocaine des salles de cinéma souhaite « un contrôle à l'import des 50 millions de CD vierges importés légalement chaque année ». Une nécessité, sinon « les salles de cinéma sont condamnées à la disparition tant que la piraterie contrôle le marché de l'audiovisuel ». (Voir le cinéma Opéra, en 1978 et maintenant).

Avant, le cinéma Opéra projetait des films américains, égyptiens et indiens (SCIM).

Aujourd'hui, dans le bâtiment vétuste du cinéma Opéra, vit un ancien employé devenu laveur de taxi collectifs (SCIM).

La double concurrence du piratage et des multiplexes

« Les vendeurs de DVD piratés sont devenus de vrais connaisseurs. Ils ont leur boutique, qui a pignon sur rue, et sur leurs étals les films sont classés par thématique », raconte Tarik Mounim. Selon lui, ils forment un réseau de cinéphiles qu'il ne faut pas condamner trop vite et sur lequel l'industrie du cinéma pourrait s'appuyer.

« Pourquoi ne pas proposer des séances qui seraient moins chères que l'achat d'un DVD piraté ? ou proposer un tarif étudiant ? », suggère le trentenaire franco-marocain, tout en reconnaissant qu'une régulation s'impose. Le piratage refroidit donc les ardeurs des exploitants. Seul le groupe Mégarama a investi le sol africain en ouvrant deux multiplexes, à Casablanca et à Marrakech ; un investissement de près de 20 millions d'euros.

Pour Tarik Mounim, l'implantation de l'exploitant n'est pas forcément une mauvaise chose : « Mais Mégarama a aussi le monopole de la distribution donc ils diffusent les films en priorité dans son réseau. De fait, il empêche les petites salles d'accéder aux films ».

Le passage au numérique, une (chère) solution

Pour Des cinémas pour l'Afrique, la numérisation des salles est la condition de leur développement. « Le passage au numérique permet la simultanéité des sorties partout dans le monde et donc de lutter contre le piratage », souligne Bénédicte Dumeige. « Elle facilite aussi la diffusion des grands événements, une finale de foot ou l'élection d'Obama, par exemple ». Ce qui fait donc des salles de cinéma de véritables lieux de socialisation.

Problème : ça coûte cher. Selon la chambre marocaine des salles de cinéma marocaines, « le matériel numérique coûte 1 million de dirhams (88 500 euros) par salle ». En l'absence de véritable politique culturelle publique, il faut convaincre les potentiels investisseurs privés. « C'est compliqué, car ils ne croient pas toujours à la culture », regrette Tarik Mounim, qui multiplie les actions et happenings pour tenter d'attirer leur attention.

11 millions de Tchadiens, une salle de ciné

Selon le Centre du cinéma marocain (CCM), le Maroc ne compte que 68 écrans et 44 salles pour 31 millions d'habitants. Et ce qui vaut pour le Maroc vaut pour le reste de l'Afrique : les salles de cinémas sont une denrée rare.

En Tunisie, on recense une quinzaine de salles pour 10 millions d'habitants. Une vingtaine en Algérie pour 35 millions d'Algériens. Au Tchad, une seule, inaugurée en janvier 2011, le cinéma Normandie, pour 11 millions d'habitants. Pour comparaison, il y en a plus de 5 000 en France.

Seule l'Afrique du Sud peut se targuer de disposer de véritables infrastructures de diffusion du cinéma. Les rares salles encore en vie ont été ouvertes pendant la colonisation. Mais beaucoup n'ont pas survécu à la crise de la dette africaine de la fin des années 1980, comme l'explique Bénédicte Dumeige :

« A la fin de la colonisation, les salles de cinéma ont été confiées aux Etats, qui ont continué à assurer la distribution des films et leur bon fonctionnement. Mais, au moment où le FMI s'est penché sur le réajustement des dettes, il a demandé aux Etats de se couper des activités non bénéficiaires, les salles ont donc été vendues au privé. »

Réinventer les cinémas

A terme, les deux associations veulent créer des espaces qui sont plus que des salles de cinéma, « mais aussi des salles d'exposition, de concerts. Des lieux où tous les artistes pourraient s'exprimer », se prend à rêver Tarik Mounim, qui veut fédérer toutes les volontés artistiques possibles.

« Nous souhaitons créer un nouveau modèle économique, réinventer les filières. L'enjeu, avec le Soudan Ciné, c'est d'en faire une véritable maison de l'image, un lieu culturel et d'éducation, et donc de rendre l'établissement pérenne. C'est ça le véritable challenge », s'enthousiasme Bénédicte Dumeige.

D'autres initiatives se mettent en place, telle celle de Frédéric Massin, exploitant de salles en Afrique , qui se lance dans un cinéma itinérant. Leur philosophie est simple, à écouter Tarik Mounim : « Le cinéma est un droit, pas un luxe ».

L'effervescence du printemps arabe a dopé la production cinématographique en Afrique. Les premiers concernés ne pourront en profiter, faute de lieux où regarder ces films. « Filmer c'est bien, mais montrer, c'est mieux », conclut Bénédicte Dumeige.

Photos : le cinéma Opéra, devenu le bastion de l'association Save Cinema in Marocco (SCIM) ; au cœur de Bamako, le ciné Soudan, qui devrait rouvrir en 2014 (Atelier d'architecture Lalo) ; avant, le cinéma Opéra projetait des films américains, égyptiens et indiens (SCIM) ; aujourd'hui, dans le batiment vétuste du cinéma Opéra, vit un ancien employé devenu laveur de taxi collectifs (SCIM).

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