Al-Jazeera, pas vraiment la voix de l'émirat

Publié le par dan29000

 

 

 

MediasInédit/ OWNI

Al-Jazeera: La voix de l’émirat?

 

Par nicolaskayser-bril Le 30 janvier 2011

 


Al-Jazeera, devenue chaîne de référence dès que le Moyen-Orient fait la "Une" des journaux, est financée en très grande partie par l'émir du Qatar. Ces liens entre politique et média nuisent-ils au travail des journalistes? Pas tant que ça.



À propos de l'auteur

En charge du pôle datajournalisme chez OWNI, je travaille avec les designers, les developpeurs et les journalistes pour produire des applications de journalisme augmenté de données et de code, mettre en place des actions de crowdsourcing et des serious games.


La chaîne qatarie vient d’être interdite en Egypte. Pourtant, depuis le début des manifestations, la plupart des médias internationaux utilisent les contenus d’Al-Jazeera pour couvrir le pays (lire Egypte, le mode dégradé de la révolution).

Or, Al-Jazeera est une chaîne financée en grande partie par un gouvernement, celui du Qatar. Dans l’un des télégrammes diplomatiques révélés par Wikileaks, un diplomate américain affirme que l’émir se réserve le droit d’utiliser la chaîne comme une monnaie d’échange dans ses négociations diplomatiques. Le Qatar aurait même négocié directement avec Hosni Moubarak, proposant d’interrompre ses émissions en Egypte pendant un an en échange d’un changement de sa politique palestinienne. Une offre à laquelle Moubarak n’aurait pas répondu (voir l’article du Guardian).

Ces affirmations ont été démenties par la chaîne, mais le doute subsiste. Comment une rédaction financée en majeure partie par un pouvoir politique peut-elle rester neutre ?

Un France24 qui a réussi

Il y a quelques siècles, les monarques se payaient des poètes de cour pour chanter leurs louanges et faire éclater leur gloire. Aujourd’hui, souverains et gouvernements préfèrent se payer des chaînes d’information en continu. De la Chine à la Russie en passant par l’Allemagne et le Royaume-Uni, chaque pays dispose d’un canal de communication à vocation mondiale. L’agence Chine-Nouvelle, Deutsche Welle, Press TV… tous affirment leur indépendance éditoriale.

France24 n’échappe pas à cette tendance.  Si la rédaction se veut indépendante, sa mission reste clairement de « véhiculer les valeurs françaises partout dans le monde ».

Al-Jazeera se fond dans cette tendance mondiale. La chaîne est née de la volonté personnelle d’un émir nouvellement installé au pouvoir, Hamad bin Khalifa Al Thani. Pour moderniser son pays et préparer l’après-pétrole, il crée une chaîne inspirée des standards occidentaux. La volonté de faire de l’info en continu vient plus tard, comme l’explique Hugh Miles dans son livre sur la chaîne.

Aujourd’hui, Al-Jazeera représente surtout l’entreprise de média gouvernementale la plus efficace depuis Radio Free Europe, financée par les Américains pour faire pression sur les soviétiques. Avec quelques dizaines de millions de dollars par an, l’émir du Qatar a réussi à se placer comme un élément incontournable de la diplomatie de la région. Coincé entre deux puissants voisins, l’Arabie Saoudite et l’Iran, ce développement du soft power qatari a coûté beaucoup moins cher qu’un seul Rafale, que les voisins émiratis voulaient acheter.

Au royaume des aveugles…

Ce mélange des genres politico-médiatique a-t-il un impact sur les contenus diffusés par la chaîne ? Comparé à la qualité générale des médias disponibles dans la région, on peut affirmer que le journalisme d’Al-Jazeera est, de loin, le meilleur.

MEMRI, une ONG conservatrice américaine, traduit en anglais certains extraits de télés de la région. La télévision égyptienne a ainsi diffusé, fin 2010, des reportages affirmant qu’Israël mettait des GPS sur les requins pour qu’ils attaquent les plages égyptiennes. Al Rahma, une chaîne égyptienne interdite en France, expliquait, elle, que les Etats-Unis allaient devenir une république islamique sous peu.


Fox News en 2009.

Du côté des médias internationaux, Al-Jazeera n’a pas plus de concurrence. En 2009, Fox News, la première chaîne d’info en continu américaine, a montré l’étendue de son ignorance en plaçant l’Egypte à la place de l’Irak sur une carte. Entre 2002 et 2006, le nombre de correspondants américains à l’étranger a diminué de 25%. Dans ces conditions, une chaîne spécialisée dans la couverture de conflits peu médiatisés possède un avantage indéniable. Al-Jazeera était la première chaîne à Kaboul, avant la chute des Talibans, et parmi les premiers à Bagdad et Khartoum.

Par ailleurs, on peut se demander si les contenus en langue arabe et ceux en anglais sont identiques. Les quelques études sur la question indiquent que les contenus d’Al-Jazeera sont à peu près équivalent entre ses deux versions et ses deux audiences.

Al-Jazeera n’est donc pas plus inféodée à son gouvernement-mécène que ses homologues. Par contre, la chaîne fait preuve de plus d’ouverture d’esprit et présente des points de vue plus variés. C’est ce qu’a montré une étude de deux chercheurs américains: Plus on regarde Al-Jazeera, plus on est réceptif aux idées de son voisin.

 

 

 

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