Alain Orsoni en grève de la faim : un courrier depuis sa prison

Publié le par dan29000

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De son lit d'hôpital, Alain Orsoni nous écrit une lettre, en forme d'appel. Une lettre bilingue, corse et français. Les nouvelles de son état sont alarmantes. Il y a urgence à intensifier le combat et surtout à le généraliser dans toute la Corse. Jeudi, 18h30, un appel au rassemblement est lancé devant la préfecture d'Aiacciu. Toute initiative, quelle qu'elle soit est nécessaire, car une seule chose est sûre, il faut faire vite ou nous risquons de nous trouver face à l'irrémédiable...


La lettre d'Alain Orsoni 


"Quand cette lettre sera lue, cela fera un mois que j'aurai débuté une grève de la faim totale. Il n'y aura pas d'autre anniversaire mensuel car aucun organisme humain ne peut supporter plus de 45 jours sans manger. Et pourtant, malgré le danger, je suis décidé à ne pas céder. Je me suis déjà exprimé sur les raisons de cet acte que je qualifierais de résistance plutôt que de désespoir. Depuis le premier jour de mon incarcération, je n'ai eu de cesse de proclamer mon innocence étayée par dix évidence. La présomption d'innocence aurait dû jouer en ma faveur. Elle m'a tout simplement été niée contrairement à ce qu'impose la Constitution. Je jure sur ce que j'ai de plus sacré, à savoir la mémoire de mes chers disparus, que je ne suis pour rien dans l'acte qui m'est imputé. Mais la justice le sait bien, elle qui, sans craindre le cynisme ou le grotesque a été jusqu'à avancer l'argument de ma protection pour me maintenir derrière les barreaux. Je ne crois pas plus à la culpabilité de mon fils Guy à qui j'enjoins une fois encore de se rendre pour s'expliquer. Pourtant, au vu de mon traitement je comprends que toute personne même innocente, éprouve quelques craintes à tomber entre les mains d'une justice qui ne respecte même pas ses propres règles. Mais voilà : le magistrat instructeur m'a fait savoir qu'il était le seul maître à bord et que mon destin dépendait de son seul bon vouloir.

Eh bien je n'accepte pas un tel diktat. Je le refuse. Je le récuse. Je le combats. Autant il me semble évident que toute société a le devoir de lutter contre les maux qui la corrompent: prévarication, trafics, banditisme etc. autant les règles doivent être égales pour tous : pour les puissants comme pour les misérables. Or elles ne le sont évidemment pas.

Je végète depuis neuf mois dans les oubliettes de la République. Je n'y côtoie que des malheureux, de pauvres gens qui, pour la plupart manquent d'argent, d'avocats et tout simplement d'espérance. La plus grande partie de ces damnés est formée de prévenus et non de coupables qui sont pourtant traités comme tels. Pire, beaucoup paraissent souffrir de troubles psychiatriques, qui justifierait leur sortie du système pénal. Les conditions de vie sont pour la plupart d'entre eux atroces. Car celui qui n'a pas les moyens de cantiner est ici le plus pauvre d'entre les pauvres. Beaucoup ne savent ni lire ni écrire et nous sommes quelques-uns à leur servir d'écrivains publics. Les prisons françaises sont la négation de ce que ce pays prétend être : celui des droits de l'homme.

Les règles doivent être égales pour tous, écrivai-je. Elles ne le sont pas lorsqu'à la seule énonciation de votre qualité de Corse, vos juges pensent que vous êtes un parrain en puissance et qu'ils préfèrent la rumeur à l'évidence. La JIRS de Marseille se vante de combattre le grand banditisme corse ce qui est en soi légitime. Mais la Corse serait-elle la seule terre pécheresse ? Et le grand banditisme serait-il dans le sud-est de la France frappé du sceau ethnique ? Combattre le grand banditisme oui mais tous les grands banditismes y compris ceux qui se cachent sous les cols blancs. Une justice égale pour tous dit la Constitution. La JIRS prétend tout à la fois être une justice de droit commun mais expérimenter de nouvelles voies répressives notamment la collégialité qui permet tous les abus et met un terme à la séparation entre l'accusation et l'instruction qui oublie tout simplement qu'elle doit instruire à charge mais auss à décharge ? La JIRS est une machine monstrueuse qui réclame son lot de chair humaine au nom de sa propre efficacité, au nom du résultat imposé par la nouvelle doctrine. Et malheureusement pour moi je fais partie de ce triste convoi.

Toute ma vie, n'en déplaise à mes détracteurs, je me suis battu pour ce que j'estimais être juste. Il m'est arrivé de me tromper mais je ne j'ai jamais calculé préférant l'honneur me semble-t-il aux petits calculs mesquins. Je ne serai pas la victime consentante de comportements indignes qui, à terme mettent en péril l'idée même de démocratie. Et quitte à être vaincu, je préfère me battre avec mes moyens, avec mon énergie et désormais les vôtres, à vous qui me soutenez.

Je suis Corse et j'en suis aujourd'hui particulièrement fier. Malgré tous nos défauts, nous sommes un peuple encore capable de ces solidarités qui deviennent tellement rares ailleurs. Je suis tenu au courant de la campagne qui se développe en ma faveur. Je voudrais ici remercier celles et ceux qui l'animent à commencer par la Ligue des droits de l'homme et mes amis de l'ACA. Les uns démontrent qu'on sait et qu'on peut encore se battre pour des principes nécessaires à l'exercice de la démocratie et les autres que la notion d'amitié et de don existe toujours dans un monde où tout s'achète et tout se vend. Je veux remercier les membres de la société civile et les milliers d'inconnus qui m'accompagnent dans mon combat qui sont la force de la Corse. Je veux remercier l'évêque de Corse qui m'a écrit être particulièrement sensible à ma situation et aux deux présidents de notre assemblée qui, bravant les rumeurs extravagantes et odieuses, ont tenu à souligner combien ils étaient humainement touchés par la façon dont la justice me traitait, lui demandant d'enfin se prononcer sur mon sort.

J'avoue ne pas savoir comment tout cela va s'achever.

Ou plutôt je n'y vois qu'une issue : ma libération.

Que les miens, ma mère, ma pauvre mère, mon frère Stef, Frédérique, Antonia, Guy et Alessandra me pardonnent pour le mal que je leur procure bien malgré moi. Mais, parce qu'ils me connaissent, ils savent que ce que j'ai entrepris m'est apparu comme la seule voie honorable pour crier mon innocence.

Je vous demande donc de continuer sans faiblir. La JIRS a voulu un rapport de force et elle l'a obtenu. Désormais l'affaire est politique au sens noble du terme. Il s'agit de savoir comme la cité mérite d'être gérée : par l'exception ou par la norme, par la citoyenneté ou par la peur. L'état français peut-il aujourd'hui se permettre de combattre non plus un homme seul caractérisé comme bandit mais des milliers de Corse qui, à travers moi, défendent le droit à une justice normale, certes inflexible mais néanmoins sereine. Aura-t-il la férocité et les moyens de porter sur la conscience la mort d'un homme qui aura eu le tort de se battre contre les justices d'exception et pour le droit à la présomption d'innocence. Ce combat, notre combat, est à mener démocratiquement, pacifiquement mais sans la moindre hésitation.

Je n'ai pas vocation à faire pleurer sur mon sort. J'ai certainement commis des erreurs dans ma vie. Mais je n'ai jamais été un homme d'argent, de crimes ou de pouvoir. On a répandu sur mon compte des monceaux d'ordures que je réfute totalement. J'ai toujours été un patriote corse convaincu, qui a vécu l'exil dans le déchirement. Mon désir est tout simplement de retrouver une vie normale et de participer autant que faire se peut au développement de notre peuple. Qu'on me pardonne cette déclaration

Un peu solennelle. Il me semble en avoir gagné le droit.

À bientôt mes amis."


Source : PNC




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