Allemagne : parlons-en de son triple A !

Publié le par dan29000

Allemagne - 12 millions de pauvres, la face cachée du triple A


Confrontée à une paupérisation croissante de sa population, l’élève modèle de l’Europe, paye très cher sa croissance stable et ses exportations records.


L’Allemagne compte aujourd’hui 12 millions de pauvres... soit plus que la population grecque ! Ils sont la face cachée du « modèle » économique, le prix à payer de la compétitivité retrouvée et du triple A maintenu. A Berlin, Rolf-Bernd Pelikan s’explique mal comment son quartier bien-aimé - Spandau - est devenu l’une des zones à risques de la capitale allemande, qui accumule des taux de chômage, de criminalité, de suicide et de surendettement parmi les plus élevés du Land.

Lui et sa femme, Jutta, le constatent chaque jour : « Les zones commerciales ont été colonisées par des baraques à frites et à kebab, des magasins discount qui vendent tout à 1 € et des coiffeurs qui coupent les cheveux pour 5 € », raconte Jutta, assistante sociale dans un hôpital qui a été privatisé il y a peu.

« Les rapports sociaux se sont durcis, les gens se renferment. Les ménages plus aisés sont allés vivre dans le centre de Berlin. Ici, ça sent le chômage et la détresse », ajoute Rolf-Bernd qui sort lui-même de quinze mois de chômage.

Ce géant barbu, calme et souriant habite dans la rue où il est né, dans le sud de ce quartier un peu excentré de Berlin-Ouest. « Ça n’a jamais été un quartier bourgeois. Plutôt un lieu pour lesclasses moyennes industrieuses qui vont travailler à l’usine, comme l’ont fait mes parents », raconte-t-il. Avec la présence des usines Siemens et BMW et de nombreux soustraitants, Spandau a toujours été une des principales zones industrielles de Berlin.

Le reste du territoire se partage entre d’agréables étendues boisées et des zones d’habitation très présentables. Le centre-ville, avec ses rues piétonnes pavées de neuf, n’a vraiment rien d’un ghetto. Pourtant, le panneau de petites annonces placé à l’entrée de la Kulturhaus (maison de la culture), entre la gare et les berges de la Havel, témoigne de l’ambiance générale : l’offre du groupe d’entraide pour les « conséquences psychologiques des faillites » est coincée entre celle du cercle de parole contre la « pauvreté des personnes âgées » et celle de l’association d’aide « aux chômeurs en fin de droits ». Et cette dernière côtoie par ailleurs le programme de rencontres de l’association « pour un divorce plus humain » !

« La pauvreté en Allemagne, cela ne ressemble bien sûr pas au tiers-monde, explique Anke Assig, porte-parole de l’Association nationale des soupes populaires. C’est une pauvreté cachée, une pauvreté de l’exclusion sociale plutôt que du haillon, une pauvreté que l’on n’ose pas avouer et que l’Etat a encore les moyens d’amortir. Mais il y a aujourd’hui près de 12 millions de personnes qui vivent sousle seuil de pauvreté en Allemagne, c’est-à-dire 940 € par mois pour une personne seule. Sur 82 millions d’habitants, ce n’est pas rien. » Quinze pour cent de la population, quand cette proportion n’atteignait que 13,5 % en France en 2009.

« Des soupes populaires s’installent près des écoles pour les enfants qui n’ont pas les moyens de se payer la cantine. » Anke Assig, militante associative

L’activité de l’équivalent allemand des Restos du coeur, dont le nombre de « clients » est passé de 1,3 à 1,5 million ces deux dernières années, reflète assez fidèlement le bilan dressé par le dernier rapport gouvernemental sur la pauvreté : « En Allemagne, la pauvreté n’est plus marquée par la partition entre l’Est et l’Ouest. La région de la Ruhr et des villes comme Dortmund ou Duisburg ont autant de pauvresque le Land du Mecklembourg » de l’ex-RDA, détaille Anke Assig.

Le phénomène touche majoritairement les chômeurs, les personnes en emploi précaire et les femmes seules avec enfants (lire l’encadré, p. 50). Deux millions et demi d’enfants vivent dans un foyer pauvre. « Il existe de plus en plus de soupes populaires qui s’installent près des écoles pour que les enfants qui n’ont pas les moyens de se payer la cantine puissent venir. Quand ce n’est pas possible, nous livrons aussi des paquets repas », précise-t-elle.

La paupérisation d’une partie importante de la population allemande s’inscrit bien sûr dans le cadre général de la mondialisation et de vastes restructurations industrielles. Mais le phénomène s’est nettement accéléré à partir de 2005. Deux ans auparavant, le chancelier socialdémocrate Gerhard Schröder, - qui a été invité par Nicolas Sarkozy le 20 décembre dernier à l’Elysée pour faire part de son expérience - avait lancé l’Agenda 2010, › un train de réformes sans précédent connues sous le nom de « lois Hartz ».

Il s’agissait de flexibiliser le très rigide marché de l’emploi allemand et de rendre « le chômage moins intéressant que le travail ». Lors de la présentation de l’Agenda 2010 à la tribune du Bundestag, il avait expliqué que, pour lui, « ce qui est social, c’est ce qui créé de l’emploi ». On serait tenter d’ajouter aujourd’hui : quel que soit l’emploi... souvent mal payé et à temps partiel. ›

Allemagne. La face cachée du triple A

La dernière des lois en question, dite « Hartz IV », a fusionné l’allocation chômage longue durée et l’aide sociale. Une réforme apparemment technique mais qui a accéléré le processus d’appauvrissement d’une partie de la population. Ainsi, depuis 2005, seule l’allocation chômage perçue pendant la première année de chômage reste indexée sur le dernier salaire. Après douze mois, on ne perçoit plus que l’allocation dite « Hartz IV » (850 € pour une personne seule, aide au logement comprise), que l’on soit chômeur de longue durée, travailleur au salaire insuffisant ou inactif et indigent.

La baisse des revenus est d’autant plus brutale que la nouvelle loi a introduit une subtilité de taille : ne peut toucher cette allocation que celui qui dispose de moins de 9 750 € d’économies.

Au-delà de cette somme, il faut vivre sur ses avoirs personnels aussi longtemps que possible. Ces nouvelles règles expliquent ainsi pourquoi 70 % des chômeurs allemands vivent sous le seuil de pauvreté, contre 45 % pour la moyenne des pays de l’Union européenne. Aujourd’hui, les mots « Hartz Vier » (Hartz IV) sont passés dans le langage courant pour désigner les plus pauvres, au même titre que « RMiste » en français. Il y a environ 7 millions de « Hartz Vier » en Allemagne.

La loi dite « Hartz IV » a fusionné l’allocation chômage longue durée et l’aide sociale. Une réforme qui a accéléré la paupérisation d’une partie de la population.

Usine BMW à Berlin. Comme de plus en plus de société allemandes, le constructeur automobile recourt massivement au travail précaire et à l’intérim.Outre l’appauvrissement de millions d’Allemands, l’Agenda 2010 a provoqué une explosion des emplois précaires, du temps partiel et de l’intérim. Il a aussi incité, par une mise en concurrence entre salaires précaires et salaires négociés, la modération salariale, même si les salaires sont, en 2011, repartis à la hausse.

Aujourd’hui, on recense outre-Rhin près de 6,5 millions de « mini-jobers », avec des emplois à 400 € pour 60 heures par mois, dans les secteurs aussi variés que la distribution, le nettoyage industriel, les soins aux personnes âgés, l’artisanat, la coiffure, etc. On compte 1 million d’intérimaires et 2,9 millions de chômeurs :

« Dans certains secteurs économiques, on peut qualifier l’Allemagne de pays à bas salaires », estimait, en 2010, Ingrid Schmidt, la présidente du Tribunal fédéral du travail. Depuis, la situation ne s’est pas améliorée. Et les classes moyennes, qui en supportent largement les conséquences, fondent comme neige au soleil.

Classes moyennes menacées

A Spandau, Rolf-Bernd Pelikan est précisément l’un des représentants de ces classes moyennes menacées. Avec un BTS de commerce, il a toujours travaillé pour des PME de services industriels, jusqu’en 2009.

« A l’époque, j’étais monté jusqu’à un salaire annuel de 50 000 €, avec un poste de chef d’unité de production dans une entreprise sous-traitante d’Osram. Quand cette filiale de Siemens a décidé de réorganiser ses activités, ma boîte a déposé le bilan et je me suis retrouvé longtemps au chômage, pour la première fois », explique-t-il. Pelikan n’avait jamais rêvé de salaire mirobolant, mais il a été élevé dans le respect et le goût du travail.

« Ne rien faire, c’est impensable pour moi. Quand l’allocation chômage s’est arrêtée, j’étais encore trop “riche”pour toucher “Hartz IV”, puisque ma femme travaille et que je possède mon appartement. J’ai vendu des journaux pendant un mois pour un salaire de 400 €. Puis j’ai trouvé un poste de manutentionnaire dans une usine, pour environ 1 100 € brut par mois », raconte-t-il, les poings serrés. Depuis six mois, il a retrouvé un « vrai » emploi en durée indéterminée chez Tuja, un spécialiste de... l’intérim.

« Mon travail est de trouver des intérimaires pour BMW. Mon salaire annuel est de 25 000 €. C’est moitié moins qu’avant, mais j’ai un vrai travail », souligne-t-il, fataliste. L’usine BMW de Spandau, qui va bientôt sortir un scooter à moteur électrique, n’a plus embauché en CDI depuis 2001. Et 26 % de ses 1 800 salariés sont des intérimaires, bien payés il est vrai, mais sans primes ni sécurité de l’emploi. La situation y est cependant bien meilleure qu’à l’usine BMW de Leipzig.

Là-bas, le personnel maison ne représente que 50 % des effectifs. Le reste est composé d’intérimaires ou de salariés moins bien payés, prêtés par des sous-traitants, une autre manière de baisser les salaires. « Aujourd’hui, la porte gauche de la voiture est installée par un monteur engagé en CDI à 15 € l’heure, pendant que la porte droite est monté par un intérimaire à 8,50 € », constate Bertold Huber, patron du syndicat IG Metall.

Helga, intérimaire l’hiver et chômeuse l’été

A 54 ans, la Berlinoise Helga Ugbomor, qui vit seule avec son fils, est ntérimaire l’hiver et chômeuse l’été. D’octobre à mars, elle gagne 1 100 € net par mois à traiter les dossiers de chômeurs qui n’assument plus leur couverture santé. « Là où je travaille, les intérimaires ont été placés dans une pièce séparée des salariés réguliers qui gagnent de 40 à 70 % de plus que nous. Nous faisons toujours la même chose, sans apprendre aucune nouvelle tâche », s’indigne-t-elle. Ce qui limite d’autant ses chances de réinsertion durable.

Quand sa mission s’achève, Helga reçoit une lettre de licenciement et reprend sa vie de chômeuse jusqu’à l’automne suivant. Elle touche alors 902 € au titre de l’allocation « Hartz IV ». Helga lit rarement les pages économiques des journaux qui recensent les records d’exportation de l’industrie allemande. Ce dont elle est sûre, c’est qu’elle n’a jamais vu la couleur des retombées de la reprise de l’économie enviée par les pays voisins de l’Allemagne. «  A mon âge, je ne sortirai jamais de “Hartz IV” », conclut-elle en refermant le dossier de ses candidatures restées sans réponses.

Une énorme richesse toujours plus mal répartie

Les Allemands sont très riches. Enfin, pas tous... Les statisticiens évaluent leurs avoirs à près de 8 600 milliards d’euros. Mais 25 % de cette somme appartient aux 1 % des Allemands les plus riches. Soit 825 000 personnes qui possèdent chacune 2,6 millions en moyenne. De l’autre côté, 70 % de la population, soit 57,7 millions de personnes, se contente de 9 % du gâteau : 13 414 € par personne. Ces inégalités se renforcent d’autant que la part des salaires dans les revenus des Allemands a fortement diminuée, passant de 72,2 % en 2000 à 66,4 % en 2011. Enfin, la transmission du patrimoine, très faiblement taxée, est de plus en plus inégale. Car, avec le vieillissement démographique, les héritiers sont moins nombreux que leurs parents...

Limiter les abus

Ces pratiques nouvelles touchent l’ensemble de l’économie. La Lufthansa vient ainsi d’annoncer qu’elle se préparait à « innover » en embauchant 200 stewards et stewardess en intérim ! Quant à la chaîne de drogueries Schlecker, qui fermait des magasins pour mieux réembaucher ses salariés à moitié prix via une autre société, elle a donné son nom à une loi destinée à limiter de tels abus...

Une loi qui comporte encore de nombreuses lacunes, dénoncées par les syndicats. Aujourd’hui ceux-ci se battent pour l’égalité de salaires entre intérimaires et salariés réguliers - ainsi que pour la création d’un salaire minimum universel.

Car, en Allemagne, il n’y a pas de Smic...

THOMAS SCHNEE , Marianne

 

Source : FILPAC CGT

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