Analyse : le fascisme britannique, par Chris Ford

Publié le par dan29000

 

 

Fascisme britannique


Cet article est une analyse du fascisme britannique passé et présent, en tant que lié aux intérêts des classes dominantes et chapeauté par les services de l’appareil d’Etat britannique. Le fascisme made in UK n’est pas une importation allemande, son cœur c’est la contre-révolution, qui s’exprime sous la forme particulière du loyalisme. L’article est signé Chris Ford, un républicain d’Ecosse, du Republican Workers’ tendency.

 

 

 


Tout à leur effort de falsification historique, les historiens de la gauche et de la droite anglaise ont posé une étiquette italienne sur le mouvement fasciste. Celui-ci mérite plutôt un label britannique. Le premier mouvement fasciste du XXè siècle émergea en 1910 pour imposer l’unité du Royaume-Uni.

C’était une époque de luttes ouvrières militantes et de résurgence du nationalisme irlandais. La crise relative à la question nationale divisa la classe dominante britannique. Son aile libérale promouvait un partage des pouvoirs dans le cadre de l’Union, qui s’appelait alors « Home Rule ». Son aile la plus réactionnaire, qui ne possédait pas de majorité au parlement, disposa ses forces d’avant-garde sur la question irlandaise.

Le conservateur unioniste Sir Edward Carson, mit en ordre de bataille 80.000 hommes de l’UVF [Ulster Volonteer Force] « pour la défense de l’Empire » et contre les « socialistes anti-patriotes » et les « nationalistes papistes ». Deux décennies avant que les généraux allemands ne se rangent derrière le national-socialisme, les généraux britanniques soutenaient l’UVF, en tant que force de ralliement au service de la contre-révolution au Royaume-Uni. La réaction orangiste est là pour diviser de façon sectaire [confessionnelle, NdT] la classe ouvrière. C’est ainsi que s’établit la forme générale des temps à venir, dans l’Europe toute entière.

Révolution internationale et contre-révolution

Le Soulèvement de Pâques 1916, suivi un an plus tard par l’insurrection d’Octobre dirigée par les Bolcheviks, sonnèrent le clairon de la prmière vague révolutionnaire, qui dura jusqu’en 1921. Au milieu du massacre de la Première Guerre mondiale, des millions d’ouvriers et de paysans se sont redressés pour défier l’oppression sociale et nationale. Déraciner le capitalisme et construire une société communiste n’était plus une utopie lointaine, mais une possibilité vivante. Le fait que c’est à ce moment de l’Histoire qu’émergea un mouvement aussi barbare que le fascisme n’a rien d’une coïncidence. Le capitalisme mondial déchaîna tout son arsenal pour empêcher le communisme et maintenir sa domination.

La Société des Nations « démocratique » lança une croisade contre le bolchévisme. Les communistes de l’époque voyaient le fascisme comme inséparable de l’offensive générale du capital. Au moyen de l’Etat, la classe capitaliste sponsorisait les fascistes de mille et une façons dans les différents pays, pour atteindre ses buts. En Italie, la droite parlementaire plaça Mussolini au sommet de l’Etat, en Hongrie, les fascistes étaient la seule force capable d’écraser la République des Soviets de Hongrie. Toutefois, c’est en Allemagne que le fascisme joua un rôle à ce point important dans les batailles décisives de la révolution en Europe.

Le Royaume-Uni n’échappa pas à la vague révolutionnaire mondiale, et la classe ouvrière n’échappa pas non plus au contrecoup fasciste. Bien que le fascisme soit un mouvement indépendant, le facteur décisif qui détermine l’étendue de son pouvoir et de son influence réside dans l’Etat. Au Royaume-Uni, la myriade de forces fascistes qui apparurent à cette époque étaient presque toutes engendrées par les services de sécurité étatiques.

Des organisations comme le BEU menaient leurs activités contre le mouvement ouvrier, ils cassaient des grèves, lançaient leurs escouades de gorilles et faisaient du travail de renseignement. Ils eurent 10 députés au parlement.

Lorsque le Duc du Northumberland forma les Fascistes Britanniques en 1923, ils bénéficièrent de l’assistance du MI5. Grâce à un soutien étatique direct, les fascistes de la première heure propagèrent l’idée d’une « croisade anti-bolchévique ».

Le directeur de la Ligue Economique, James White, admirait les Fascistes Britanniques pour « une réussite que personne ne leur a attribuée : avoir forcé le Parti Communiste à abandonner la majeure partie de son activité militante ».

Les Six Comtés, le fascisme en action

Ce fut néanmoins la révolution irlandaise qui fut la cible principale du fascisme britannique. Les directeurs des services de sécurité étatiques qui coordonnaient les activités en Angleterre, en Ecosse, au Pays de Galles dans le cadre de la vague révolutionnaire internationale considéraient leurs actions comme étroitement liées à la continuation de la contre-révolution en Irlande.

En 1921, après avoir imposé un accord de partition sur les forces du républicanisme irlandais désormais divisées, ils se mirent au travail dans les « Six Comtés ». La gauche britannique traditionnelle a complètement échoué à saisir la connexion entre le fascisme et cet épisode tragique.
Le maréchal Wilson mit sur pied les « Specials », une force de 48.000 hommes, prélevés dans l’ancienne UVF et dans les Cromwell Clubs. Lloyd George les décrivait comme les homologues des « fascisti en Italie ».

Dans les années 1920-22, ces fascistes britanniques forcèrent 23.000 personnes à quitter leurs maisons, et ils en tuèrent 400 dans une campagne de « nettoyage ethnique ». Après avoir imposé la partition, Wilson et compagnie portèrent leurs regards au-delà des horizons irlandais, vers le reste du Royaume-Uni, et virent la possibilité de former « un vrai parti conservateur ». La réaction ourdie par les « Vrais Conservateurs »(un nom qui conviendrait à l’extrême droite des conservateurs d’aujourd’hui, avec leurs alliés dans les services de sécurité, parmi les unionistes d’Ulster et le British National Party) se matérialisa, mais ne s’étendit pas au-delà des Six Comtés.

Bien que l’existence de Wilson fut stoppée net par une balle de l’IRA, il y a de plus amples raisons qui expliquent l’échec de la première vague du fascisme britannique, et d’importantes leçons à en tirer. L’Irlande était le seul endroit du Royaume-Uni où la classe dominante était défiée par des masses insurgées exigeant la libération nationale et sociale. Le Soulèvement de Pâques avait démoli le projet libéral d’autonomie [Home Rule] sous la Couronne, en proclamant la République.

Dans le reste du Royaume-Uni, le bouleversement de l’après-guerre prit une autre direction, ouvrant la voie à une autre solution de la part de la classe dominante britannique. Parmi les communistes, seul John McLean posa la question d’un affrontement sérieux avec l’Etat. Avec le développement de la rupture avec l’Empire et l’Etat britannique, il joignit la revendication d’une République des Travailleurs d’Ecosse aux slogans « Vive l’Irlande! » et « Vive l’Inde! » et commença à dresser des plans d’insurrection.

Toutefois, la majorité du mouvement ouvrier restait enchaînée au travaillisme, et la majorité des communistes restait enchaînée au combat syndicaliste. Il n’y eut pas d’affrontement avec l’Etat capitaliste pour le pouvoir.

La collaboration de classe du travaillisme et de la bureaucratie syndicaliste donna une solution à la classe dominante britannique à l’intérieur du cadre de la démocratie parlementaire. La couronne continuait de pourvoir les services de sécurité en moyens permettant de sponsoriser le fascisme, qui utilisait la force militaire ou qui brisait les grèves en fonction de ce que demandaient les situations.

L’histoire du fascisme d’avant la Deuxième Guerre mondiale montre que l’opposition entre la démocratie parlementaire et le fascisme n’est pas quelque chose d’absolu. Le gouvernement de Sa Majesté institua la terreur fasciste en Irlande pour préserver l’Etat du Royaume-Uni et sa façade démocratique-parlementaire put ainsi rester intacte.

Le nationalisme britannique au service du renforcement de l’Etat britannique

Dans le passé, les surprofits de l’Empire britannique tenaient ensemble les nations constitutives du Royaume-Uni et unifiaient une classe dominante dans la « nation britannique ». Avec la perte de l’empire et la concurrence de plus en plus rude, le Royaume-Uni a l’air d’une grande puissance, mais se trouve dans la phase terminale de son déclin.

Le vingtième siècle a vu la destruction des Etats multinationaux, avec en tête l’URSS et la Yougoslavie. Là-bas, les classes dominantes autrefois unies ont opéré un retrait vers le nationalisme grand russe ou grand serbe. Un tel nationalisme, même s’il est ignoré par la gauche britannique, est une donnée persistante au Royaume-Uni. Le nationalisme britannique est en train de muter sous plusieurs aspects en une bête encore plus dangereuse, car la seule possibilité pour que la Grande-Bretagne soit « toujours grande », c’est de faire retour vers le pire chauvinisme, le racisme et le contrôle autoritaire.

Il ne s’agit plus du nationalisme ayant accompagné la construction de l’Empire avec sa « grande mission blanche », mais du nationalisme accompagnant la décadence d’un système social et visant la préservation de l’Etat britannique lui-même. C’est ce chauvinisme national qui a justifié les attaques contre les républicains irlandais et les communautés noires, ouvrant la voie aux attaques contre la classe ouvrière dans son ensemble.

Loyalisme et fascisme

Dans les années 1990, le manifeste du BNP déclarait ceci : « Nous nous engageons à maintenir l’unité du Royaume-Uni de la Grande-Bretagne et de l’Irlande du Nord. Nous nous opposons à toute menée visant un partage des pouvoirs, menaçant de desserrer les liens entre les composantes du Royaume-Uni. » Ils se placent dans le droit fil du fascisme britannique qui a toujours reflété cette britannicité des classes dominantes, qui se manifeste par le placement de son avant-garde sur la question de l’unité de l’Union.

Tout comme aux premières années du fascisme, les forces les plus réactionnaires du nationalisme britannique se concentrent sur la question irlandaise. Les « communautés de résistance » irlandaises, qui se sont formées dans les années 1970 ont édifié des institutions politiques, sociales et militaires à l’intérieur même du territoire de l’Etat du Royaume-Uni, mais contre cet Etat. Ce faisant, elles ont dû faire face à la férocité de la classe dominante britannique et, comme par le passé, du fascisme britannique.

L’aile loyaliste du fascisme britannique ne se réduit pas au territoire des 6 comtés. Le loyalisme a été actif pendant des années en Ecosse et en Angleterre. L’Ordre d’Orange Indépendant en Ecosse est le plus grand groupe fasciste d’Ecosse, il travaille ouvertement en liaison avec l’UDA [Ulster Defence Association]. Il a mené une collaboration étroite avec le BNP, dont la base est largement anglaise, principalement pour des activités anti-républicaines. En Angleterre, l’activité loyaliste va de la mobilisation contre la marche pour les Martyrs de Manchester, contre la marche de commémoration du Bloody Sunday à Londres, à des complots clandestins pour briser des grèves, comme cela a eu lieu dans le lock-out de Laings.

La gauche traditionnelle, tout à sa recherche du fascisme en swastikas, n’a pas réussi à voir que ces symboles appartenaient au nationalisme allemand. Des groupes comme l’Anti-Nazi League, filiale du SWP [Socialist Workers' Party, trotskiste]aiment insister sur le caractère essentiellement étranger du fascisme, n’en peignant qu’un portrait allemand des années 1930. Ils ratent complètement la réalité du fascisme britannique, qui se nourrit du nationalisme britannique. De telle sorte que finalement ce nationalisme devient compatible avec l’antifascisme, dans l’esprit des Canons de Navarone, du Jour du Débarquement et du « Nous avons gagné la guerre ».

Quels sont les symboles du nationalisme britannique? L’Union Jack, l’écharpe orangiste et le tambour de Lambeg [gros tambour utilisé dans les marches orangistes]. Tels sont également les symboles que le fascisme britannique tente d’utiliser. Nous courons un grand danger à ignorer cela.

 

Source : LIBERATION IRLANDE

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