Angela Davis à Paris : dialogue avec Virginie Despentes sur les femmes, les exclus du capitalisme, Occupy

Publié le par dan29000

free angelaAngela Davis : «Que fait-on des laissés pour compte ?»

20 mars 2013

Libé des écrivains L'icône militante de la contre-culture américaine évoque le sort des femmes, d’Occupy et des exclus du capitalisme global.

Par VIRGINIE DESPENTES

 

 

Un jour, la ségrégation raciale aux Etats-Unis a été abolie. Les Noirs ont obtenu le droit de vote. Les femmes aussi. Et Angela Davis a été libérée, contre toute attente raisonnable elle a échappé à la peine de mort. C’est ce qu’elle continue de transmettre, inlassablement : ce qui était impensable peut arriver, mais jamais sans un effort collectif obstiné. Rencontre à l’occasion de la sortie en salles du documentaire Free Angela, le 3 avril.

Vous vous êtes souvent exprimée dans les campements d’Occupy. Qu’est-ce qui vous a paru novateur dans ce mouvement ?

Nous ne devons pas sous-estimer les luttes du XXIe siècle, et nous ne devons pas sous-estimer ce qu’Internet permet. Un tel rassemblement, aussi rapide, aussi massif, était impensable sans ce nouvel outil. Il y a eu des campements dans le monde entier. Aux Etats-Unis, ce qui fait d’Occupy un mouvement vraiment neuf, c’est qu’on n’avait plus fait de critique collective du capitalisme depuis les années 30. C’est différent en Europe, car vous avez toujours continué à travailler avec la critique du capitalisme. Mais aux Etats-Unis, la propagande anticommuniste a été si forte qu’il était impossible d’être pris au sérieux si on critiquait le capitalisme. Et Occupy, de nouveau, a rendu cela possible. Quand on parle d’Occupy comme d’un événement flash, je réponds que les campements ont été le côté spectaculaire, visible, du mouvement. Pendant des mois, les gens ont vécu ensemble, et ont passé leurs journées à parler de politique. Que les campements n’existent plus ne signifie pas qu’il ne s’est rien passé. Les mobilisations contre les expulsions viennent de là, et ces mobilisations sont importantes. Beaucoup de militants issus du mouvement Occupy se sont engagés dans le mouvement contre les prisons.

Vous militez pour l’abolition des prisons. En quoi la question de la prison est-elle centrale ?

Il y a environ 2,5 millions de personnes derrière les barreaux aux Etats-Unis. Cela représente 25% de la population carcérale mondiale. Pourtant, la population des Etats-Unis ne représente que 5% de la population mondiale. Les Etats-Unis sont un «Etat prison». Les prisons sont des complexes industriels. La disproportion des personnes de couleur en prison est à souligner. C’est une politique de gestion, c’est comme ça qu’on traite le problème de la population de surplus. Il s’agit d’une population qui ne peut pas trouver sa place dans le dispositif actuel. Il n’y a pas assez de travail, le système d’éducation a été totalement démantelé, la santé est privatisée, confiée aux multinationales, et tous ces changements sont dus au système de capitalisme global. Alors que fait-on des laissés pour compte ? On détruit les services sociaux là où ils existaient. Nous avons des citoyens qui ne peuvent pas trouver de moyen de survie dans ce système ? Nous avons une solution : nous les mettons en prison. Et cette politique ne se pratique plus seulement aux Etats-Unis, elle s’étend progressivement aux autres pays. En Europe, en Amérique latine, en Afrique, les pays ont été encouragés à suivre l’exemple américain, et à construire des prisons pour gérer cette population. Les banques mondiales, le FMI, refusent que les Etats investissent dans l’éducation ou dans les services sociaux, mais ils encouragent à construire des prisons.

Quelles étaient selon vous, rétrospectivement, les stratégies des mouvements des années 70 qui ont mené à des victoires ?

L’internationalisme était fondamental. Sans cette notion, rien de tout cela n’aurait été possible. La solidarité entre pays. Par exemple, l’Europe a souvent servi de déclencheur dans les cas de racisme aux Etats-Unis. Nul ne sera libre aux Etats-Unis tant que la liberté ne sera pas obtenue en Afrique. Et vice versa. C’était une idée très importante, nous ne parlions pas encore d’intersectionnalité, ce terme sera inventé par le féminisme, et il nous est très utile. Mais nous comprenions qu’il y avait des liens entre les luttes des travailleurs, le combat féministe, le combat contre la ségrégation. Ce dont nous manquons aujourd’hui, je crois, c’est d’obstination et de patience. Nous descendons dans la rue, massivement. Un jour. Même en politique, nous nous comportons comme dans un fast-food : les solutions devraient tomber dès qu’on se présente au comptoir. La politique réclame de la patience. La guerre au Vietnam, par exemple, il a fallu dix ans de manifestations et de lutte, sans arrêter, pour que les voix soient entendues. Il ne s’agissait pas d’une journée de mobilisation spectaculaire, et ensuite on passe à autre chose.

Nous avons parfois l’impression en Europe que les politiques ne peuvent qu’exécuter les ordres donnés en privé par les multinationales. Croyez-vous toujours en la notion d’Etat ?

Malheureusement oui, aujourd’hui les Etats se sont empêtrés dans leurs rapports aux grandes industries. Le capitalisme global signifie que les fonds monétaires et les industries traversent les frontières à volonté. Contrairement aux êtres humains qui sont, eux, strictement surveillés dans leurs déplacements. Mais l’Etat continue à être l’autorité qui permet aux industries de faire ce qu’ils font. Pour que les industries américaines puissent démanteler leurs activités sur le territoire et s’établir en Asie, en Amérique latine, il a fallu au préalable qu’on change les lois pour le leur permettre. Il a fallu déréguler. L’inverse reste possible. Les mouvements de résistance doivent se mettre en place pour que des lois se votent et régulent les agissements des multinationales.

Où en est le féminisme pour vous ?

Le féminisme n’est plus tellement à propos du genre, mais à propos de certaines façons de penser, d’entrer en lutte. Le féminisme, en tant qu’outil, est disponible pour tous, quel que soit votre genre, c’est une méthode. Peu m’importe que les gens se qualifient de féministes, ou pas, l’important est de prendre connaissance des leçons que produit le féminisme. Encore une fois, il s’agit de rendre visibles des connexions invisibles. Où les gens qui sont violents dans leurs maisons ont-ils appris que c’était OK d’avoir recours à la violence ? Il existe une connexion entre la violence militaire, la violence de la police, la violence dans les prisons et la violence domestique. Quand on parle de la violence, on oublie systématiquement que la première cible de la violence sont les femmes, dans le monde entier. On fait comme si les deux, la violence et les femmes, n’avaient strictement aucun rapport. Il est crucial de ramener cette question au centre du débat. 

 

 

 

 

SOURCE / LIBERATION.FR

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