Anticor : "Le combat continue" de Roberto Saviano

Publié le par dan29000

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” Le combat continue ” de Roberto Saviano

Paru en trois parties dans La Republica, « Vieni via con me » était, à l’origine, une série d’émissions de télévision destinée à la RAI, chaîne publique. Les pressions, polémiques, obstacles et empêchements de toutes sortes s’accumulant, la série a finalement été diffusée sur une chaîne privée où elle a connu une immense audience.

Roberto Saviano a précédé ses articles, dans la version française de « Le combat continue » (éditions Robert Laffont), d’une préface évoquant les activités des mafias italiennes en France. Enfin, une interview d’un célèbre « repenti » conclut l’ensemble.

 

Selon l’auteur, la France investit peu dans la lutte contre les organisations criminelles. La classe politique demeure myope. Mais cette indifférence commence à avoir de lourdes conséquences. En Italie, elles sont dramatiques.

Le tremblement de terre de l’Aquila a fait, dans la nuit du 5 au 6 avril 2009, 308 victimes, 1500 blessés, et 65 000 sans-abris.  Certes l’Italie est une région propice aux séismes. Mais les dégâts sont d’autant plus importants que les édifices sont construits avec des matériaux de mauvaise qualité, comportent des erreurs de structure, ne sont pas conformes aux autorisations délivrées, et souffrent d’un défaut d’entretien. Ces problèmes, révélés par les enquêtes réalisées après la catastrophe, étaient largement connus. Les inspections diligentées n’avaient rien trouvé à signaler. Toujours les mêmes dysfonctionnements. Toujours la même corruption. Toujours des conséquences dramatiques.

Dans la région de Naples, le taux de malformations congénitales et de cancers du poumon, du foie, de l’estomac, de la vessie, des reins, etc. a augmenté de façon exponentielle. La cause se trouve dans l’absence de traitement des déchets toxiques qui, répandus dans des décharges sauvages ou enfouis dans des terres agricoles, polluent cultures et nappes phréatiques. « Qu’est-ce qu’on en a à foutre ? Nous, on boit de l’eau minérale ! », déclare un chef mafieux à l’un de ses affiliés.

 

Une autre source de revenus très conséquents des mafias consiste en la vente de « voix » d’électeurs, concernant les élections  locales ou nationales. Elles se vendent par « paquets » de cinquante à mille, à raison, en fonction de la région, de 20 à 50 euros, la voix. De telle sorte que le candidat connaît, à l’avance, à quelques unités près, le score qu’il réalisera. Il suffit alors de miser davantage que les concurrents pour remporter le scrutin. Car chaque « famille » soutient un candidat différent. Ensuite, les élus doivent naturellement se soumettre aux desiderata de leurs pourvoyeurs de voix et protecteurs.

C’est ce qu’explique le « repenti » Maurizio Prestieri : « Chez moi, les camorristes appellent les hommes politiques les « petits chevaux » : ce sont seulement des gens sur lesquels il faut miser pour les faire entrer dans les mairies, à la Région, au Parlement, au Sénat, au gouvernement. Une fois, j’ai même été président d’un bureau de vote (…) pour que les gens qui vont voter nous voient… Après, (…) on peut faire ce qu’on veut : marchés publics, places où vendre de la drogue, immobilier, investissements. (…) Coke, appels d’offres, politique : avec ça, tu gouvernes la vie des gens.». Ce célèbre « repenti » ne nous épargne aucun détail sur, pêle-mêle, les tueries, exécutions, règlements de compte, achats de pierres précieuses, de restaurants, bars, hôtels, immeubles, usines, chaînes de magasins, marchés publics, les repas à 12 000 € et costumes à 10 000 €, la fréquentation des politiques, acteurs, footballeurs, chanteurs hommes et femmes de télévision. Et de conclure : « L’économie légale a besoin de notre argent illégal. »

Concernant le trafic de stupéfiants en France, l’auteur explique que la ‘Ndrangheta est très implantée. Chaque village de la Côte d’Azur possèderait un « locale », les plus importants se trouvant à Marseille, Toulon et Clermont-Ferrand. Mais en raison de leur organisation très structurée et de l’absence de règlements de compte parmi eux, ils n’attirent pas particulièrement l’attention de la police, bien que plusieurs ‘ndranghetistes et tueurs aient déjà été arrêtés sur notre territoire.

Car la France et l’Espagne sont devenues des bases essentielles pour les narcotrafics, en particulier pour la distribution de cocaïne. La marchandise provient de la Guadeloupe et de l’Afrique équatoriale, désormais surnommée « Afrique blanche ». Cosa Nostra, Camorra et ‘Ndrangheta d’une part, mais aussi mafias croates, serbes, algériennes, etc… transiteraient par les cartels corses. L’argent recyclé infiltre les circuits bancaires. Car ces mafias allient le plus haut degré de tradition archaïque avec… le plus haut degré d’évolution économique.

Organisées en « familles », disciplinées, hiérarchisées, elles se caractérisent par des rituels et des codes ancestraux. Mais, en même temps, elles contrôlent d’immenses secteurs économiques : déchets, téléphonie, marché immobilier, restauration, supermarchés, etc.

Une de leurs autres caractéristiques réside dans leur propension à répandre discrédit et rumeurs diffamatoires sur tous ceux qui refusent leur collaboration, ou pire, qui s’opposent à leur hégémonie. L’auteur parle de « machine à salir ». Le célèbre juge Falcone n’a cessé d’être diffamé, critiqué, stigmatisé, de subir polémiques, mépris et  obstacles de la part de sa hiérarchie, tout au long de sa carrière. Echappant de peu à un attentat, le 20 juin 1989, il est accusé d’avoir lui-même déposé les explosifs qui devaient le tuer, pour se faire de la publicité. Seul, son assassinat, le 23 juin 1992, mettra fin à ces attaques. « Si tu ne meurs pas, tu es coupable d’être en vie », conclut Roberto Saviano.


- Une fiche de lecture de Marie Coutelou, adhérente Anticor de La Rochelle -

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