Après Clearstream, Denis Robert très en forme, en entretien

Publié le par dan29000

 

Denis Robert: "Les paradis fiscaux ne se sont jamais aussi bien portés"

 


Blanchi, réhabilité, le journaliste Denis Robert attend désormais d'être dédommagé par Clearstream après dix ans de bataille judiciaire. Il demande 3,6 millions d'euros et sera fixé le 29 novembre. Interview.

 

 

Dernière étape d’une litanie judiciaire. Une audience devant la cour d’appel de Lyon a eu lieu ce mardi pour fixer le montant du dédommagement que la chambre de compensation Clearstream doit verser au journaliste Denis Robert. Attaqué en diffamation à de nombreuses reprises par la firme luxembourgeoise depuis dix ans, Denis Robert avait obtenu gain de cause en février devant la Cour de cassation pour les trois dernières affaires en suspens. La Cour a reconnu “l’intérêt général du sujet traité” par le journaliste dans ses livres et ses documentaires, “le sérieux de l'enquête”, et son droit à une réparation. Définitivement blanchi, Denis Robert demande 3,6 millions d’euros. Il sera fixé le 29 novembre.

Comment s’est passée l’audience de mardi?

Elle était un peu pénible pour moi, parce que Clearstream n’admet pas la décision de la cour de cassation en ma faveur, ils la trouvent inadmissible. Donc ils veulent absolument refaire mon procès, alors que le but de cette audience était uniquement d’estimer le montant du préjudice que j’ai subi. L’avocat de Clearstream a ressorti les articles écrits contre moi et a continué à parler de diffamation. Mais quelque part, il est mon meilleur avocat. S’il fallait une seule preuve de mon préjudice elle était dans ses mots : pendant deux heures il m’a traité de conspirationniste, de falsificateur. Il veut me faire passer pour une sorte d’excité du bocal, encore aujourd’hui.

La Cour de cassation a ouvert la voie à votre dédommagement, et vous avez demandé 3,6 millions d’euros. Comment êtes-vous parvenu à chiffrer cette somme? 

C’est très compliqué de mettre des chiffres sur son préjudice, de dire à combien on l’estime. Dans le détail, je demande 600 000 euros pour le remboursement des frais de procédure et un million d’euros par dossier. Cette somme représente dix ans de ma vie, tout ce que je n’ai pas fait à cause de ce harcèlement incessant. Je ne leur reproche pas d’avoir déposé des plaintes en diffamation, ils en ont le droit. Mais ils ont été abusifs en les multipliant : ils ont attaqué mes livres dans plusieurs pays, les interviews que je donnais, et chaque fois qu’ils perdaient en première instance ils allaient en appel. En tout, j’ai eu 62 procédures. Pendant dix ans j’ai vécu avec des procès en cours, sans interruption. Au total, ils m’ont réclamé 1,5 million d’euros. Comme je savais que mes livres contenaient des informations exactes et recoupées, ma seule défense était d’écrire et de répondre aux questions qui m’étaient posées. En face on essayait de me faire passer pour un obsessionnel acharné contre eux. Mes enfants ont grandi avec les visites d’huissiers, parfois dix par semaine. L’image que Clearstream a voulu donner de moi a eu des effets sur ma vie professionnelle. Rapidement on s’est dit : “avec Robert ça va être des ennuis, des procès”.

L’affaire “Clearstream 2”, celle de la manipulation des listings et des rivalités politiques, vient de se terminer par un jugement en appel. Elle avait complètement occulté la “première affaire Clearstream”, celle du blanchiment et du rôle des chambres de compensation dans l’opacité des flux financiers. Ces préoccupations de fond peuvent-elle désormais revenir dans l’actualité?

Hier, un article du Monde parlait du “shadow banking” et faisait allusion aux chambres de compensation. On découvre aujourd’hui le rôle des agences de notation, mais ça fait longtemps que je sais qu’elles existent... Ces agences sont des créatures inventées par les banques privées pour se noter entre elles, et encore, comme les indices boursiers dont on nous abreuve, elles ne prennent jamais en compte qu’une partie de la planète financière. Près de la moitié des flux financiers sont une matière noire : des paradis fiscaux, des comptes cachés, mais de l’argent réinvesti dans l’économie réelle. On vit dans une société du mensonge total. Il y a dix ans, quand j’ai fait la liste des banques françaises qui détenaient des filiales dans les paradis fiscaux, j’étais le seul à en parler. Je passais pour quelqu’un qui exagérait.

Si vous étiez le seul il y a dix ans et que les médias en parlent aujourd’hui, cela signifie que la question du fonctionnement du système financier est passée dans le domaine public?

Médiatiquement ces questions commencent à être posées, mais à aucun moment on ne dit l’essentiel, c’est à dire qu’il faudrait une commission d’enquête parlementaire sur Clearstream et sur Euroclear, voire sur Swift. Il faudrait placer sous tutelle européenne et démocratique les chambres de compensations internationales et les sociétés de routing financier, compte tenu des sommes et des flux en jeu. Pascal Canfin, de Finance Watch, a raison quand il dit que le meilleur moyen d’éviter la crise en Grèce est d’aller récupérer les 200 milliards que les armateurs et les Grecs friqués ont placé en Suisse. Aujourd’hui, plus personne parmi les gens qui travaillent dans ces secteurs ne remet ça en cause. Mais politiquement ce n’est pas encore passé.

Le 1er octobre 1996, vous participiez au lancement de l’Appel de Genève, pour un espace judiciaire européen contre les malversations financières. Une telle démarche collective serait-elle à nouveau nécessaire et envisageable?

On a tous pris quinze ans... J’en avais 38, la moustache de Renaud Van Ruymbeke était noire et pas grise, le juge Baltazar Garzon était encore méconnu... Il y a une grande lassitude. Je ne vais pas passer ma vie à donner des conférences. On s’est heurtés au lobby bancaire, sans doute le plus puissant du monde. Plus que le lobby nucléaire, plus que le lobby des vendeurs d’armes. Dès qu’une initiative met en jeu le pouvoir des banques, elle est brisée. Au-delà des effets d’annonce, les paradis fiscaux ne se sont jamais aussi bien portés.

Quel regard portez-vous sur la multiplication des “affaires” depuis quelques mois, mélange d’utilisation détournée des services secrets (dans le cas de l’espionnage des journalistes), d’intermédiaires officieux dans les affaires internationales (Ziad Takkiedine, Alexandre Djouhri), et de soupçons de versements en liquide dans les campagnes politiques? Assiste-t-on à une dégradation de la morale publique?

Ce sont des choses avec lesquelles je vis depuis que je suis journaliste. Tout ça sort aujourd’hui dans les médias, en période pré-électorale, mais judiciairement il ne se passe rien. Takkiedine est mis en examen, le juge essaie de faire le job, mais d’ici un éventuel procès il peut se passer des tas de choses. J’ai confiance dans les magistrats, mais le système judiciaire s’est dégradé sous Sarkozy. Ces affaires en sont le triste exemple. On récupère les factures détaillées de journalistes et il ne se passe rien. Il y a bientôt une élection présidentielle pour s’en souvenir et puis après, quand ça sera trop insupportable, il n’y a plus que l’insurrection. Je ne la souhaite pas forcément, parce qu’elle ne pourra s’accompagner de violence et justifier des interventions policières. On est dans une époque épique. Si Léo Ferré revenait je sais pas quelle gueule il ferait.

Vous avez pourtant connu les grandes “affaires” des années 1990. N’est-ce pas la marche habituelle de la République?

Non, cette période est différente. En basket il y a un terme : le “money time”. Pendant les trois dernières minutes d’un match, le jeu s’électrise. Actuellement, on est dans une sorte de “money time” de la République avec les baltringues, les menteurs. Le temps s’accélère, mais comment sortir de tout ça? Il n’y a pas d’homme politique providentiel. L’Etat sarkozyste ne fait pas preuve de beaucoup d’intelligence et le climat n’est pas bon. Je pense qu’il faut un nouveau gouvernement, très à gauche, mais je vois l’état de l’électorat et je pense qu’on en est loin.

Propos recueillis par Camille Polloni

 

 

Source : LES INROCKS

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