Aqmi : pour la France, tous les otages ne se valent pas

Publié le par dan29000

Pour la France, certains otages d'Aqmi valent plus que d'autres

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Nathalie Prevost
Journaliste
 

« Nous souhaitons une enquête parlementaire sur les différentes prises d'otages enregistrées dans la région sahélienne. La politique de la France est changeante, incohérente, opaque. Il faut que les Français sachent quelle est la ligne : qu'on fasse tout pour libérer les otages, comme ce fut longtemps la règle, ou, au contraire, qu'on les abandonne. »

 

Guillaume Denoix de Saint-Marc, directeur général de l »Association française des victimes du terrorisme, est sévère.


Pour lui, Antoine de Léocour et Vincent Delory, tués à 25 ans, le 8 janvier 2011, lors de l'assaut conduit par les forces spéciales françaises contre les terroristes d'Al Qaeda au Maghreb islamique (Aqmi) qui les avaient pris en otages la veille dans un bar de Niamey, « ont été sacrifiés à une décision politique ».

« Ces deux jeunes ont été pris à un moment où il y avait trop d'otages. La volonté française était de marquer le coup, de taper du poing sur la table. La décision a été prise de montrer que la France ne laisserait plus prendre d'otages français, décision qui mettait en danger la vie des otages. »

 

 

Inégalités de traitement selon les otages, journalistes ou pas...

Denoix de Saint-Marc déplore, en particulier, l'inégalité de traitement entre les otages, tantôt abandonnés et tantôt soutenus dans des négociations pour leur libération.

C'est ainsi, regrette-t-il, que la mort de Michel Germaneau, revendiquée par Aqmi en juillet 2010, n'a fait l'objet d'aucune ouverture d'information judiciaire dans la mesure où le retraité enlevé au Niger n'avait plus de famille. De même, il estime :

« La libération des trois otages d'Arlit, en mars 2011, puis celle des deux journalistes de France 3, ont été très difficiles à vivre pour les familles Delory et de Léocour. »

Annabelle Delory, d'ailleurs, en est certaine. Selon elle :

« Si Antoine et Vincent sont morts, c'est parce qu'ils n'étaient ni salariés d'une grande entreprise, ni fils de ministres, ni journalistes. C'étaient deux petits inconnus. La France n'avait pas envie de gérer deux otages de plus. Pour moi, on a bafoué les valeurs de la République. Il n'y a pas eu de fraternité. On n'a pas voulu s'embêter avec deux otages de plus. On a envoyé trois hélicoptères pour les ramener entre quatre planches. »

Silence gêné de la représentation nationale

Dans le silence gêné d'une représentation nationale rassemblée, muette, dans la cohésion contre le terrorisme, il s'est quand même trouvé une voix dissonante, celle de l'UMP, Yves Fromion, ancien militaire de carrière, au sein de la commission Défense de l'Assemblée nationale et sur son blog.

« Chacun peut apprécier ce qu'il en est de cette affaire qui s'est déroulée dans des conditions calamiteuses […] L'affaire des otages du Niger relève avant tout d'une responsabilité politique et j'ai fait mon travail de parlementaire en m'adressant à l'échelon politique. Dès que l'on a pris conscience de l'importance de la menace terroriste à laquelle la France est désormais confrontée dans l'espace sahélien, on doit adapter en conséquence notre capacité d'action ou de riposte.

On n'en est malheureusement pas là. Mauvaise appréciation ? Ruptures capacitaires ? Complexités diplomatiques ? La France doit pouvoir démontrer qu'elle est capable d'une autre alternative que de subir les prises d'otages ou de consentir à leur perte. »

Cette politique à l'égard d'AQMI, faite de chaud et de froid, d'alternance de coups de semonce – trois otages français en sont morts – et de négociations à coups de millions d'euros – quatre otages en ont bénéficié – est-elle fructueuse ?

La France, la plus touchée par les enlèvements

Beaucoup de spécialistes ont affirmé, en janvier 2011, qu'après Archange Foudroyant, AQMI n'enlèverait plus aucun Français. Mais – est-ce à cause de la juteuse rançon encaissée en mars suivant ? – deux Français viennent pourtant d'être enlevés fin novembre, au Mali, à Hombori. Tandis que quatre autres, pris en septembre 2010 à Arlit, au Nord du Niger, sont toujours retenus. A ce jour, la France est incontestablement le pays le plus touché par les enlèvements de ses ressortissants.

Cette politique est-elle comprise dans la région ? Nos partenaires y sont-ils associés ? La France ne fait pas toujours dans la dentelle, malheureusement.

Lors de l'assaut du 8 janvier, les forces spéciales françaises ne se sont pas contentées d'abattre deux des quatre gendarmes nigériens pris par AQMI. Elles les ont ensuite accusés d'être complices du terrorisme.

Ousmane Cissé, qui était ministre de l'Intérieur du Niger au moment de l'assaut, raconte :

« Nous avons très mal vécu ces accusations. Les Nigériens ne comprenaient pas qu'on ait fait sortir nos soldats pour aller sauver des Français et qu'on nous traite de complices d'Al Qaeda. Lorsque j'ai été reçu en France, cette équivoque a été complètement levée.

La France est un grand pays. J'ai ensuite fait personnellement le tour de toutes les unités pour l'expliquer. »

Les familles de soldats nigériens tués attendent toujours

Et l'ancien ministre d'affirmer qu'il faut dépasser les polémiques et les divergences :

« Nous devons échanger en permanence, tout au long du processus, parce qu'à un certain moment, cela n'a pas été le cas. Il faut qu'on se serre les coudes. Nous avons besoin de la France dans ce combat : quand la menace vient, elle ne fait pas la différence. »

Les autorités françaises se sont excusées auprès d'Ousmane Cissé. Elles ont promis que « la France manifesterait une certaine solidarité aux familles et aux enfants des soldats disparus et que les deux blessés seraient évacués pour être soignés en France ».

Malheureusement, ni l'une ni l'autre promesse n'ont été tenues. La grande politique se niche souvent dans de petits détails…

 

Source :: RUE 89

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