Argentine : Zanon, laboratoire d'autogestion ouvrière

Publié le par dan29000

Argentine - Il y a dix ans Zanon était récupéré par ses travailleurs

Un laboratoire d’autogestion ouvrière (Pagina 12)

Adriana MEYER

Nous sommes en train d’écrire une part de l’histoire du mouvement ouvrier”, dit un porte-parole de FaSintPat, qui aujourd’hui emploie 450 ouvriers et produit 300.000 m2 de céramique par mois.


Ils disent que les dix années sans patron à Zanon leur a changé la vie, leur a redonné liberté et dignité. Fini le temps des doubles journées, chacun isolé sur sa ligne et sous la pression du surveillant, avec la menace permanente du renvoie. Le 30 septembre 2001 il semblait que la menace patronale d’éteindre les fours allait se concrétiser. Cette nuit là, les délégués restèrent dans l’usine et le 1er octobre empêchèrent l’entrée des gérants. L’usine fut occupée par ses travailleurs, qui s’approprièrent les moyens de production, jusqu’alors propriété d’un entrepreneur italien qui projetait de la vider. Prenant chaque décision en assemblée, tendant des ponts avec les habitants de Neuquen et se solidarisant avec chaque conflit, avec une stratégie juridique et la volonté d’affronter chaque ordre d’évacuation, les ouvriers et ouvrières firent de Zanon plus qu’une entreprise récupérée, ils la transformèrent en un laboratoire d’autogestion et la mirent au service de leur communauté.

Les 70.000 m2 de l’usine de céramique sont sur la route 7, entre Neuquen et Centenario. Derrière la grille se trouve l’atelier qui a la taille pratiquement d’un terrain de football. Les visites guidées sont constantes : il peut s’agir de jardins d’enfants, de délégués syndicaux ou de documentalistes de toute partie du monde, qui circulent dans la poussière de l’argile, la chaleur des sept fours, les odeurs de l’émail, le bruit des lignes de production. La vie quotidienne à Zanon consiste aussi à s’arrêter pour tenir une assemblée et décider comment se positionner devant la détention du dirigeant ferroviaire Ruben “Pollo” Sobrero, comme ce fut le cas la semaine dernière.

La plus grande usine de porcelaine d’Amérique latine avait en 2001 240 ouvriers, qui gagnaient 800 pesos. Aujourd’hui, transformés en la coopérative FaSinPat (Fabrique Sans Patron) ils sont 450 et gagnent 4500 pesos chacun. Ils produisent 300.000 m2 de céramique par mois, en vendent 270.000 à 20 pesos le mètre, et le reste le destine à des oeuvres solidaires. A Neuquen, deux des 3 autres fabriques de céramique, Stefani et Del Valle, sont autogérées.

Aux dernières élections, la communauté de Neuquin a élu comme députés deux de ses historiques de ses porte-paroles historiques, Raul Godoy et Alejandro Lopez, pour le Front de Gauche. “Ces dix années signifient une évolution du niveau de conscience de chacun de ceux qui forment l’autogestion ouvrière, au début nous luttions pour les postes de travail, mais nous avons appris la solidarité de classe, nous avons connu les Mères (Les Mères de la Place de Mai, Ndt), a indiqué Lopez à Pagina12. “Nous sommes en train d’écrire une partie de l’histoire du mouvement ouvrier, démontrant la potentialité de la classe ouvrière organisée. Zanon ne produit pas seulement des céramiques, c’est une référence internationale, elle a rendu notre vie digne, elle nous a transformé en personnes critiques”, a t-il ajouté.

Récupérer le syndicat

L’entrepreneur italien Luigi Zanon avait 28 ans quand il arriva au pays pour installer l’Italpark. En 1979 il fonda Zanon sur des terrains publics et avec des capitaux des gouvernements provinciaux et nationaux qu’il ne rendit jamais. Lors de la cérémonie inaugurale, don Luigi félicita le gouvernement militaire pour “maintenir l’Argentine sûre pour les investissements”. A côté de son fils Luis, l’entrepreneur natif de Padou continua à recevoir des subventions en démocratie, surtout sous les gouvernements de Carlos Menem et Jorge Sobisch. Son plan était de fabriquer seulement de la porcelaine, ce qui signifiait quelques 300 licenciements.

“Nous organisons un championnat de football qui dura une année, c’était le moment pour discuter des propositions parce que venaient des attaques des patrons. Mais premièrement il fallait gagner l’interne et ensuite sortir la bureaucratie du syndicat céramiste”, raconte Juan Orellana, ex-de Zanon. L’entreprise commença à payer en retard les salaires et les apports, et ainsi vinrent les premières grèves, un piquet de grève pour que ne sorte pas la production. On décidait en assemblée, les compagnons votaient ces mesures, les délégués étaient élus à main levée. Ce fut une gymnastique d’organisation qui nous marqua au fer rouge, le fait de te reconnaître comme camarade de classe, qui était un discours qui ne nous manipulait pas, reconnaître la bureaucratie syndicale et le Ministère du Travail, qui jouaient pour les patrons. Godoy était le seul qui avait milité à gauche, et néanmoins ce fut quatre années avec profil bas. Sans cette expérience initiale nous ne serions pas parvenus à établir un plan pour la prise et le contrôle ouvrier. Nous nous connaissions entre nous et nous naquîmes à un autre monde”, dit Orellana.

Avec la nouvelle commission interne ils freinèrent les licenciements. Le premier pacte fut l’unité entre titulaires et contractuels. Ensuite l’entreprise présenta un recours préventif de crise au Ministère du Travail de la Nation, un artifice imaginé par l’ex-ministre Domingo Cavallo pour licencier plus de personnel que ce qui était permis et changer les conventions collectives. A ce moment entrèrent en jeu les avocats Mariano Pedrero, Ivana Dal Blanco, Polo Denaday et Myriam Bregman, pour qui participer de l’expérience de Zanon signifie “retrouver la tradition de ces avocats qui dans les années 60 et 70 défendirent les prisonniers politiques et accompagnèrent les ouvriers dans leurs prises d’usines”.

Prêts à tout

Au milieu de cette offensive patronale, en juillet 2000, mourut Daniel Ferras et la situation explosa : “Nous n’avions ni médecin ni ambulance, l’entreprise ne donnait pas d’attention médicale dans une usine très dangereuse, où il y avait un mort par an. Les choses changèrent, nous fîmes une grève de 9 jours avec pour consigne ‘Pas un mort de plus’, raconte Orellana. Nous décidâmes de convoquer toutes les organisations de Neuquen, la CTA, les enseignants et les fonctionnaires. “L’entreprise fit de offres et au milieu de cette confusion Godoy proposa que nous résistions un jour de plus, ce qui signifiait violer la conciliation obligatoire. Et nous avons tout gagné, le préventif de crise tomba tout seul, nous rendîmes public que Zanon sortait 30 camions par jour et jamais montra ses livres pour démontrer la supposée crise, la bureaucratie n’était plus représentative et l’entreprise prit des mesures de sécurité”, se souvient-il.

Pour gagner le syndicat esquiva des manoeuvres successives et trouva la solution dans une assemblée dans laquelle fut élu le conseil électoral qui signa et scella chaque bulletin. “Couper le pont ou la route et ouvrir le conflit au delà du vestibule était faire de la politique, le même que refléter dans les statuts du nouveau syndicat que les dirigeants doivent retourner à leur poste de travail, qu’ils ne peuvent pas être reconduits plus de deux fois, que l’on peut révoquer leur mandat par le vote direct de l’assemblée”, dit-il. Leur projet de porcelaine ayant échoué, les Zanon se disposèrent alors à la vidange : ils cessèrent de payer les services et les fournisseurs.

L’entreprise avait menacé d’éteindre les fours, ce qui signifiait arrêter la production. Et, pour que cela ne se fasse pas, le 1er octobre les gérants ne purent entrer. Apparurent les ordres d’expulsion pour usurpation de l’usine, et les licenciements massifs, auxquels ils répondirent en brûlant les télégrammes face à la Maison du Gouvernement. Ce jour là la répression fit 20 prisonniers. Les avocats dénoncèrent Zanon pour avoir provoqué un lock out (grève patronale), et la Justice leur donna raison, en plus de saisir 40% du stock pour payer les salaires. Ce fut la première victoire d’une longue bataille judiciaire qui n’est toujours pas terminée. Les travailleurs vendirent les céramiques et campèrent face à l’usine.

Il fallait mettre à produire ce “monstre”, comme ils le disent. Pendant qu’un céramiste gazier reconnectait la livraison, l’Université de Comahue les aidaient à planifier. Les Zanon avaient fait fuir les clients, fait pression sur les fournisseurs, et payé pour que personne ne puisse exploiter les carrières, mais les ouvriers obtinrent de l’argile dans la communauté mapuche. “Surgit le leadership de Manotas, un compagnon qui était superviseur mais participa à notre lutte, et grâce aux Mères nous pûmes commercialiser en blanc”, décrit Oranella. Les premiers nouveaux postes de travail furent pour les organisation de chômeurs avec lesquels nous avions coupé les routes.

Le 8 avril 2003 la Gendarmerie avait l’ordre de dissoudre la prise. Dehors étaient les groupes sociaux, syndicaux, éducatifs qui les appuyaient, y compris 11 curés, mais de la grande porte à l’intérieur ils étaient disposés à ne pas être expulsés. Ils perfectionnèrent les gardes ouvriers qu’ils avaient créé pour surveiller les machines et les installations. Ils se postèrent sur les toits, accumulèrent des boules de céramique, du caoutchouc, des chaudrons avec de l’eau pour neutraliser l’effet des gaz, des seaux avec de l’acide. Cela aurait été un massacre, ainsi que cela était exprimé ensuite dans le rapport de police. Avec l’appui externe, dans lequel fut décisif la grève de la CTA provinciale, les ouvriers de Zanon démontrèrent qu’ils étaient hégémoniques dans la population. L’ordre fut suspendu et les boules blanches circulèrent parmi les gens comme des souvenirs.

En 10 ans, ils affrontèrent cinq ordres d’expulsion similaires, en plus d’avoir souffert de persécutions judiciaires, de menaces, de harcèlement à leurs famillles. Mais Godoy, Lopez, Chaplin, Cepillo, Chiquito, Paco, Ramirez, Esparza et d’autres encore reçurent la solidarité de Leon Gieco, Naomi Klein, Osvaldo Bayer et d’une longue liste de personnalités et d’organisations. Ils acceptèrent de former une coopérative, dont les délais les mettaient toujours en danger d’être liquidés, ou d’être exposés à la férocité du marché, c’est pourquoi ils insistèrent pour l’expropriation et l’étatisation. Il y a deux ans, avec des mobilisations, des campements face au Congrès et des collectes de signatures, ils obtinrent par une loi l’expropriation. En 2005 FaSinPat vota en faveur de la construction d’une clinique de santé communautaire dans un quartier pauvre de Nueva España. Ses habitants l’avait réclamée au gouvernement provincial durant 20 ans, les céramistes la construisirent en trois mois.

Adriana Meyer

Source : http://www.pagina12.com.ar/diario/elpais/1-178100-2011-10-03...

Traduit de l’espagnol par GJ

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