Armand Gatti, un résistant toujours en résistance

Publié le par dan29000

gatti.jpgArmand Gatti, ses 27 stagiaires et ses femmes en noir de Tarnac
Par Jean-Pierre Thibaudat | Journaliste |

La phrase occupe toute la largeur de la façade du lycée agricole de Neuvic (Corrèze) : « Science et résistance battant des ailes pour donner aux femmes en noir de Tarnac un destin d'oiseau des altitudes ». Les familiers d'Armand Gatti auront reconnu son phrasé, son vocabulaire, les circonvolutions familières aux titres des récentes pièces de théâtre de son cycle « La Traversée des langages », dont l'écriture est souvent associée à un travail avec des stagiaires.

 


De vieux compagnons et 27 jeunes stagiaires

C'est le cas à Neuvic où Gatti et ses compagnons de longue date -Hélène Châtelain et Gilles Durupt qui coordonnent l'aventure, Jean-Jacques Hocquard- sont à ses côtés depuis début juillet, tout comme le professeur de kung-fu Frédéric Cressel, la professeure de chant Christine Peyssens, le compositeur Michel Arbatz -croisé lors de la fameuse aventure de Saint-Nazaire en 1976-, ou encore son assistant Matthieu Aubert qui ne le quitte plus guère depuis qu'il l'a connu comme stagiaire à Besançon en 2003 sur « Le Couteau d'Evariste Galois avec lequel Dedekind fait exister la droite en mathématiques, ce soir traits d'hexagrammes à la recherche du livre des mutations ».

Les 27 stagiaires de Neuvic viennent d'un peu partout : élèves du lycée agricole de Neuvic ou d'autres lycées de la région, étudiants d'Olivier Neveux à la fac de Strasbourg -comme Morgane Naas qui prépare un mémoire sur « V comme Vietnam », l'une de ces pièces emblématiques qui jalonnent le parcours de Gatti-, quelques étrangers dont plus d'un connaissaient déjà l'œuvre, ou d'autres, tombés là par bonheur comme Elsa Lardy qui a téléphoné au Centre national du théâtre parce qu'elle cherchait un stage de théâtre pour l'été et qui n'est pas prête d'oublier le chaudron bouillonnant dans lequel elle est tombée.
La forêt de Berbeyrolle, « premier maquis de France »

En Corrèze, Gatti est en terre familière. Ici on ne l'appelle pas Armand, ni Dante ou Sauveur -prénoms reçus à sa naissance à Monaco-, mais « Le Toubib », voire « Poire à lavement », des sobriquets qui lui viennent du maquis, et d'abord « Le Quatrième Chat » comme il se nomme lui-même dans « La Parole errante », œuvre fleuve et majeure.

C'est là, au dessus de Meymac, et non loin de Tarnac -cher aux fins limiers de Sarkozy-, dans la forêt de la Berbeyrolle, que nichait son maquis, « le premier de France » dit-il, « dans un trou qui existe toujours ». Cerné, le maigre maquis -« trois hommes fuyant le STO et moi »- tomba. On le condamna à mort. Gracié grâce à son jeune âge, il connaîtra la déportation, les camps (« L'enclos »). Des vies à l'origine de sa vie multiple.
« Faire la révolution avec des mots »

Je le retrouve quelques heures avant la présentation du travail au public, dans une maison isolée, en bordure de forêt à quelques kilomètres de Neuvic. Un roc de 86 ans, assis derrière une grande table de bois.

Le verbe généreux et chaleureux comme toujours, l'œil allumant des étoiles même en plein jour, et cette faconde fiévreuse qui le fait passer de Castro au tailleur italien monégasque -qui dans une couverture, lui tailla la veste pour partir au petit séminaire-, d'une lettre qu'il a reçue du sous-commandant Marcos lui expliquant qu'ils sont « les deux seuls à faire la révolution avec des mots », à une entrevue avec André Malraux qui, alors ministre de la Culture, le reçut, à l'époque de l'interdiction de sa pièce « La Passion du général Franco » que Jean Vilar devait monter au Théâtre national populaire (TNP).

« J'allais m'asseoir en face de lui et Malraux me dit : “ Non, à côté, nous sommes les deux seuls à avoir appelé la guerre d'Espagne, Espoir ”. »


Et d'enchaîner sur l'actuel ministre de la Culture « qui nous réduit au rôle de mendiant ».



Sur sa table, le livre de François Cheng « Le Souffle devient signe » , un ouvrage de Pierre Ryckmans alias Simon Leys, grand sinologue, un volume collector de « L'Internationale situationniste », et , en bout de table, les œuvres complètes de Borges dans La Pléiade.

La force de Gatti, c'est cette embrassade de cultures et de matières qu'il ne cesse d'embraser.
Les repas imaginaires de son enfance à Monaco

La conversation repasse par son enfance monégasque, son père, balayeur, sa mène femme de ménage -« jusqu'à cinq patrons dans la journée ». Les jours où il n'y avait rien à manger, « mon père nous faisait mettre à table, on disposait tout, même l'assiette pour le chien ». Et le repas imaginaire se déroulait.

- »« Tu en veux encore ? » demandait mon père.

- Oui. » Alors, je faisais le geste. »


Gatti fait les dialogues en piémontais : « Je suis fait de toutes les éclaboussures de la langue d'oc », glisse-t-il entre deux répliques.

Cette histoire, il l'a déjà racontée dans « La Parole errante », mais quelle jubilation de le voir jubiler à la raconter une nouvelle fois. Comme ses pièces, sa bouche déborde de mots.
Malraux : « Les femmes noires de Corrèze »

Lors de l'un de ses séjours en Corrèze ces dernières années -il est venu lire, dans le Limousin, son poème « Les Cinq Noms de résistance de Georges Guingouin »-, Armand Gatti a entendu ce passage du discours de Malraux pour l'entrée de Jean Moulin au Panthéon, où il est question de combattants alsaciens du maquis, fusillés par les Allemands en Corrèze.

Malraux évoque le jour qui se lève dans un cimetière sur « les femmes noires de Corrèze » venues veiller ces morts dont elles ignorent tout, sauf qu'ils sont français. (Voir la vidéo)



Pour Gatti, c'est évident : « Ce sont les femmes de Tarnac. J'en ai connu deux dont la femme du boulanger ». Ce n'est pas la seule histoire de la pièce, mais son point de départ. Car Gatti ne connaît que le multiple.

Les femmes seront forcément cinq pouvant former un pentagone -il sera aussi beaucoup question de géométrie, une version primitive de la pièce portait pour titre « Mystère de la géométrie du colloque d'Erlangen et leurs figures tracées (entre autres) par les femmes en noir de Tarnac ».
Armand Gatti salue Julien Coupat

Dans la pièce, les fusillés de Tarnac seront, tour à tour ou en même temps, des Malgré-nous alsaciens, des élèves de Jean Cavaillès (figure récurrente du théâtre gattien), des résistants juifs. L'histoire chez Gatti se réécrit en légende plus vraie que l'histoire vraie De fait, à Tarnac au bord d'un petit chemin, s'élève une stèle des fusillés avec ces mots :

« Ici, en 1944, sont tombés quatre israélites victime des nazis. »


Etrange village dont un panneau indicateur à une dizaine de kilomètres indique : « Tarnac, village remarquable » et dont un chêne « dit de la liberté » a été planté le 12 mars 1848. En passant, le texte de Gatti fera un signe amical à Julien Coupat -que Gatti accueillit à sa sortie de prison.
« Mes personnages, ce sont mes morts »

Ce n'est pas tout. Les cinq femmes de Tarnac ne sont pas des personnages mais des « hypothèses de travail » qui endossent leur histoire. « Mes personnages, ce sont mes morts », aime à dire Gatti. Ils sont là.
soit comme acteurs, tels le mathématicien Jean Cavaillès (fusillé en 44), son amie la mathématicienne allemande Emmy Noether et Rita, la mouette -alors que Le Pourquoi pas de Charcot venait de faire naufrage, Cavaillès eut un contact radio avec le navire pour joindre son ami Pépito mais n'entendit que le cri des mouettes.
soit comme ombres ou regards, noms ou photos, tels Louise Michel, les noms des dernières pendues d'Auschwitz, les noms des cinq écrivains -le Sonderkommando avait caché leurs écrits, retrouvés dans des boites de conserve, et les avait enfouies sous le tas de cendres humaines du camp, avant d'aller à son tour à la chambre à gaz.
soit en musique : nombre de chants -chants des camps, « Bella ciao », « Le Chant des partisans », chanson anar de Léo Ferré, etc.- traversent le périple.

Bref, tout un dispositif complexe d'acteurs porteurs de paroles avec en face :
des observateurs, dont Francis Bailly, scientifique compagnon de Gatti jusqu'au sa disparition, il y a un an ;
deux groupes de spectateurs : d'un côté, des enseignants de l'Ecole normale supérieure, où Cavaillès fut élève, et de l'autre, des travailleurs de la brasserie Carlsberg.

Carlsberg fut le mécène du physicien Niels Bohr qui jeta les premiers fondements de la physique quantique. Sur la façade de son labo, Bohr avait fait figurer le signe chinois du Yin et du Yang et ce signe figure sur le dos du costume -kimono noir ou blanc, selon les groupes- des trois employés de la brasseries, un point d'interrogation sur celui des enseignants, un pentagone sur celui des femmes de Tarnac, etc.
Spectateurs, « vous n'existez pas ! »

Un dispositif complexe qui avance en spirale, s'enfonce dans une digression, revient, s'arrête pour poser des questions où laisser le temps à chacun des stagiaires de dire : « Qui je suis. »



Le tout, dans un mouvement orchestré par les bâtons et les mouvements du kung-fu, côté acteurs, et les gestes du tai-chi, côté spectateurs. Et nous, les « vrais » spectateurs, les cochons d'invités -pas de payants- autorisés à venir prendre place sur les chaises ou les gradins ? « Vous n'existez pas ! » commence Gatti en s'adressant à nous au milieu du plateau nu :

« Les spectateurs sont dans la pièce. Leur confrontation avec les acteurs engendre des incompréhensions qui vont permettre que plusieurs pièces se déroulent en même temps. »


Et de parler de sa rencontre avec Mao Zedong, d'un dîner sur un pont où Mao, au nom du peuple chinois, lui offre l'idéogramme : « C'est-à-dire, une prise de conscience », sourit Mao. Elle aura lieu un an plus tard :

« Lorsque j'ai trouvé la traduction de l'idéogramme dans ma langue : “la phrase”. Et la possibilité de continuer mes idéogrammes et d'en faire un théâtre. »

Un « souffle médian » force 27

Et c'est ce que l'on vérifie. Dans ce qui est, quoi que Gatti en dise, un spectacle. Hors normes, inqualifiable, irréductible. Et magnifique. Traversé par une énergie démultipliée par ces 27 corps et gorges acérés après deux mois de travail.

C'est leur compréhension intime et physique de la pièce, et de ce que Gatti nomme « le souffle médian », qui nous aide à appréhender ce texte foisonnant comme un poème à bâtons rompus, du moins sa face visible, épaulés que nous sommes comme les 27 l'ont été deux mois durant, par tous ces morts qui nous cernent.

A la fin, les 27, qui pour la plupart n'étaient jamais montés sur une scène, saluent. Ils vont chercher Gatti, le prennent par la main. Il vient, salue mais sans se courber, poing levé. Résistant. Toujours et encore. A jamais Résistant.
« Le mot “chien” aboie-t-il ? »

Quelques heures auparavant, dans la maison qui lui tient lieu de refuge et où dans le jardinet trône un arbre, Gatti regardait ses deux chiens, « Gai savoir » et « Physique quantique ». Et puis, comme un métronome, il en revint au camp, lieu de mort et, pour lui, d'origine.

Il raconta qu'au camp, il avait un ami juif avec lequel il parlait de poésie, Henri Michaux et d'autres. La veille du jour où il allait partir à la chambre à gaz, son ami juif lui a tendu un bout de papier :

« Il m'a dit : “Je te demande de transmettre cela comme si c'était mon œuvre.” Et ce qui était écrit, c'était une phrase : “Le mot ‘chien’ aboie-t-il ? ”

Alors, j'ai envie de leur dire à tous [les stagiaires] : défilez dans la rue avec cette phrase-là. Cela dit tout. »


Source : RUE 89

Publié dans arts

Commenter cet article