ATTAC : université d'été et interview d'Aurélie Trouvé coprésidente

Publié le par dan29000

«L’altermondialisme doit promouvoir des idées radicales»

Aurélie Trouvé, coprésidente d’Attac, revient sur la santé du mouvement, qui organise son université d’été.

Par CHRISTIAN LOSSON


 

Ingénieure agronome et maître de conférences en économie, Aurélie Trouvé, 31 ans, copréside Attac. Alors que l’association ouvre aujourd’hui sa 11e université d’été à Arles (Bouches-du-Rhône), elle revient sur l’évolution et les défis de l’altermondialisme.
Pourquoi la galaxie altermondialiste semble-t-elle marquer le pas ?

Après l’essor des années 2000, le mouvement a perdu de son originalité. Il n’est plus un ovni politique. Il s’est ancré dans l’opinion. L’effet nouveauté joue moins. D’où la crise de croissance, survenue en France à un moment de difficultés internes à Attac en 2006 (1), qui a fait partir beaucoup d’adhérents, écœurés par des attitudes d’une association qui se voulait différente. Ils commencent à revenir. On est passé de près de 30 000 adhérents il y a six ans, à 9 500 l’an passé. On remonte la pente : on sera plus de 10 000 cette année.
Comment Attac a-t-il vécu sa sortie de crise démocratique interne dans la crise économique et financière ?

On a tenu grâce aux comités locaux et aux autres Attac internationaux. Il y en a près de 40 dans le monde, avec plus de 40 000 adhérents, dont 25 000 en Allemagne. Attac France ne se veut plus le centre opérationnel. Notre crise nous a rendus plus modestes et plus réalistes…
Attac est peut-être moins hégémonique aussi, moins tenté d’être le secrétariat de l’alterplanétaire ?

On se voit comme un acteur parmi d’autres, un lieu de convergences grâce à la diversité des composantes d’Attac. Ce qui nous distingue d’un parti. On est un creuset de militants déjà adhérents dans des ONG, des partis, des syndicats… Et on doit faire le lien, à l’image du mouvement altermondialiste, entre les organisations internationales structurées - syndicats, ONG - et les mouvements autonomes ou radicaux.
Pourtant, les luttes et les conflits sociaux se multiplient partout dans le monde, pays riches comme émergents…

Oui, c’est vrai, et cela permet de relativiser le relatif statu quo des mouvements en Europe. Le premier Forum social nord-américain de Detroit de juin, au même moment que le G20 de Toronto, a été un succès phénoménal, plus de 5 000 participants. A l’inverse de Seattle, en 1999, où la couleur des manifestants anti-OMC était très blanche, il y avait plein de grassroots movements [mouvement citoyen à l’échelle locale, ndlr], beaucoup de minorités. Et le Forum social de Belém, l’an passé, a rassemblé plus de 100 000 personnes. L’altermondialisme n’est pas en crise. Il se diversifie et pollinise.
C’est un paradoxe que vous ne profitiez pas plus de la crise ?

Oui. Il existe un désenchantement. Les gens ont le sentiment que le système financier est complexe, intangible et intouchable. On a du mal à faire retrouver cet espoir porté par notre slogan : «Un autre monde est possible», face au diktat de la «Tina», There is no alternative[«Il n’y a pas d’alternative»], vanté en son temps par Thatcher.
Est-ce l’unique raison ?

Non, les nouvelles générations privilégient les collectifs d’action, les formes éphémères, comme les camps climat, ou les multitudes de micro-expériences, telles que les coopératives, etc. Cette richesse de radicalités est difficile à fédérer, alors que c’est essentiel pour remettre en cause les pouvoirs dominants à l’échelle internationale. De plus, beaucoup ont préempté certaines de nos thèses et de nos luttes, jugées il y a dix ans totalement irréalistes…
Quand Sarkozy et Merkel plaident pour une taxe sur les transactions financières, vous vous félicitez ?

Ils sont davantage dans une démarche électoraliste dont on attend vraiment de voir si ces paroles seront suivies d’effet. Ils zappent l’idée d’un taux élevé pour que cette taxe ait un impact dissuasif sur la spéculation financière. Comme ils oublient de parler de l’affectation de cette taxe. Qui doit générer des ressources nouvelles et financer les besoins écologiques et sociaux mondiaux.
Comment afficher votre différence ?

En promouvant des idées radicales en rupture avec le système, qui fissurent les blocs idéologiques. Le G20 parle de refonder le système, mais, des paradis fiscaux aux taxes bancaires, en passant par la rigueur budgétaire, on ne voit que du cosmétique ou du retour à l’orthodoxie. Il dénonce l’excès de dérégulation financière d’un côté, et, de l’autre, milite dans le cadre de l’OMC, pour une libéralisation de l’agriculture, des marchés des services… y compris financiers. A la rigueur, Obama, avec sa timide loi sur la régulation bancaire, en a fait beaucoup plus que les Européens.
Ils ont pourtant fait exploser les critères de Maastricht que vous dénoncez…

La fenêtre hétérodoxe s’est vite refermée. Les rappels à l’ordre sur la rigueur budgétaire en attestent. Les gouvernements européens ont décidé d’attaques sociales sans précédent pour faire payer la crise aux salariés, chômeurs, retraités. Alors même que l’industrie financière et sa dérégulation, véritables responsables, ne sont absolument pas remises en cause. La Banque centrale ne peut toujours pas prêter aux Etats en crise. L’absence d’Europe sociale et fiscale continue d’alimenter le dumping, comme le fait l’Allemagne avec sa désinflation compétitive. La crise a révélé la nécessité de refonder une Europe autrement, plus démocratique, plus solidaire et plus écologique.
Si Attac France s’est ouvert sur la justice climatique ou la souveraineté alimentaire, les retraites (lire ci-contre) sont au cœur de votre combat. Pourquoi ?

Cette pseudo réforme veut porter un coup fatal au système de retraite par répartition en jurant, une fois de plus, que c’est pour le sauver. C’est du court-termisme censé répondre aux agences de notation et à l’angoisse de la dette publique et du déficit budgétaire. Après la révélation accablante des liens intimes entre le ministre Woerth et la plus grande fortune de France, il est encore plus clair que cette politique vise avant tout à préserver les privilèges d’une infime minorité. Contre cette réforme, on a lancé un appel avec la Fondation Copernic. Et on renoue avec l’éducation populaire. Des centaines de débats, un livre, un site internet alternatif aussi, quasi identique au site du ministère du Travail. Lui s’appelle «Pour une réforme juste», le nôtre «Pour une réforme vraiment juste». Le contenu diffère, évidemment…

(1) Des divisions se soldant par le départ du président d’alors, Jacques Nikonoff.

Source : Libération

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