Avignon : Angélica Liddell, l'ouragan venu d'Espagne

Publié le par dan29000

Angélica Liddell décoiffe la programmation d'Avignon
Par Jean-Pierre Thibaudat | Journaliste | RUE 89



Le Festival allait avec ses hauts, ses bas, ses ébats et débats. Les suppléments des quotidiens et magazines, le plus souvent interchangeables, avaient parlé des deux invités du Festival -le metteur en scène Christoph Marthaler et l'écrivain Olivier Cadiot-, du retour de la chorégraphe Anne Teresa de Keersmaeker, et ainsi de suite. Personne ou presque n'avait vu venir l'ouragan venu d'Espagne, l'évidence Angélica Liddell.

Découvrez là en vidéo à travers ses interventions lors de la conférence de presse au Cloitre Saint Louis où elle explique qu'elle a toujours raconté des histoires de monstres et que son moteur pour monter en scène avant d'endosser le personnage de Richard II, c'est l'indignation.

 

C'est un enfant (vietnamien, mexicain, rom, etc), les bras en croix, meurtri (guerre, exil, divorce, etc), nu comme un ver, les traits du visage veinés de douleur. La photo, déréalisée, telle une icône de carton pâte se dresse au fond de la chapelle des Pénitents blancs.

C'est sous le regard de ce corps balafré d'un enfant Christ d'aujourd'hui que se déroule ce spectacle extrême, écorché vif, concentré de douleur, de violence et de beauté noire qu'est « El año de Ricardo » (« L'Année de Richard ») de et par Angélica Liddell.

Au fond, un lit d'étudiant dostoïevskien ou d'ouvrier émigré ou de roi dans la dèche. Ça et là des reliques de notre civilisation occidentale : soupière en porcelaine ouvragée, petites croix de bois maintenues à la verticale par une pomme de terre ou un caillou, sanglier -ou cochon comme disent les chasseurs- empaillé, tableau de maître ancien d'une Nativité généreuse chère à la peinture européenne, tas de terre noire dont sont friands les cimetières.

Composant une âpre trinité avec l'image centrale, deux autres effigies sont suspendues de chaque côté : deux fois deux corps de victimes, dont l'un des bras n'est que viscères dessinées (Goya, planche anatomique ou photo de reporter de guerre… même combat).

Tout cela est progressivement mis en place par le ludion muet Gumersindo Puche, mi « punching-ball », mi serviteur, par ailleurs complice de la première heure de l'espagnole Angélica Liddell.
La scène comme tribune, confessionnal, ring, chambre à tout faire

Et la voici qui déboule. Actrice, auteure, metteure en scène, elle est tout cela à la fois mais ces mots semblent sinon caduques du moins désuets devant cette femme incendiaire qui remet le théâtre dans ses primitifs starting-blocks : le corps à corps d'un corps avec lui-même, une éruption volcanique des mots.

La scène comme tribune, confessionnal, ring, chambre à tout faire, radeau de survie. L'individu s'y dresse, s'y prosterne dans toute sa splendeur et son abjection. Douleur et terreur sont ici des murs mitoyens, et l'impudeur comme un dernier rempart contre l'avilissement du corps et du langage.

Il y a tout cela dans le corps à corps entre Ricardo et Angélica, l'un par l'autre, l'un dans l'autre. Ricardo c'est Richard III, le difforme, le bossu, un roi de Shakespeare lequel, mieux que personne, a su raconter les noces impitoyables du mal et du pouvoir.

Ricardo c'est Berlusconi et ses implants, Sarkozy et ses talonnettes, Poutine et ses chiottes. Liddell ne parle pas beaucoup d'eux bien sûr, sauf de Lénine, leur père à tous (« Qu'aurait été Lénine s'il n'avait pas été malade ? » demande-t-elle), mais son Richard les gobe tous.


Ricardo : le pape Pie XII « devrait puer le gaz »

Liddell n'a pas besoin de s'affubler d'une fausse bosse, c'est l'échine du spectateur qu'elle triture quand Ricardo parle du pape Pie XII qui « devrait puer le gaz » avec « tous ces juifs sur la conscience ». « Ces juifs » dont on se souvient mieux que d'autres de leur massacre parce que les survivants ont écrit « des centaines de putains de livres ».

Ecoutons Ricardo parler de démocratie :

« Les coups d'Etat, les dictatures sanglantes, le Nicaragua, tout ça c'est dépassé. Il suffit d'être élu par le peuple. Le racisme alimentera la haine des travailleurs. Nous les braquerons contre ceux qui sont plus pauvres qu'eux. »


Moyennant quoi Angélica, via Ricardo, nous renvoie à notre sac de linge sale : les ratonnades d'aujourd'hui que sont les expulsions, la diabolisation des jeunes, des juges, des chercheurs, des profs, la haine de la pensée, de l'art insurrectionnel, l'ivresse dévastatrice du pouvoir, l'écart de plus en plus grandissant entre les riches et les pauvres et en même temps la fascination du peuple pour les tyrans. Lesquels n'ont plus besoin de coups d'Etat ou de crimes, « il suffit d'être élu par le peuple ».

Il n'y a pas qu'au royaume du Danemark qu'il y a quelque chose de pourri.
A quatre pattes, pantalon baissé

Angélica Liddell en appelle à la responsabilité individuelle contre les désastres et les faux semblants des collectifs de tout poil (organisations internationales, partis, etc). Que chacun se mette à nu.

Et elle n'y va pas par quatre chemins, passant deux heures le pantalon le plus souvent baissé, se mettant régulièrement à quatre pattes, découvrant ses fesses ou frottant son entrejambe, derniers refuge et geste du langage protestataire.

Parlant d'elle avec et sans masque monstrueux, vomissant sa douleur intime dans un langage « criant de vérité » -pour user d'un poncif qui ici explose dans sa littéralité- jusque dans l'abjection dont jouit Ricardo, pudique dans son impudeur, Angélica Liddell renvoie chacun à son sac d'humiliations, de lâchetés, de renoncements, de compromis.

C'est peu dire que ce corps animal fait femme, que cette pensée cinglante en acte, est au centre des conversations avignonnaises alimentées par ceux qui ont eu la chance -et souvent le privilège- de voir son travail.

Mais combien sont-ils ? « Ricardo » a seulement été donné trois fois, et le précédent spectacle (qui durait près de cinq heures avec une distribution plus étoffée), « La Casa de la fuerza » (« La Maison de la force ») trois fois aussi, si bien que nous n'avons pas pu le voir. Sur un festival qui dure trois semaines, c'est surprenant.

 

La programmation d'Avignon victime du saupoudrage

Il faut remercier Hortense Archambaud et Vincent Baudriller, directeurs du Festival, d'avoir montré, pour la première fois en France, ces deux importants opus d'Angélica Liddell.

Mais avec ce nombre de représentations au rabais, ils ratiboisent la portée de l'événement, frustrent le bouche à oreille et laisse les nombreux spectateurs potentiels sur leur faim. Bref, ils n'ont pas eu le courage de leur audace.

Et comme ces courtes séries se retrouvent ailleurs, on a le sentiment qu'ils ont cédé à la maladie infantile de toute programmation, le saupoudrage, là où un festival devrait d'abord s'articuler sur quelques choix francs et massifs.

Lors d'une soirée en hommage à Alain Crombecque, un des anciens directeurs du Festival récemment disparu (soirée en direct sur France culture à laquelle je participais), Patrice Chéreau rapportait une conversation avec celui qui était son conseiller en tout dans ses années passées à Nanterre. Patrice Chéreau se demandait quel était le bon nombre de représentations pour ouvrir le Festival avec une pièce de Bernard-Marie Koltès (auteur alors inconnu). Crombecque répondit :

« Jamais moins de dix, et plutôt trente que vingt. »

Et quand il était directeur du Festival -si ma mémoire est bonne- aucune spectacle à part entière n'était donné moins de huit fois.

Angélica Liddell a fondé sa compagnie en 1993. Son nom : Atra Bilis. Soit l'humeur épaisse et sombre dans laquelle les médecins de l'Antiquité voyaient la cause de la mélancolie. Elle a écrit et joué -les deux sont chez elle indissociables- une vingtaine de pièces.

Espérons que quelques théâtres de France auront l'idée de programmer ces pièces venues en Avignon et d'autres encore d'Angélica Liddell. Elle ringardise à elle toute seule plus d'un des spectacles programmés cette année au Festival. Nous y reviendrons.

 

 

Source : RUE 89 

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