Avignon : saccage de "Piss Christ", ou le retour de la France haineuse

Publié le par dan29000

 

 

Le saccage du "Piss Christ", révélateur d'une France haineuse


Crédits photo:  Le "Piss Christ" de Serrano vandalisé. (Jean-Paul Pelissier/Reuters)

Le saccage, dimanche dernier, de l’œuvre "Piss Christ" par des ultra-catholiques sème la consternation dans le monde de l’art, entre des autorités frileuses et un contexte qui favorise la libre expression de l’extrémisme.

C’est tout simplement la honte : voici l’une des œuvres d’art les plus célèbres, les plus ambivalentes, les plus controversées, et pas la moins complexe de ces trente dernières années, montrée partout dans le monde depuis sa création en 1987, et encore récemment au Centre Pompidou dans l’exposition "L’Art et le Sacré".

Mais voilà, l’histoire de l’art retiendra que c’est en France, ce dimanche 17 avril, que la fameuse photographie Immersion (Piss Christ) de l’artiste américain Andres Serrano, image ambiguë, étrangement sublime, d’un crucifix immergé dans un flot d’urine, a subi sa plus sérieuse attaque : à savoir sa destruction brutale par un commando organisé d’ultra-catholiques.

Dimanche dernier, donc, à l’heure de la messe et peu après l’ouverture à 11 h de la Collection Lambert, quatre hommes, selon les témoins (dont un a été reconnu comme ayant participé à la manifestation de la veille) ont pénétré comme de simples visiteurs dans l’exposition, en dissimulant sur eux marteaux et objets contondants de type tournevis ou pic à glace. Arrivés dans la salle consacrée aux photographies d’Andres Serrano, ils ont brisé la protection en verre et la couche de plexiglas qui entouraient l’œuvre avant de s’en prendre directement au Piss Christ.

"Vive Dieu !"

Visiblement prêts à saccager toute la salle Serrano, ils ont aussi détruit une autre œuvre représentant une religieuse, également jugée “antichrétienne”. Une altercation a eu lieu avec les gardiens de salle et le vigile mis en place par la collection ces derniers jours, mais les individus, visiblement aguerris et bien préparés, sont parvenus à s’enfuir et ont quitté le musée aux cris de “Vive Dieu !”.

“On va saccager ce foutoir”, annonçait quelques jours auparavant un internaute anonyme du site ultra-catholique Le Salon beige. “Une intervention miraculeuse ne serait-elle pas en préparation ?”, sous-entendait un autre. En des termes plus officiels, Alain Escada, secrétaire de l’Institut Civitas, mouvement politique qui prône “l’instauration de la Royauté sociale du Christ” et qui a lancé la vague de contestation, laissait entendre que la manifestation, organisée la veille, de quelque mille cinq cents catholiques n’était “pas une fin, ce n’est que le commencement. Nous irons jusqu’à l’enlèvement de l’œuvre”.

L’abbé Régis de Cacqueray, de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X, exhortait quant à lui les fidèles à réciter en pleine rue un chapelet de réparation. Allant du palais des Papes à la Collection Lambert, avec bannières et chants religieux, familles en landaus et jeunesse d’extrême droite, le défilé ressemblait furieusement, sinon à une croisade, du moins à une procession religieuse mais aussi très clairement politique :

“Imaginez que l’image exposée représente Mahomet. Quel tollé cela aurait provoqué !”, harangue l’abbé de Cacqueray. “La laïcité se fait contre le Christ alors qu’elle installe l’islam en France. On ferait mieux de nommer cela l’islamicité”, renchérit Alain Escada.

A la Collection Lambert, c’est la consternation. “Le pire est arrivé”, commente son directeur, Eric Mézil, tandis que l’avocate du musée, Agnès Tricoire, qui réclamera mercredi une condamnation pour harcèlement judiciaire et procédure abusive à l’encontre de l’Agrif (Alliance générale contre le racisme et pour le respect de l’identité française et chrétienne), association qui réclame le retrait du Piss Christ sur le site internet du musée. L’avocate dénonce le retard des réactions et le ”laissez-faire généralisé qui a permis un tel acte de vandalisme”.

Une France qui laisse libre cours aux discours de haine

Alors que l’exposition a ouvert au public en décembre dernier, c’est seulement ces dernières semaines que la contestation a commencé, une coïncidence de calendrier qui atteste du lien sous-jacent entre le débat sur la laïcité et le réveil des catholiques extrémistes. Mais le lieu était sous pression : manifestations quotidiennes, demandes répétées et agressives de fermeture de l’exposition et du retrait de l’affiche, pétition forte de 70 000 signatures, insultes contre les gardiens du musée et les visiteurs. Quelque chose comme une machine de guerre. Et à coup sûr une machination politique.

De quoi la destruction du Piss Christ est-elle le nom ? Elle est surtout le visage d’une France qui laisse libre cours à l’extrémisme et aux discours de haine. Certes, on nous dira que l’art contemporain est la bête noire de l’extrême-droite, qui trouve là une matière à scandale facile et spectaculaire – qu’on songe au procès intenté dès 2000 contre l’exposition Présumés innocents au Capc de Bordeaux, aux manifestations de septembre dernier contre Murakami à Versailles, aux premières apparitions de Bruno Mégret contre les Colonnes de Buren au Palais-Royal.

Vieille attitude à laquelle s’ajoutent les polémiques suscitées par le film Passion de Godard et La Dernière Tentation du Christ de Scorsese, qui avait déclenché les foudres de catholiques au point d’incendier le cinéma L’Espace Saint-Michel à Paris, le 23 octobre 1988.

Une résistance bien faible

Reste que ce n’est pas tout à fait un hasard si cet acte de vandalisme, point d’orgue d’une contestation ultra-catholique également menée par l’archevêque d’Avignon Mgr Cattenoz, disciple de l’excommunié Mgr Lefèbvre, et qui n’hésite pas à s’afficher avec les leaders locaux du Front national, tombe en plein débat sur la laïcité. Et alors que Marine Le Pen est plus que jamais à la hausse, encouragée dans les sondages par les déclarations délétères du ministre de l’Intérieur Claude Guéant.

Face à cela, la résistance est bien faible : si le ministre de la Culture a officiellement critiqué hier la destruction de l’œuvre de Serrano (tout en “reconnaissant que l’œuvre pouvait choquer certains publics”), il est resté ces dernières semaines dans un silence déstabilisant pour la Collection Lambert, tandis qu’en off, des voix détournées recommandaient de retirer de l’expo la photographie contestée. Autrement dit, de céder.

Sur ce point, la gauche n’est pas en reste : en novembre, la mairie de Paris interdisait l’exposition du photographe américain Larry Clark aux mineurs, par prévention contre d’éventuels procès d’incitation à la pédophilie par des associations familiales. Un cas patent d’autocensure, une faiblesse de position qui revient aujourd’hui comme un coup de poing dans un paysage culturel français très fragilisé.

Cinq menaces de mort

Face à ces montées d’extrémisme, la Collection Lambert n’a pas voulu céder “aux pressions liberticides”, refusant de retirer l’œuvre et annonçant lundi qu’elle maintiendrait l’exposition ouverte avec ses deux œuvres vandalisées afin, comme le rappelle Agnès Tricoire, “que le public puisse prendre la mesure de l’intégrisme”. Ce qui n’empêche pas l’équipe de la Collection Lambert de vivre aujourd’hui “une situation particulièrement anxiogène”.

“Rien que lundi, nous avons reçu cinq menaces de mort par téléphone”, précise ainsi le chargé de communication du musée, Stéphane Ibars. “Nous demandons une protection policière. Plusieurs visites scolaires sont prévues, il n’est pas question de fermer la Collection.”

Jean-Max Colard et Claire Moulène

 

Source : LES INROCKS

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