Berlin : Death row, Werner Herzog parle

Publié le par dan29000

C'est Werner Herzog qui vous parle

| Par Emmanuel Burdeau

Berlin, de notre envoyé spécial


Werner Herzog était à la Berlinale pour la troisième année consécutive. En 2010, il présidait le Jury de la compétition internationale – Ours d'or au film turc Miel, de Semih Kaplanoglu. L'année dernière il présentait sa formidable Grotte des rêves perdus en 3D préhistorique, dont Mediapart a rendu compte lors de sa sortie française (à lire ici). Et cette année il montrait en séance spéciale le monumental Death Row, portrait de cinq condamnés à mort en attente de leur exécution.

 


Werner Herzog. 
Werner Herzog.© (dr)

A l'issue d'une des projections, le cinéaste s'est entrenu en anglais avec le public pendant une demi-heure. En anglais ? C'est la coutume à Berlin, où tout le monde le parle admirablement. Herzog, sans doute, eût pu vouloir s'exprimer dans sa langue natale et faire appel à un traducteur. Ce serait mal le connaître. Il y a trois ans, lors de l'ouverture de la rétrospective intégrale au Centre Pompidou, il avait déjà – fallacieusement – prétexté un défaut de traduction pour s'adresser en anglais au public parisien. La semaine dernière, il n'a dit que deux phrases en allemand, juste avant la projection.

« Je ne suis pas favorable à la peine de mort, entama-t-il donc en anglais, une fois rallumée la lumière après trois heures d'errance dans le couloir de la mort. Je ne crois pas qu'un Etat, quel qu'il soit, devrait être libre d'administrer la mort. La seule exception que je peux concevoir concerne les situations de guerre. Mais bien que je sois opposé à la peine de mort, il ne m'appartenait pas, à moi qui vis aux Etats-Unis en tant qu'invité, de l'exprimer trop directement dans mon film. Ce d'autant moins que j'appartiens une culture qui n'a, sur ce terrain, aucune leçon à donner. C'est pourquoi je me permets seulement d'exprimer un "désaccord respectueux" ["I respectfully disagree"]. »

L'intervention fut accueillie par des applaudissements nourris. De tous les cinéastes allemands de sa génération – Fassbinder, Schroeter, Wenders, Schlöndorff… –, Herzog est celui qui se sera le moins retourné sur l'histoire récente de l'Allemagne. A ma connaissance, seul un de ses films traite du nazisme, Invincible (2001), très beau et souvent mal compris, en dépit et à cause du compliment ambigu (« Le seul vrai film juif ») formulé par Jean-Luc Godard devant la caméra d'Alain Fleischer. Partout ailleurs : silence, voyages exotico-maniaques, tournages aux pôles, choix de la géographie contre l'histoire, portraits de conquérants appartenant à un temps si éloigné qu'on le croirait immémorial.

Tout cela, qui a fait le renom de Herzog, lui a aussi gagné une réputation droitière qu'il ne fut jamais pressé de démentir. Au cours de cette rencontre, il tiendra par exemple à préciser qu'il désapprouve l'élite américaine des deux côtes, est et ouest, méprisant les Etats comme le Texas (où la peine de mort est encore en vigueur : l'essentiel de Death Row y est tourné) et considérant le cœur des Etats-Unis comme une zone de survol, guère plus. Le cinéaste aime, au contraire, ces Américains profonds, ces Texans profondément attachés à la morale, aussi solides que la terre qui les nourrit.

Il y eut bien pire jadis. Le tournage de Fitzcarraldo (1982) fut en effet si mouvementé et à ce point entouré de rumeurs noires – pour faire court, un hebdomadaire allemand accusa le cinéaste d'esclavagisme envers ses figurants péruviens – que Herzog fut ensuite persona non grata dans son pays pendant plus d'une décennie. Il réside, depuis le milieu des années 1980, à Los Angeles. Aussi n'est-il pas sans signification qu'il soit depuis peu un abonné de la Berlinale. Aussi cette adresse inaugurale est-elle elle-même loin d'être indifférente. Et sans doute fallait-il qu'elle fût prononcée dans un anglais limpide mais mâtiné d'un accent d'origine bavaroise contrôlée.

Il le fallait pour mieux comprendre ce que le maître poursuit, en tournant aux quatre coins du monde plutôt que chez lui. Moins un oubli de l'Allemagne, peut-être, qu'une façon d'en parler sans en parler, par exemple en s'efforçant d'être à la fois intraitable et humble devant la violence des autres.

 

Ecureuil

Werner Herzog : « Je n'ai pas besoin, dans mon film, d'humaniser les condamnés à mort que j'interroge : ce sont des êtres humains. Et s'ils expriment avec précision et intelligence, c'est que j'ai su les approcher d'une manière particulière. Je n'ai fait preuve avec eux d'aucune psychologie. Tous ceux avec qui ils ont l'habitude de parler, leurs proches, leurs avocats, font du sentiment, n'ont avec eux qu'un rapport psychologique et affectif. Ce n'est pas mon cas. Je déteste la psychologie, je déteste la psychanalyse. Je les considère comme deux erreurs majeures du XXe siècle. Ma conviction est telle qu'à la limite que je me demande si ce n'est pas tout le XXe siècle qui a été une erreur.

Devant une prison américaine. 
Devant une prison américaine.© (dr)

« J'ai fait un tri. J'ai étudié de très nombreux dossiers et en ai écarté beaucoup. Un jour, l'avocat d'un de ceux que j'avais sélectionnés m'a prévenu que son client avait tendance à dire de grosses bêtises : je l'ai donc écarté pour ne pas risquer de lui nuire. Il n'était pas question que j'immisce dans une affaire en cours. Quant à ceux que vous voyez, je leur ai parlé franchement. Je leur ai dit tout de suite que, bien que je sache que la plupart des gens qui se rendent coupables de meurtre ont eu une enfance difficile, je ne me sentais pas obligé pour autant de les aimer. [La phrase ouvre quasiment le film : "I don't have to like you".]

« Je n'avais pas une liste de questions avec moi, ce n'est pas comme ça que ça marche. Aucune école de cinéma ne vous apprendra comment conduire un entretien avec un condamné à mort. Pour réussir vous devez connaître le cœur des hommes ["You have to know the heart of men"]. Vous devez éviter le pipeau ["bullshit"], ces gens-là le respirent de très loin. Quand vous interviewez un condamné du couloir de la mort, on ne vous accorde que cinquante minutes, il faut donc être particulièrement bon. C'est comme une performance : vous n'avez pas le droit à l'erreur.

« J'ai interviewé l'aumônier du centre d'exécution. Il commence par me dire qu'il n'a que vingt minutes, qu'il doit bientôt aller assister un condamné. Je me dépêche de placer la caméra, de le faire s'asseoir… Et il commence à me raconter des conneries, à parler comme le pire des télé-évangélistes. Il me parle de la grâce de Dieu, de sa bonté, de ces matins où, sur le terrain de golf, il éteint son portable pour admirer la nature, les arbres, les daims, les écureuils qui le regardent… Bullshit. Je prends alors ma voix la plus chaleureuse et, joignant les mains, je lui pose la question suivante de l'arrière de la caméra : "Oui, s'il vous plaît, racontez-moi votre rencontre avec un écureuil !" Je l'ai vu alors s'effondrer et presque fondre en larmes. Deux minutes plus tard, il me parlait avec une sincérité qu'il n'avait probablement eue avec personne avant moi. »

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J'espère que cette retranscription traduit assez l'expérience que cela peut être, se tenir face à Werner Herzog qui vous parle. C'est un merveilleux spectacle, merveilleusement ambigu aussi, puisque le thème de la franchise y est traité sous la forme d'un spectacle bien rodé – « connaître le cœur des hommes » est un classique, par exemple.

A un spectateur lui demandant à quoi ressemblent les rêves de celui qui a demandé aux condamnés de narrer les leurs, Herzog livre cette réponse incroyable : « Je ne rêve pas. Je dois être un cas unique pour la psychanalyse. Je ne rêve jamais. Je crois que mon dernier rêve remonte à plusieurs années : si je me souviens bien, j'y mangeais un sandwich. » Cette confidence devrait avoir sa place à côté d'autres, plus fameuses, selon lesquelles Herzog ne décrocha pas de téléphone avant l'âge de douze ans, imagine en marchant des matchs de football, d'un coup de sifflet l'autre, ou ne se regarde jamais dans la glace : pour se raser, oui, mais jamais pour se demander qui il est ou à quoi il pense.

Autant de biographèmes probablement apocryphes. Ils visent juste, toutefois, en ce qu'ils désignent un certain refus de (se) représenter. Difficile en effet d'imaginer une œuvre moins encombrée d'introspections et de projections personnelles. C'est aussi la raison pour laquelle le documentariste Herzog peut se satisfaire de la plus conventionnelle des grammaires : les détours lui sont inutiles. Cela frappe d'emblée, dans Death Row   : James Barner, ce tueur de femmes en combinaison orange, nous parle. Il ne pense pas au regard porté sur lui. Il nous parle. Il nous regarde.

 

Source : Suite et fin sur MEDIAPART

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