Bien au-delà des retraites, le travail est un enjeu de société

Publié le par dan29000

 

 

 

 

 

Le travail, enjeu de société
PELLETIER Robert, BATON Pierre

 



Le travail tue et mutile avant l’âge de la retraite

La multiplication des suicides, comme dans l’automobile et à France Télécom en 2007-2008, a remis sur le devant de la scène la question de la souffrance au travail, de la pénibilité et, plus généralement, celle des conditions et de l’organisation du travail. Avec le développement du chômage de masse, il était devenu presque inconvenant de mettre en cause et de dénoncer les conditions de travail. Les débats concernant la réduction du temps de travail, ordonnés autour des lois Aubry de la fin des années 1990, avaient essentiellement porté sur le partage entre temps de travail et temps libre.



Il est vrai que tout a mal commencé : le tripalium instrument de supplice dont dérive le terme « travail» était l’outil de contention des éleveurs et s’appliquait aussi aux suppliciés, aux femmes en proie aux douleurs de l’enfantement et aux agonisants. L’enfantement étant un « travail », pas parce qu’on y reproduit la vie, mais en raison des douleurs de l’accouchement qui obligeaient sans doute parfois à immobiliser la mère...

Avec le développement de l’industrie, la riposte est brutale, du luddisme – mouvement de résistance des artisans anglais brisant les métiers à tisser – au sabotage encore voté dans les congrès de la CGT du début du xxe siècle. « Saboter» dans le domaine ferroviaire, c’était ralentir les wagons avec un coin, mais aussi percer la traverse pour y préparer le logement du patin du rail. L’opération inverse d’enlèvement des tire-fonds maintenant les patins était utilisée pour faire dérailler les trains. Par la suite, le « socialisme réel» s’est fait à son tour le défenseur du taylorisme et de l’augmentation de la productivité dans le cadre de la course au développement et de la coexistence pacifique.


Le productivisme, de l’après-guerre jusqu’à la fin des années 1960, ne représenta qu’un court intermède où ont été posées les questions d’organisation du travail. Traumatisé par la grande trouille de 1968, le patronat se lance dans une vaste réorganisation de la production qui allie déstructuration du tissu industriel (externalisation, développement de la sous-traitance) et liquidation de milliers d’emplois (sidérurgie, mines, textile). Cela provoque la désagrégation des collectifs de travail et militants. En même temps, les conditions de travail se dégradent avec l’intensification du travail, la suppression des temps de pause, de « respiration», la multiplication des outils de contrôle, la mise à mal de la séparation temps privé-temps professionnel, le développement du travail de nuit, du travail posté, la taylorisation du travail administratif et commercial. L’individualisation du travail et de la rémunération, la précarisation de l’emploi, engendrent souffrance et stress jusqu’au suicide, sans que se développent les ripostes collectives suffisantes. Le mouvement social et syndical basé en partie sur la reconnaissance du travail perd un de ses fondements. C’est bien un des éléments de la faiblesse ressentie à travers les difficultés de mobilisation pour le combat actuel contre la réforme des retraites. Pourtant le rapport entre pénibilité et départ anticipé à la retraite est un des points centraux de cette contre-réforme. Partir à la retraite, ce n’est plus profiter d’un repos bien mérité mais fuir une souffrance, échapper à un monde destructeur de la santé mentale et physique.

Robert Pelletier

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Travailleurs sous contrôle

Selon le Bureau international du travail (BIT), les indicateurs de la productivité horaire, donnant la quantité produite par heure et par ouvrier, plaçait la France au troisième rang mondial en 2007. Mais cette compétitivité de la main-d’œuvre française a, pour les salariés, un revers: les conditions de travail. Car la productivité ne saurait s’expliquer par les seules évolutions technologiques. L’organisation du travail a également évolué. L’intensification au cours des 30 dernières années a marqué le monde du travail.

La « chasse aux temps morts», l’augmentation des cadences ont transformé peu à peu le travail des ouvriers. Progressivement, l’ensemble des postes liés à la production ont été réorganisés, « rationalisés », avec des conséquences sur la santé des salariés. Les maladies professionnelles se sont développées, comme les troubles musculo-squelettiques (TMS), liés aux sollicitations répétées des mêmes muscles et articulations par un travail répétitif et cadencé.

Une grande partie les postes de travail les plus durs et les plus dangereux ont disparu dans les usines, grâce à des mobilisations, mais l’intensification de l’activité, elle, n’a pas cessé de progresser. Ajoutée à la division accrue des tâches, elle a contribué à la destruction des collectifs de travail. La restriction des marges de manœuvres de chacun permet de moins en moins de venir en aide ou de compenser collectivement la défaillance d’un collègue et de réellement travailler en équipe.

Le taylorisme pour tous

Si la taylorisation du travail pour les ouvriers est loin d’être une nouveauté, depuis quelques décennies, des formes comparables d’organisation du travail s’appliquent à d’autres secteurs. Qu’il s’agisse de la restauration rapide, des plateformes d’appel téléphoniques, du travail dans les banques (face aux clients ou en back-office), dans le nettoyage ou encore dans le bâtiment, le travail est de plus en plus divisé, segmenté et les exigences de « productivité » augmentent sans cesse. L’un des corollaires en est la baisse des standards de production. On a vu ainsi apparaître la notion de «sur-qualité», reproche fait aux salariés qui travailleraient trop bien et feraient ainsi perdre de l’argent à l’entreprise. Le fait de ne plus s’occuper que d’une phase restreinte de la production empêche souvent de trouver du sens à son activité car on a une visibilité réduite de l’utilité de son travail.

La pression temporelle empêche de faire son métier dans « les règles de l’art », oblige à baisser la qualité et participe au désinvestissement des salariés contraints de réaliser un travail qui ne les satisfait pas.

Le management c’est l’ennemi

Le travail devient de moins en moins intéressant, plus pénible, mais les salaires, eux, ne progressent pas. Pour maintenir la productivité, les entreprises ont mis en place de nouvelles techniques d’encadrement. Le « management» remplace les formes plus classiques d’encadrement et ceci se répand dans la quasi-totalité du monde du travail.

Travail sur objectif, évaluations individuelles, primes au rendement, individualisation des carrières... une série d’instruments sont censés rationaliser l’organisation du travail. À cette fin, on a mis en place des armées de managers, le plus souvent sans compétences liées à l’activité de leur entreprise et ne connaissant pas ou peu le travail des salariés qu’ils encadrent. Leur principale activité consiste à suivre et contrôler une batterie d’indicateurs du travail des équipes et le plus souvent des individus, et de faire atteindre aux salariés les objectifs qui leur ont été fixés.

Ce puissant outil organisationnel et idéologique a contaminé les secteurs marchands de l’économie, mais aussi nombre de secteurs publics ou de l’économie sociale.

Les conséquences sont identifiées comme les « risques psychosociaux», les maladies liées au travail et à son organisation. Le pire est sûrement que les promoteurs de ces nouveaux modes d’encadrement du personnel n’ont jamais réellement réussi à prouver l’efficience économique de leurs méthodes. Tout ça pour ça...

Pierre Baton

 
Source : Europe Solidaire Sans Frontières

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