Bretagne : Bugaled Breizh, la résistance aux secrets d'Etat se poursuit

Publié le par dan29000

 

 

Les juges renflouent l’enquête

«Libération» revèle que la Cour de cassation relance la traque du sous-marin qui aurait coulé le «Bugaled Breizh», alors que la Marine dissimulerait des preuves.

Par KARL LASKE, WILLY LE DEVIN


Ce naufrage est, jusqu’à aujourd’hui, un secret d’Etat. Le 15 janvier 2004, au large du cap Lizard, un sous-marin non identifié a emporté par le fond le chalutier Bugaled Breizh et ses cinq marins. C’est officiel. La Cour de cassation a confirmé, le 7 décembre, la décision de la cour d’appel de Rennes ordonnant «la poursuite de l’information judiciaire dans le but d’identifier le sous-marin en cause dans le naufrage du Bugaled Breizh». Deux nouveaux juges d’instruction, désignés à Nantes, attendaient ce feu vert.

La justice a finalement écarté les fausses pistes, celle d’un «cargo voyou», puis celle d’une «croche» (accrochage surprise du filet) dans un fond sablonneux. Les faits relevés par les experts désignent, sans discussion possible, un sous-marin. Le chalutier de 150 tonnes a été englouti en moins de deux minutes. L’un des deux câbles endommagés du chalut de pêche a filé sur 140 mètres. Et des traces inexplicables de titane ont été retrouvées.

Dans une expertise remise à la Cour, le contre-amiral Dominique Salles a développé «des conclusions conduisant à mettre en cause un sous-marin de l’US Navy», susceptible d’avoir effectué, ce jour-là, une «mission de surveillance» d’un convoi maritime de matières nucléaires en janvier 2004. Deux autres sous-marins ont déjà été suspectés : le néerlandais Dolfijn, présent à 10 milles (18,5 kilomètres) du naufrage, et le britannique Turbulent, victime d’une avarie peu après (lire suivante).

La responsabilité d’un sous-marin implique, selon les parties civiles, un «secret militaire bien gardé». La marine française n’a pas tout dit. Analyse des silences ou des omissions des autorités.

Le refus de communiquer les enregistrements sonores de la Marine

Contrairement à la version officielle, des militaires français auraient su très tôt qu’un sous-marin était impliqué. Selon les explications données à Libération par un électronicien en poste sur l’un des bâtiments français de lutte anti-sous-marine, le bruit du naufrage aurait en effet été enregistré et identifié par les «oreilles d’or» de la Marine. «Le Bugaled Breizh a coulé tellement vite que la cale de stockage du poisson a implosé avec la pression, explique-t-il. Ce bruit a été entendu. Le son produit par l’implosion est très spécifique, c’est comme une aspiration rapide avec un claquement. Il est reconnaissable, et on ne peut pas le confondre avec celui d’une explosion sous-marine, ou d’une motorisation.» Ce son aurait été capté, et interprété aussitôt connue la nouvelle du naufrage. «Pour qu’une cale implose si vite et si fort, il faut des critères de vitesse et de traction très élevés. Il n’y a qu’un sous-marin qui a pu faire ça. La marine l’a su dès le premier jour.»

L’implosion n’a pourtant été révélée qu’après le renflouement de l’épave, le 10 juillet 2004. Ce jour-là, la coque du chalutier apparaît au grand jour, déformée par l’implosion. Les robots du chasseur de mines Andromède qui ont filmé l’épave une semaine après le naufrage n’avaient curieusement ramené aucune image de cette partie de la coque.

Selon les scientifiques interrogés par Libération (lire ci-dessous), l’implosion pouvait effectivement être enregistrée par les spécialistes de la lutte anti-sous-marine. «On m’a expliqué qu’une frégate française avait non seulement entendu le bruit provoqué par le naufrage, mais aussi un sous-marin "chasser" en revenant à la surface très rapidement», révèle l’un des avocats des familles. En 2008, les parties civiles ont donc demandé aux juges une expertise sur «l’intensité du bruit généré par la déformation de la coque», sur «la capacité des tiers à l’entendre» et sur les éventuels «enregistrements faits in situ» par les navires militaires de surface. Mais l’expert, Dominique Salles, a recommandé aux magistrats de rejeter cette requête. «A supposer que puissent être fournis des enregistrements sonores relatifs à l’implosion de la cale, seule source immédiate et crédible d’une manifestation bruyante, ils ne seraient d’aucune utilité pour identifier un éventuel sous-marin présent», avait conclu l’expert. Cet élément clé est resté secret.

Les trois défaillances techniques qui ont semé le doute

Les indices d’une «dissimulation de preuves» évoquée par les parties civiles sont nombreux. C’est d’abord l’avarie survenue au centre régional opérationnel de surveillance et de sauvetage (Cross) de cap Gris-Nez. Le jour du naufrage, moins d’une demi-heure après avoir reçu l’appel de détresse d’un chalutier parti en pêche avec le Bugaled, l’enregistreur de communication du Cross tombe en panne. Cette défaillance, officiellement occasionnée par un disjoncteur, provoque un blanc lors des opérations de secours, de 12 h 51 à 18 h 59. Les affaires maritimes ont conclu «au caractère fortuit de la panne».«Aucun élément ne permet de mettre en doute la loyauté» des vérifications, a souligné le parquet. Aucune enquête n’a été conduite. Pour les parties civiles, cette panne «n’est pas qu’une simple coïncidence malheureuse». Elles ont demandé, en vain, la production des «journaux de bord» du Cross. Les images tournées par l’Andromède une semaine après le naufrage ont, quant à elles, disparu.

Un autre panne, non moins curieuse, affecte la balise VMS (Vessel Monitoring System) du Bugaled Breizh. Cette balise obligatoire permet le suivi et la surveillance des navires de pêche par satellite par le Cross d’Etel (Morbihan). Sur le Bugaled, elle aurait cessé d’émettre la veille du naufrage, mais le Cross, censé avertir l’armateur dans les douze heures, ne l’a pas fait. Au moment du naufrage, il s’est révélé incapable de fournir la moindre position aux secours Britanniques.

Une troisième défaillance, imputable aux Britanniques cette fois, reste inexpliquée. Ayant reçu un signal de la balise de détresse Cospas-Sarsat du Bugaled, le centre des garde-côtes de Falmouth a donné l’alerte, mais en déclarant une position erronée, «de l’ordre de 3 milles [5,5 kilomètres, ndlr] du lieu exact du naufrage». Les investigations n’ont pas expliqué ce décalage. «Le premier hélicoptère de secours aurait pu être sur les lieux quelques minutes après le naufrage s’il n’avait pas été dirigé vers une position erronée, a signalé Me Dominique Tricaud, avocat des parties civiles. Chacun peu apprécier les conséquences d’une telle erreur lorsque la température de la mer est de 4 °C.»

L’impartialité de l’enquête en cause

Comment avoir confiance ? se demandent les parties civiles. «L’enquête est confiée aux gendarmes maritimes, qui appartiennent à l’armée, et les expertises sont demandées à un ancien responsable de la flotte sous-marine française…» explique Me Michel Kermarrec, l’avocat de l’armateur. Deux jours après le naufrage, un gendarme chargé de l’enquête déclare d’ailleurs à un responsable du cap Gris-Nez qu’il ne veut «piéger» personne, mais surtout «fermer les portes». Les parties civiles tenteront de les ouvrir, difficilement. Les auditions des anciens ministres des Affaires étrangères et de la Défense, Dominique de Villepin et Michèle Alliot-Marie, leur sont refusées, ainsi que celles de plusieurs responsables militaires. La levée partielle du secret-défense est accordée sur les positions des navires français, mais refusée sur les rapports des services spéciaux. «Je reste persuadé que les autorités militaires ont des éléments qu’ils ne veulent pas donner pour des raisons diplomatiques», juge Me Christian Bergot, avocat des parties civiles.

«La marine française n’a rien à se reprocher : ni l’accident ni d’avoir couvert l’accident d’un autre, certifie l’ancien chef d’état-major Jean-Louis Battet à Libération.Qu’on puisse conserver un tel secret me paraît impensable dans une grande démocratie. Un chef d’état-major ne couvre pas un crime.» Il ne reste donc plus qu’à ouvrir les archives.

Source : Libération

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