Bruce Springsteen, The promise, magnifique retour vers un passé magnifique

Publié le par dan29000

 

 

 

 

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Bruce Springsteen joue au Père Noël avec un coffret et un double album gavés d’images et de musique inédites, voire éblouissantes : le fastueux chaînon manquant entre le scintillant Born to Run (1975) et le ténébreux Darkness (1978).

 

 

 



Quand Bruce Springsteen publie Darkness on the Edge of Town en 1978, trois ans de silence radio et de procès avec son manager Mike Appel ont passé depuis le succès massif de Born to Run. 1978, le punk bat son plein, c’est la mi-temps du mandat du démocrate Jimmy Carter, et le deuxième choc pétrolier va bientôt sonner le début de la fin pour les grosses cylindrées américaines mythiques et dévoreuses d’essence. Plus que deux années avant l’avènement de Ronald Reagan et du virage ultralibéral.

Dans ce contexte personnel et général, revenu de quelques illusions romantiques, Springsteen ambitionne de faire un album sombre, grave, austère, un équivalent rock du roman noir et des films noirs qu’il admire, des chansons qui plongent dans la part d’ombre du “rêve américain”. Le Boss emmène ses auditeurs dans le cambouis des réalités quotidiennes vécues par des millions de citoyens ordinaires (dont les proches du chanteur), loin des néons flashy et du lyrisme spectorien de Born to Run.

Parmi les dizaines de chansons composées pendant les trois années post-Born to Run, Springsteen extrait le suc le plus amer, éjectant des tubes potentiels comme Because the Night ou Fire, offerts à Patti Smith et aux Pointer Sisters. The Promise (album et coffret) exhume aujourd’hui les recalés de l’époque, et en les écoutant on saisit pourquoi la plupart d’entre eux n’ont pas trouvé leur place sur Darkness : de Save My Love à Talk to Me, de Gotta Get That Feeling à The Little Things (My Baby Does), c’est une parade de rock teinté de soul ou de pop, du pur jus de juke-box sixties aux échos Stax ou Motown, aux refrains trop carillonnants, aux arrangements trop colorés pour le noir et blanc exigeant de Darkness.

On découvre enfin les prises originelles de Because the Night et Fire, cette dernière ressemblant à une Sun Session perdue d’Elvis reprise par Alan Vega. Springsteen chevauche des moutures alternatives de Racing in the Street (plus punchy mais moins hantée) ou de Candy’s Room, rebaptisée ici Candy’s Boy et trottant sur un irrésistible groove midtempo. Et quand on entend le “Hey little girl, is your daddy home ?” de I’m on Fire (Born in the USA, 1984) présent sur Spanish Eyes (gravé en1977), on a l’exaltante sensation de traverser les diverses strates géologiques du processus créatif springsteenien.

Mais le plus beau, ce sont ces immenses ballades pleines d’écho, de profondeur, de majesté, où Bruce-Icare s’est le plus approché de son soleil Spector et de sa lune Orbison. Frissons garantis à l’écoute de merveilles comme Someday (ses choeurs et son twang) ou The Brokenhearted (ses trompettes mexicaines). Avec sa bande de copains aux rêves corrodés par le temps, The Promise est une chanson springsteenienne définitive. Quand Bruce hulule au refrain “Thunder Road, something’s dying on the highway tonight”, il répond au Thunder Road gorgé de possibles qui ouvrait Born to Run, et synthétise en une ligne le passage de l’innocence adolescente au désenchantement adulte qui marquait la transition de Born to Run à Darkness.

Enfin, prêtez grande attention à City of Night, qui semble refermer la collection : dix secondes d’attente et vous entendrez ébahi un bonus fantôme, The Way, berceuse orbisonienne à fendre les pierres. Une pure splendeur, dont on s’étonne juste qu’elle soit ainsi masquée. Ceux qui pousseront jusqu’au coffret y trouveront, à côté de ces 21 trésors + 1, un remix de l’album Darkness, des heures de documents live des années 77 et 78 (concerts, studio, répètes), peut-être les meilleures, celles où Springsteen et E Street Band brûlaient les scènes au sommet de leur jeunesse et de leur forme physique. Et encore le docu sur le making-of de l’album, les carnets de notes de Springsteen…

Bref, la hotte est pleine à ras bord. Le timing de ces rééditions prend un sens bien particulier si on rappelle que Darkness sondait les failles du rêve américain deux ans avant Reagan. Le président-acteur avait ensuite tenté de récupérer Springsteen, qui l’avait poliment renvoyé dans les cordes. Pendant cette ère Reagan, le Boss avait même durci ses textes dans les albums Nebraska et Born in the USA. Aujourd’hui, on sait que Reagan avait ouvert les vannes de la dérégulation économique et financière dont le monde entier paie aujourd’hui l’addition.

Deux ans après le krach financier et l’accentuation d’une crise qui n’en finit pas, The Promise vient refermer avec à-propos la boucle ouverte en 78 par Darkness et en prolonger le sens profond : comme le cinéma ou la littérature, le rock éclaire parfois les zones sombres de nos vies. Ça peut faire mal, mais en nous plaçant face à une représentation de nos aliénations, de nos peurs, de nos angoisses, il nous réveille et nous instruit aussi, nous infusant espoir, beauté, résilience, transcendance, résistance, colère, expérience partagée. Bref, l’essence de l’art. Merci, Bruce Springsteen, pour cette permanente et jouissive leçon, et pour ces pépites exhumées qui tiennent splendidement leurs promesses.

Source : Les inrocks

Publié dans musiques

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