Bulgarie : poussée xénophobe, émeutes, maisons incendiées

Publié le par dan29000

La voie périlleuse de l’ethnicisation des Roms en Bulgarie
 

La Bulgarie a connu fin septembre une actualité brûlante : des « émeutes », comme on n’en avait plus connu depuis des années, ont ébranlé la tranquillité de plusieurs villes du pays. A l’origine de ces « tensions ethniques », la mort d’un jeune Bulgare renversé par un minibus conduit par des proches de Kiril Rachkov, le « tsar Kiro », un Tsigane ayant fait fortune de manière plus que douteuse, auquel il est reproché de mener des activités mafieuses et de bénéficier de protections en haut lieu.

Ce drame a mis le feu aux poudres : manifestations ultranationalistes, ostentation du drapeau bulgare, insultes xénophobes, violences, maisons incendiées… au nom de la dénonciation des faveurs prétendument octroyées à l’ensemble des Roms. La population tsigane, inquiète, s’est repliée, tandis que les porte-paroles de tous bords ont appelé au calme en dénonçant l’impéritie et les bas calculs des dirigeants politiques du pays.

A quelques semaines des élections présidentielles, dans un climat de tension que cette échéance exacerbe, un tel événement prend une ampleur nouvelle puisqu’il fait se rejoindre deux problèmes sociopolitiques majeurs en Bulgarie : la corruption généralisée et la montée d’un ultranationalisme prenant régulièrement pour cible les Turcs et les Tsiganes. La cristallisation de ces deux aspects qu’exemplifie la figure du « tsar Kiro », laisse libre cours à l’expression d’une exaspération sans précédent vis-à-vis des pratiques de corruption généralisée et se voit révélatrice de ce que le philosophe à l’université de Sofia (Bulgarie) Ivaylo Ditchev nomme « la naissance d’un fascisme bulgare1 » : celui que permet l’exploitation de schémas émotionnels par les politiques et les relais médiatiques prompts, sur un mode binaire, à court-circuiter des visions historiques trop complexes et mouvantes.

« Les Tsiganes en savon ! », « les tsiganes sur Saturne ! » : ce sont là des slogans ayant fait leur entrée dans l’espace public par l’intermédiaire du parti ultranationaliste Ataka, au cours du scrutin législatif de 2005. Ils ressurgissent aujourd’hui, en cette période préélectorale, d’autant plus que ce parti, soutien non négligeable de la formation au pouvoir, sait qu’il a, là comme ailleurs, tout intérêt à passionner les débats. Et il est symptomatique que l’une et l’autre de ces deux caractéristiques d’un système politique dégradé – la corruption et la passion nationaliste – en viennent à s’enchâsser. La plupart des Bulgares sont totalement désœuvrés par un capitalisme sans foi ni loi. Chômage et précarité sont le lot quotidien de citoyens qui voient l’Etat social se vider de son sens pendant que des richesses colossales s’affichent outrageusement à leur fenêtre.

Bon nombre d’entre eux ont perdu confiance dans les institutions, dans la justice surtout, jusqu’à ne plus rien attendre de la politique. Alors que les partis achètent leurs voix, que les mafieux font main basse sur l’argent public, ils se détournent de la démocratie : celle qu’ils voient nourrir des ambitions personnelles au prix de forfaitures. Au prix de ce que certains appellent « une autre guerre » à même de faire regretter le communisme, comme avait pu me le confier Baba Male, la grand-mère de Stefka Stefanova Nikolova : « Depuis 1989, nous sommes dans une autre guerre, une guerre économique, où tout est argent. »

Un tel processus d’émergence de la xénophobie n’est bien évidemment pas propre à la Bulgarie. Ivaylo Ditchev le rappelle : il est directement lié à une situation économique globale dans laquelle les citoyens ont le plus grand mal à donner un sens à leur vie et se replient alors sur des équations simplistes et des logiques séparatrices. Les Tsiganes, éternels boucs émissaires, bien que citoyens bulgares à part entière, font les frais de non moins éternels calculs politiques cherchant à s’attacher la complaisance du plus grand nombre par la désignation d’un ennemi commun. Avec d’autant plus d’aisance qu’il s’en est trouvé un, de ces personnages peu recommandables, parmi les Roms, pour faire oublier ceux qui n’en sont pas.

Au-delà de la complexité de son histoire – celle-là même que les nationalistes refoulent en une exaltation de patriotes en proie, depuis l’intégration de 2007, au deuil d’une unité rêvée –, c’est bien la question du rôle de l’Europe qui se pose ici. Le renforcement des discours culturalistes qui partout se sont imposés, nullement contrés par les instances de l’Union, conduit à une ethnicisation de l’Europe des plus inquiétantes. En privilégiant des programmes scolaires, sanitaires ou culturels sur la base de l’appartenance ethnique, et ils sont légions en ce qui concerne les Tsiganes, l’Europe a fait le choix de l’ethnie contre le social.

La constitution de la catégorie « Rom » comme label identitaire, au détriment des conditions sociales d’inscription des Roms dans les Etats-nations, entraîne depuis plusieurs années une désaffiliation historique de familles et de groupes qui, par exemple, ne se sentent pas plus tsiganes que bulgares ou roumains, mais revendiquent une pluralité des appartenances. Sans compter que ce qui, en retour, prend l’aspect d’une sollicitude exclusive, affichée, envers les Roms en Bulgarie et ailleurs, sans distinction de classes sociales, provoque une incompréhension totale chez les non-Roms abandonnés à leur sort.

En substituant l’ethnique au social, l’Union européenne s’est engagée sur une voie périlleuse. La belle idée d’une préservation de la diversité a les plus grandes chances de souffrir de réalités sur lesquelles son chatoyant assemblage n’aura plus prise. Car en le formulant à partir de catégories – de cultures – closes, elle expose les populations à des surenchères dont l’extrême nationalisme, au gré des heurts et malheurs des événements politiques, aura le plus grand parti à tirer.

Cécile Canut, sociolinguiste, professeur l’université Paris-Descartes (Paris-V)


* LEMONDE.FR | 11.10.11 | 09h21 • Mis à jour le 11.10.11 | 09h47.

* Cécile Canut a conçu et réalisé le dossier des numéros 34 et 35 de la revue Lignes dirigée par Michel Surya, intitulé : « L’exemple des Roms, les Roms pour l’exemple. »

 

Source : ESSF

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