Cahors : l'art de l'atelier à la rue, la vitrine-galerie "Le Pas de côté"

Publié le par dan29000

L’art de l’atelier à la rue, sans intermédiaire et sans contraintes

 

Nous faisons nos premières expositions à la vitrine-galerie Le Pas de côté, à Cahors : une nouvelle forme de galerie d’art visant l’intervention spontanée. Créer un lieu d’expérimentation artistique sans moyens, c’est possible, en tout cas ici, où la population se montre favorable à la création vivante. Il nous fallait d’abord un espace entièrement visible de l’extérieur, permettant au public de percevoir les cimaises et le sol d’un même regard, sans qu’il soit besoin d’y pénétrer. Il nous fallait aussi la rue animée, établissant un contact permanent entre nos productions et les passants. À Cahors, la rue Saint-James, piétonne et centrale, s’y prête idéalement : nous y avons établi, au milieu des boutiques d’artisans, des restaurants et des cafés alternatifs, des espaces artistiques et militants, Le Pas de côté, petite galerie hors-normes en relation avec la vie commune et l’actualité quotidienne des habitants.

 

Dans un département agricole et avec son important marché paysan sur la place de la cathédrale à l’entrée de la rue Saint-James, Cahors est une ville fortement imprégnée de culture rurale. C’est aussi là que depuis les années 1970 se sont menées des expériences d’exposition artistique en marge des circuits culturels et marchands habituels, ou les subvertissant d’une manière inédite. En 1977, trois artistes occupent la galerie des Ateliers-Clément-Marot en saturant entièrement son espace d’un écheveau de pièces en bois inspirées de l’architecture paysanne (Jean Rédoulès, Jean-Pierre Rodrigo, Michel Zachariou). L’année suivante, ce sont quinze artistes (les mêmes avec Louttre. B, André Nouyrit, Bernard Pagès, auxquels se joignent Jean Clareboudt, Jean-Pierre Pincemin, Claude Viallat et d’autres encore) qui entreprennent de produire et d’exposer leurs œuvres en relation avec une nature sauvage sur une surface exceptionnelle de 70 hectares, sur le causse environnant. D’autres formes d’exposition collective originale auront lieu ensuite et jusqu’à aujourd’hui : au cœur de la ville dans un grand hôtel en défection, dans les rues et autour de villages ou le long d’itinéraires fléchés dans la campagne. Il faut aussi rappeler l’influence dans le Sud et sur la région des occitanistes quercynois Félix Castan et sa compagne, Marcelle Dulaut, qui créèrent non loin de là, de 1969 à 1997 tous les étés deux mois durant, la Móstra del Larzac, sur le causse du même nom. Cette manifestation, qui revendiquait son « absence de relations avec les galeries, musées, salons, Beaux-Arts », réunissait à chaque fois plus d’une centaine d’artistes exposants, présentés avec des artisans sur les préceptes d’un art « en contact direct avec des hommes qui travaillent, hors des hiérarchies, des consécrations, des cotes et des notoriétés ». Pour Castan et Dulaut, ce rassemblement devait préfigurer une « ligne de combat, solidarité humaine pour changer l’état des choses et participer à la véritable révolution provinciale qui ne s’inventera pas à Paris, mais ici, sur le lieu de travail [1] ». Cette révolution culturelle nécessaire, devait indiquer Félix Castan ailleurs, se pose comme constitutive d’un pluralisme d’influences et d’échanges réellement démocratique : « À partir de la nation une et simpliste que nous connaissons, aller vers la nation du XXIe siècle, une et complexe : ce n’est pas un jeu de langage. C’est une avancée de civilisation [2] ».

 

la vitrine-galerie Le Pas de côtéla vitrine-galerie Le Pas de côté

Le fonctionnement d’une vitrine-galerie ne peut réussir pleinement que s’il est également le fruit d'un collectif de créateurs. Un seul occupant ne suffit pas à renouveler l’intérêt des passants et maintenir avec eux un contact permanent. Jean Maureille, artiste de l’objet trouvé, du dessin rapide et de l’image de presse réinterprétée, partage avec moi ce lieu d’intervention où je peux introduire à mon tour peintures, dessins et volumes incongrus, à ma convenance. La dissemblance de nos pratiques ne cache pas une même volonté de création directe, mâtinée de moqueries et d’humour, et perceptible par tous. Dans un texte de présentation, nous définissons notre double préoccupation, à l’origine du projet : « 1) Trouver un moyen de présentation de notre activité artistique indépendamment du marché de l’art et des institutions culturelles. 2) Entrer en prise directe avec les émotions et les aspirations d’un public populaire, en partageant avec lui sa perception, au quotidien, de l’actualité, du vécu social, de l’imprévu, etc., avec toute la diversité des moyens expressifs dont nous disposons. » Nous prévoyons de prendre possession chacun à notre tour de l’espace, certaines fois ensemble, et ultérieurement d’inviter occasionnellement d’autres artistes à partager cette expérience. Sans intermédiaire ni dépendance d’aucune sorte, la liberté d’expression devient totale. Les prix des œuvres sont absents ; le galeriste, apparu avec la commercialisation profane de l’art et la consécration du capitalisme, disparaît de la scène. Subsistent la proposition de l’intervenant et celui qui la perçoit, autour d’un rendez-vous matérialisé par le lieu en correspondance avec la rue. Seules indications en vitrine : les coordonnées permettant de joindre directement le ou les exposants, et les commentaires servant à apprécier l’installation en cours.

 

Jean Maureille au milieu de son installation... 
Jean Maureille au milieu de son installation...

 

 

 

et moi de la mienne 
et moi de la mienne

 

 

L’ouverture de la vitrine-galerie s’est faite le 15 juin 2012. Jean Maureille y a présenté jusqu’au 15 août sa série de Tatanes, étalée sur toute la surface du sol : un ensemble de 160 chaussures usées et transformées par le temps et les éléments, récoltées le plus souvent le long des plages. Toute la diversité sociale et l’aléatoire du vivant s’y conjuguent en une extrapolation de matières et de formes inattendues, ponctuées de couleurs déviantes. Je prenais la suite pour montrer, jusqu’au 30 septembre, une peintures de « joyeux drilles » ébahis de consommation, projetant dans toute la pièce l’émanation de leur réjouissance, et trois peintures de travailleurs manuels accablés. Au devant d’elles, je plaçais un dictionnaire de langue français-grec sur un vague autel constitué d’une pierre plate sur un container en plastique. Sa présence est venue compléter cette évocation de l’abstraitisation sociale par le rappel de la dégradation d’un pays proche et ancestral, dont la population est maintenant accessoire dans la gestion maximisée de l’accumulation.


Voilà où nous en sommes.


 

Notes :


[1] Félix-Marcel Castan, Manifeste multiculturel (et anti-régionaliste), Cocagne éditions, 1984, p. 65.

[2] Félix-Marcel Castan, Manifeste occitan, Cocagne éditions, 2001, p. 12.

 

 

SOURCE /  MEDIAPART

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