Canada et Belgique, leçon à l'usage de l'une pour l'autre

Publié le par dan29000

 

 

samedi 07 mai 2011 / Jean Quatremer / Libération

 

 

Leçon canadienne à l’usage de la Belgique

 

 


DSC09857 Les élections législatives qui ont eu lieu lundi 2 mai au Canada, où j’ai passé la semaine, soulignent par contrecoup, s’il en était besoin, la nocivité du système politique belge qui contient en lui-même la fin du pays. En effet, au Canada, il y a un seul système politique et une seule démocratie, alors que les Belges ont réussi l’exploit de créer deux démocraties et deux espaces publics presque aussi étanches que peuvent l’être deux pays indépendants. Si la fédération canadienne crée des forces centripètes, la fédération belge crée des forces centrifuges.

 

Au sein des dix provinces et des trois territoires qui forment la fédération canadienne, il est possible de voter, lors des élections fédérales, soit pour des partis nationaux (parti conservateur, parti libéral, Nouveau parti démocratique), soit pour des partis provinciaux. En réalité, il n’y a qu’un seul parti provincial qui détienne une représentation conséquente à la chambre des communes fédérale, le Bloc Québécois : fondé en 1991, c’est le parti frère du Parti Québécois qui défend l’indépendance du Québec. En Belgique, le Parti Québécois serait l’équivalent de la défunte Volksunie, un parti flamand réclamant la fédéralisation du royaume qui a disparu au début du siècle. La N-VA, qui est née de ses cendres, est beaucoup plus à droite que le PQ, même si celui-ci, majoritairement social-démocrate, compte une aile droite.

Depuis vingt ans, les Québécois votaient majoritairement pour le Bloc québécois (BQ) qui défendait à Ottawa les intérêts du Québec. Lundi, ils se sont lassés de ce statut d’éternel opposant communautariste et de l’impasse que constitue le souverainisme (deux référendums perdus, en 1980 et 1995, sur le sujet, le second de justesse), et ont laminé le BQ qui passe de 49 sièges à… 4. Ils ont voté en masse pour le Nouveau parti démocratique (NPD), un parti social-démocrate, lui procurant même 59 sièges sur les 104 qu’il a obtenus à travers le pays (22 en Ontario, 11 en Colombie britannique, etc.). Celui-ci devient le premier parti d’opposition à la chambre. Les Québécois n’ont pas fait dans la dentelle : ils ont élu de parfaits inconnus (y compris une monolingue anglophone et un étudiant de 19 ans…).

DSC09852 Il fallait voir la tête des souverainistes québécois mardi matin, totalement sonnés par l’ampleur de leur défaite alors qu’ils sont déjà dans l’opposition au Québec (la province est gouvernée par les libéraux). Certes, ils se sont consolés en notant que les enjeux de politique nationale ont dominé le scrutin : les Québécois, qui voulaient la peau des conservateurs au pouvoir, ont voulu voter pour un parti national qui avait une chance d’obtenir une majorité à la chambre. Ils n’ont d’ailleurs élu que 6 députés conservateurs, ce qui n’empêche pas le parti conservateur d’obtenir la majorité absolue à la chambre alors que jusque-là Stephen Harper, le premier ministre, gouvernait avec une majorité relative (son parti passe de 143 sièges à 166 sur 308). Il n’en reste pas moins que l’exception québécoise, qui se confirme, a changé de nature : elle était communautaire (l’identité québécoise), elle devient politique (le Québec est la seule province de gauche dans un Canada de droite). Manifestement, les Québécois ont voulu changer de logiciel, la cause indépendantiste n’étant plus perçue comme prioritaire, même si cela peut changer à l’avenir.

En Belgique, un tel vote a été rendu totalement impossible, car il n’existe plus de partis politiques nationaux, un fait sans équivalent dans le monde. En effet, au lendemain de la fixation définitive de la frontière linguistique en 62-63, séparant le pays entre néerlandophones et francophones selon une ligne est-ouest, tous les partis politiques belges se sont scindés entre Néerlandophones et Francophones : les démocrates-chrétiens, en 1968, les libéraux en 1972 et les socialistes en 1978. Les Verts, eux, sont nés séparés. Il est amusant de se souvenir que les socialistes se sont séparés parce que les Francophones militaient à l’époque pour la fédéralisation du pays, ce que refusaient les socialistes néerlandophones partisans d’une simple décentralisation…

Désormais, en Belgique, chacun est élu par son collège linguistique : un élu flamand n’est responsable que devant ses électeurs flamands pendant qu’un élu francophone n’est responsable que devant ses électeurs francophones. Ce qui ne pousse évidemment pas les élus au compromis, puisqu’il n’a pas de compte à rendre à l’autre communauté. Cette confiscation de la démocratie par les partis va très loin : même si les Flamands voulaient voter pour des partis défendant la fédération belge et l’unité du pays, ils ne pourraient tout simplement pas le faire, car ils n’ont plus le choix qu’entre des partis indépendantistes ou confédéralistes, plus aucune force politique flamande ne défendant un renforcement du niveau fédéral… Et comme les partis flamands refusent d’organiser un référendum sur l’indépendance de la Flandre ou sur toute autre forme de souveraineté-association, c’est l’ensemble du débat démocratique qui est confisqué par les forces politiques.

Autrement dit, la fixation de la frontière linguistique et sa conséquence, la scission de tous les partis nationaux, ont fait le jeu des extrémistes flamands. Trente ans après, les séparatistes sont désormais majoritaires aux élections flamandes et la droite flamande a quasiment effacé la gauche (à peine un quart de l’électorat). À chaque élection, les forces centrifuges, faute de forces centripètes à lui opposer, se renforcent, comme le montre le poids chaque jour grandissant de la N-VA. Un parti politique national reste certes possible : mais toutes les tentatives récentes ont échoué, car il n’y a simplement plus aucune demande.

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