Cannes : Patricio Guzman,cinéaste chilien : Nostalgie de la lumière

Publié le par dan29000

Le Festival de Cannes accueille le cinéaste chilien Patricio Guzmán
Par Cristina L’Homme | Journaliste


Sa trilogie « Batalla de Chile » -cinq heures sur la fin du président Allende- est considérée comme l'un des dix meilleurs films politiques au monde. Un film culte. 
Patricio Guzmán est l'un des cinéastes qui racontent le mieux la réalité du continent latino-américain à travers ses nombreux documentaires, dont « En nombre de dios » (Grand prix du Festival de Popoli 1987), « La Cruz del Sur » (Festival de Marseille 1992), « Memoria Obstinada » (Festival de Tel Aviv 1999), « El caso Pinochet » (Cannes 2002), « Salvador Allende » (Cannes 2004)…


Cette année encore, Cannes présente l'œuvre de Patricio Guzmán, ce grand monsieur du documentaire qui se plaît à « chercher la réalité invisible, celle qui se cache derrière ce que nous voyons… Bien qu'elle soit plus difficile à filmer ».

Son film « Nostalgie de la lumière » sera présenté en sélection officielle, dans le cadre d'une séance spéciale, le 14 mai au Palais du cinéma, salle Buñuel à 19h30. (Voir un extrait)



Il sera présenté à la presse le 13 mai 2010 à 13h30. Ensuite, il voyagera au Chili le 1er juin où il ouvrira le Festival internacional de documentales (Fidocs) que Patricio Guzmán dirige depuis 1997. Entretien.


« Nostalgie de la lumière » : un film sur le passé

« Cela fait longtemps que je voulais réaliser un documentaire sur le désert. C'est un lieu idéal pour les métaphores. On y trouve des momies pré-précolombiennes, l'industrie du salpêtre du XIXe siècle, des mines modernes, des vestiges de la guerre du Pacifique, des disparus du régime de Pinochet, mais aussi des observatoires astronomiques, les plus puissants d'Amérique du Sud. »
« Ceux qui vivent sans mémoire ne vivent nulle part »

« C'est la base du travail d'un astronome puisque la lumière qu'il observe à travers son télescope lui arrive du passé. De millions d'années lumières passées.

Même chose pour les archéologues, les géologues, les historiens, les paléontologues qui étudient les civilisations passées à travers les momies, les vestiges architecturaux, les couches terrestres, les ossements et les peintures rupestres qui résistent encore au temps : eux aussi regardent vers le passé.

Les femmes qui cherchent leurs chers disparus, elles aussi sont tournées vers le passé.

Le désert est un territoire extraordinaire pour parler de l'importance du passé, de la mémoire, pour l'être humain. La mémoire possède une force de gravité qui nous attire.

Je suis persuadé que ceux qui vivent sans mémoire ne vivent nulle part. C'est le point de départ de mon travail et mon point d'arrivée aussi. A travers mon film, je pose des questions, je ne cherche pas obligatoirement des réponses. »

Y a-t-il une façon différente de considérer le passé selon que l'on soit exilé ou que l'on ait vécu dans le pays pendant toutes les années de la dictature ?

« Non, on ne peut pas parler de deux groupes distincts face à un même passé. Le Chili qui ne veut plus regarder vers son passé, affiche une attitude qui l'oppose au reste de la planète : aujourd'hui, partout dans le monde, la mémoire est considérée comme une valeur importante de civilisation, comme le sont l'écologie ou la liberté sexuelle.

Si un pays ne comprend pas cela, c'est qu'il est en retard. Un pays qui veut construire son futur en oubliant ce qui s'est passé, ne construit rien. »
Les médias et livres scolaires responsables

« En même temps, ce qui arrive au Chili ne me surprend pas vraiment : l'opinion publique ne peut pas connaître ni comprendre l'importance cruciale de la mémoire si les principaux médias nationaux répètent depuis 40 ans un discours contraire.

Même les livres scolaires ne racontent pas l'histoire des 40 dernières années. En d'autres termes, alors que les astronomes apprennent en décryptant le passé qui leur vient de plusieurs millions d'années lumières de distance, les enfants chiliens ne peuvent pas lire, à l'école, ce qui s'est passé.

Et malheur au professeur qui touche au sujet ! Les parents se plaignent, accusent l'école de vouloir endoctriner leurs gamins. Le cercle est fermé. »
Les transitions face à la mémoire

« Pendant les vingt années qu'elle vient de passer au pouvoir, la Transition (coalition de centre-gauche, au pouvoir entre 1989 et 2010), n'a pas fait grand-chose pour la mémoire. Elle aurait pu faire beaucoup plus.

Au début, c'était sans doute normal : toutes les transitions (entre un régime dictatorial et une démocratie) doivent faire face à ce problème : il faut faire plaisir à tout le monde pour avancer. Et c'est bien. Puisque cela permet d'éviter la violence. Voilà le mérite de la Transition chilienne.

Mais les transitions passent par des périodes, et je pense qu'après un certain temps, elles doivent réussir à persuader les groupes de personnes plus difficiles à convaincre (et il y en a autant dans les partis de gauche que de droite), qu'il faut arriver à un accord, qu'il faut mettre les choses sur la table et rétablir la normalité.

L'Allemagne est passée par ce processus -douloureux. L'Argentine aussi y travaille. En France, cela a été fait lentement : je n'oublie pas que c'est Chirac -et non Mitterrand- qui a reconnu que des milliers d'enfants juifs ont été arrêtés lors de la rafle du Vel » d'Hiv les 16 et 17 juillet 1942, pour être déportés à Auschwitz. L'Eglise allemande a demandé des excuses publiques pour ne pas avoir pris position contre le nazisme comme elle aurait dû le faire.

Ces gestes-là, vont aussi avoir lieu au Chili dans quelques temps… Parce qu'un pays qui ne retrouve pas son histoire, ne retrouve pas non plus son énergie. Une énergie qui se traduit dans la créativité artistique, la créativité en général.

Mon film « Nostalgie de la lumière » veut en quelque sorte montrer le chemin de la réconciliation. C'est la première fois que je réalise un film de ce type. »
L'Espagne face à son histoire

« Le cas espagnol illustre bien ce problème : depuis 70 ans, les Espagnols savent que les restes de plus de 100 000 personnes gisent quelque part sous les chemins de la campagne, et qu'ils ne peuvent pas recevoir une sépulture digne parce que le pays ne s'est pas donné les moyens de les chercher ni de les déterrer. C'est terrifiant.

La mémoire du passé n'est pas une théorie, ni une chose abstraite : elle influence chacun de nous, elle joue sur le comportement quotidien, et lorsqu'elle est niée, elle fait perdre de l'énergie.

Si l'Espagne n'a pas encore pu apporter tous ses talents au concert de l'Union européenne, c'est parce que le pays doit régler un problème interne -lié au passé- qui l'empêche d'avancer en totale confiance.

Le même problème de mémoire se pose en ex-Yougoslavie, au Guatemala, au Cambodge, en Argentine, en Uruguay… et dans de nombreux autres pays du monde. Le XXe siècle a été le siècle des génocides. »
Vous définiriez-vous comme un cinéaste militant aujourd'hui ?

« Le cinéma militant a disparu dans les années 80. Il n'y pratiquement plus personne aujourd'hui, qui réalise des films au service exclusif d'une idée ou d'un parti.

Moi, je suis un cinéaste qui essaye de faire en sorte que ça aille mieux. Un cinéaste qui admire la science et les recherches qui visent à rendre le monde plus viable pour tous.

Nous sommes nombreux à penser que le capitalisme sans règles ne mène nulle part, que nous pouvons construire une société plus humaine. Que devant le nombre croissant de défis à relever, il existe des secteurs de la société, très nombreux, qui n'appartiennent pas au pouvoir politique, mais qui ont beaucoup plus de solutions à apporter que les politiques.

Ces voix-là se font entendre de plus en plus. On ne peut pas, aujourd'hui, gouverner une ville comme Ciudad de Mexico et ses 50 millions d'habitants avec des idées du XVIIIe siècle ! »
Vous aimez former des jeunes réalisateurs, diffuser des documentaires.

« J'ai toujours adoré la diffusion et la pédagogie. J'ai commencé à donner des cours quand j'étais encore un tout jeune réalisateur.

Et aider à diffuser, appuyer comme on peut, c'est important à mes yeux. Parce que c'est l'équipe, le groupe, qui peut changer les choses, pas un individu isolé.

Le festival de documentaires qui se tient au Chili tous les ans depuis 1997, rassemble près de 13 000 spectateurs aujourd'hui. Cela m'apporte autant que de réaliser un film. »


Source : RUE 89 

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