Cantique de la racaille opus 2, de Vincent Ravalec

Publié le par dan29000

 

 

 

 

CANTIQUE.jpgVincent Ravalec est un écrivain prolixe. Une quarantaine de livres en 18 ans, c'est beaucoup. Mais il faut dire que l'homme est un touche à tout littéraire, des romans aux essais en passant par la poésie, la BD et la littérature jeunesse. 

Il s'était fait connaître en 1992 par un premier livre assez incandescent "Un pur moment de rock'n roll", un bel ensemble de nouvelles, qui fut suivi deux ans plus tard par le très fameux "Cantique de la racaille". 

Il obtint alors le Prix de Flore et une belle carrière débuta pour lui, alternant cinéma (réalisation et scénario), et littérature.

 

Quinze ans plus tard notre auteur nous propose donc en cet automne une suite à "Cantique". Il est vrai que cela est assez tendance. Bret Easton Ellis vient juste, lui aussi, de céder à cette tentation que l'on peut comprendre. Une partie du public des écrans délaissant les longs métrages pour les séries, pourquoi les écrivains ne vogueraient-ils pas dans cette direction. D'autant que Djian a déjà tracé la route depuis quelques années.

 

Donc suite il y a, mais rassurez-vous l'on peut parfaitement la lire sans avoir lu la livraison précédente. Pourtant je vous conseille de la lire tout de même (parue en format poche), c'était sans nul doute un de ses meilleurs romans...

 

L'on va ainsi retrouver quelques personnages connus, et d'abord Gaston, qui dans l'épisode précédent avait subi les hauts et les bas d'un magouilleur capitaliste durant les eighties. Elevation et descente infernale, puis case prison. Vibromasseur, Mercedes et dope ne lui avaient pas vraiment bien réussi.

 

Le temps a passé, comme dans les romans.

Gaston sort de prison, quinze ans plus tard quand débute cet opus 2. Notre société ultra-libérale ne s'est pas vraiment améliorée, mais elle a beaucoup changé. Décalage. Il doit chercher comment s'en sortir. Dans un premier temps il va devenir paparrazo pour le compte d'un émir voulant piéger d'autres émirs.

Les émirs ne s'aiment pas vraiment entre eux, c'est bien connu. Donc il va voler des photos dans une fête orgiaque où les émirs sont dans des activités pas très catholiques. Si on puit dire !

Le roman avance vite, un peu comme  une bande dessinée pleine de rebondissements plus ou moins farfelus, plus ou moins burlesques. Un vrai côté grand guignol, pas déplaisant d'ailleurs. 

Après son expérience, difficile, car les émirs ne se laissent pas faire, normal, notre héros va devenir médium et aussi agent secret, se transportant de l'Egypte en Inde. Inévitablement, il y a un complot, international le complot, c'est mieux.

Et le tout avec humour et insolence, l'humour  rock and roll de Ravalec... 

Saupoudrons le tout d'une grosse pincée de spiritualité New Age, d'une petite pincée de sexe, d'une clé USB et nous avons là, entre nos mains, un bon gros roman. Sans doute pas le meilleur de Ravalec, mais qui oserait  affirmer que les suites sont meilleures que les premières parties. Cela est valable pour Bret Easton Ellis, pour Ravalec, ou pour le Parrain de Coppola.

C'est une évidence...

Dans tous les cas, le roman avance vite, se laisse lire avec plaisir, et la sarabande dans le monde entier est vraiment haletante. Alors que demander de plus, le contrat est réussi.

 

Dan29000

 

Cantique de la racaille

Opus 2

Vincent Ravalec

Editions Fayard 

2010 / 440 p / 20,90 euros 

 

 

 

 

EXTRAIT /

 

Chapitre 1

(Jésus s’éclipsant du tombeau)

La première chose que je pense en mettant le pied dehors, c’est que le monde a changé. Je le sens dans l’air. Je le sens à la tête des gens. La veille, j’ai rêvé du tableau d’acuité visuelle face auquel, dans la pièce qui jouxte l’infirmerie, Hepner-qui-sait-tout me prodiguait ses leçons secrètes : les lettres représentaient les formes nouvelles et mouvantes de l’extérieur. Je suppose – ou plutôt comme Hepner m’a appris à le supposer – qu’il s’agit d’un message envoyé par un recoin de mon cerveau pour mieux gérer l’anxiété qui étreint les détenus après une longue peine.

J’ai obtenu une permission, à un mois de ma libération, après treize ans, huit mois et quatorze jours (si je ne compte pas la garde à vue qui a précédé mon incarcération). Cette mesure ne m’a été accordée qu’en raison de l’imminence de ma libération, et encore parce que Hepner l’a appuyée. Pendant ma détention, j’ai joué de malchance, mes demandes de conditionnelle ayant été systématiquement reléguées aux oubliettes. Comme si un sort malin s’acharnait à me maintenir prisonnier. Soit des faits-divers scabreux mettant en scène des détenus récidivistes défrayaient l’actualité, soit survenaient des élections, et donc un climat peu propice à la clémence. Quand ce n’était pas le directeur qui m’avait dans le nez. Quoi qu’il en soit, la réponse était toujours la même : pas de liberté, comme un leitmotiv dément à vous rendre fou. Avant d’y être confronté, on aurait tendance à penser que certaines situations seront invivables, qu’il sera impossible d’y survivre. C’est en partie faux, puisque je n’étais pas mort. Non pas d’ailleurs que je n’aie songé me suicider, mais je suppose qu’avoir une plus haute idée de mon destin que ce qui était mon lot, et le fait également d’avoir été un capitaine d’entreprise, d’avoir surmonté beaucoup de difficultés lorsque j’avais ma société, tout cela m’a aidé à traverser l’épreuve.

Les deux paparazzi avec qui j’ai rendez-vous m’attendent à l’angle de la rue. Je monte dans la voiture et, sitôt la portière refermée, je leur demande s’ils ont l’argent. Ce sont les premières paroles que je prononce à l’air libre, après ces absurdes années d’enfermement. « Vous avez l’argent ? » Et même si le monde a changé, cette phrase claque dans l’air comme des retrouvailles joyeuses, comme la certitude d’une reconnexion immédiate avec les forces vives qui, en profondeur, animent la marche des gens, de la Terre et du monde.

 

 

 

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