Care, le nouveau gadget du PS, par Serge Quadruppani

Publié le par dan29000

Le Care, nouveau gadget idéologico/pubard du PS, va sauver la gauche ! Pas moins... D’ailleurs, Martine Aubry, qui en a fait son mantra électoral, n’en démord pas : le care, c’est l’avenir du socialisme. Une énième tartuferie médiatique sauce Solférino qu’on accueillerait d’un silence dédaigneux si elle n’était si représentative des nouveaux visages du contrôle social charitable.

Je ne veux pas qu’on prenne soin de moi


Ton « care », tu sais où tu peux te le carrer ?

 par Serge Quadruppani

À la suite de ce que des sociologues ont appelé, avec une certaine pertinence, la « crise du consentement » [1] de Mai 68, on a constaté dans la période 68-75 « une chute du nombre de femmes domestiques » [2] : comme on disait alors dans les films de Chabrol, « on ne trouvait plus de bonnes ». On mesure la régression sociale quand on voit, plus de 40 ans après, le principal parti qui se veut l’héritier du courant réformiste de gauche en France, faire des « services à la personne », sous des formes variées, l’axe principal de sa tentative pour se donner un programme. On a déjà eu l’occasion, et on en aura d’autres, de développer l’idée que, contrairement à ce que pensent les nostalgiques du Grand Parti des Travailleurs de Fakir et de feu Le Plan B, il n’y a plus de place pour un véritable réformisme dans le capitalisme tardif. A quoi il convient d’ajouter, évidemment, que le parti socialiste, tout ce qu’on peut lui souhaiter depuis très longtemps, c’est qu’il crève.

Pour l’heure, sans nous attarder davantage sur le fait que le care, dernier gadget idéologique découvert par la première secrétaire lilloise, fut lancé par Veltroni il y a bien dix ans (en se plaçant sous le parrainage de Clinton), pour dynamiser la gauche institutionnelle italienne avec le succès qu’on sait (elle est au fond du trou), sans nous laisser troubler par des images faciles (je sais pas vous mais moi, poussé par un intérêt bien sûr purement sociologique, je jette parfois un coup d’œil sur certains sites et cette histoire de care, ça me fait irrésistiblement penser au rayon handjob du supermarché des fantasmes - essayez de taper ce mot sur google, vous verrez ce que j’entends par là), bref, sans plus digresser, voyons ce que, dans la pratique, la mirobolante proposition aubryste recouvre.

En complément d’une interview de la mairesse de Lille est paru dans Le Monde du 06/06/10 un assez effarant article, dans le genre publireportage de bulletin municipal, où l’on voit à l’œuvre l’extraordinaire nouveauté du concept. Par exemple, pour les « seniors » (rien que ce mot, déjà, me donne des envies de bazooka) : « dernière idée en date, recréer les bals de leur jeunesse, pour occuper les trop longs dimanches après-midi. Le premier musette a eu lieu le 30 mai. En pleine Fête des mères, les épouses de notaires du Lion’s Club ont gracieusement tenu la buvette. D’autres bénévoles (parmi les quelque 150 "ambassadeurs de la solidarité" inscrits sur les fichiers de la ville) ont fait valser ces dames ». Et les exemples s’accumulent : ce ne sont que visites de « Clarisse et Baptiste » (« Alors, madame, ça va la santé ? Et votre tension ? ») à une gentille vieille, cours de soutien d’un futur ingénieur à un lycéen plein d’enthousiasme, Lille Plage au pied des barres d’immeubles et autres « locaux de convivialité ».

On pourrait simplement ricaner de ce recyclage du catholicisme social de papa Delord et de la tentative de généraliser dans un gloubi-glouba english la charité des dames patronnesses. Mais il y a peut-être davantage à comprendre. Selon Marianne [3], Fabienne Brugère, philosophe bordelaise a « « vendu » à la première secrétaire du PS la notion de « care » ». Dans une interview à l’hebdomadaire, elle se penche sur la question des relations salariales : « il s’agit bien d’instaurer de la clinique sociale, de trouver les moyens de mieux travailler collectivement plutôt que de faire appel à des consultants qui dressent des plans sociaux ex cathedra. La clinique sociale porte sur l’interpersonnel, sur les formes sociales dans lesquelles se trouvent pris les individus. Prendre soin des métiers, c’est également privilégier des syndicats attentifs à une implication réelle des salariés dans les entreprises ».

Bref, il s’agit de pousser les salariés à mieux participer à leur exploitation (en s’impliquant « réellement » dans l’entreprise) grâce à la « clinique sociale ». Le terme est à soi seul un aveu : on va traiter tout ce qui empêche de « mieux travailler collectivement » comme une pathologie. Et pour cela, la notion centrale, celle qui revient avec insistance, notamment dans l’interview d’Aubry déjà citée, c’est l’idée de l’ « accompagnement personnalisé ». Cette charitable volonté d’aider au plus près les individus procède d’une visée (à peine) implicite : évacuer ce qui fut l’essentiel, le cœur même de la gauche historique, y compris la plus modérée : le conflit collectif.

Dans la deuxième partie de ce texte, nous examinerons comment l’excellent Droit à la vie ? d’Alain Brossat (coll. « Non Conforme », Le Seuil, 2010) nous permet de situer le care dans une biopolitique générale : « le "droit à la vie" ne peut être promu qu’à la condition que la vie fasse l’objet d’un soin continu, lequel établit ipso facto une relation de dépendance, une hétéronomie entre la « vie » et ce qui la protège, l’améliore, l’encadre – qui en assure l’entretien, cares for it. Ce qui peut encore se dire autrement : la vie dont le droit est affirmé ne peut se voir promue sans police, sans une multitude de dispositifs policiers destinés, selon la tautologie identifiée précédemment, à la faire vivre. » Ou comment le soin que nous promet le paradis aubryste participe du même mouvement qui conduit au contrôle au plus près de la vie même, par puces interactives, vidéo-caméras avec logiciel détectant les comportements anormaux, détection à la maternelle des mauvais comportements ou décèlement précoce des futurs terroristes à la Bauer-Raufer. Car la « démocratie immunitaire » (Brossat) du care ne saurait se passer de l’industrie de la peur [4].

Notes

[1] Boris Gobille, "Mai 68, crise du consentement et rupture d’allégeance", in Mai Juin 68, sous la direction de D. Damamme et Boris Gobille, Les Editions de l’Atelier, 2008.

[2] Dominique Memmi, "Mai 68 ou la crise de la domination rapprochée", ibid.

[3] 22-28 mai 2010, pp. 78-79.

[4] Là-dessus, voir l’irremplaçable travail de Pièces et main d’œuvre.


Source : Article XI 

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