Caroline du Nord : Cherokees 1 Duke Energy 0

Publié le par dan29000

Les Cherokees sauvent leur mont sacré contre Duke Energy

 
Par Hélène Crié-Wiesner 


Le mont Kituwah, en Caroline du Nord, est un lieu sacré pour les Indiens Cherokee. Il se trouvait dans la corbeille de naissance de leur « nation », cadeau du Créateur. La compagnie électrique Duke Energy ne pouvait choisir pire endroit pour décider d'y planter son nouveau centre de redistribution.


Ceux qui se sont autrefois battus contre le projet EDF de ligne à haute tension des gorges du Verdon, ou encore de la centrale nucléaire de Plogoff à la pointe du Raz, auront une petite idée de ce dont je parle : le saccage d'un site paysager grandiose est toujours difficile à avaler.

Imaginez ce qu'un conflit analogue peut donner aux Etats-Unis, dans un contexte politico-religieux opposant une puissante entreprise privée, délivrant un service public, à l'une des plus emblématiques tribus de « native americans » du pays. Sanglante, la bataille ? Hum… Dans ce pays, les Indiens ont des arguments qui portent.

J'ai récupéré l'essentiel de l'histoire dans plusieurs médias, mais la plus grosse partie provient d'un article du News & Observer, le quotidien de ma ville.

On peut la lire aussi dans le Cherokee Phoenix, le journal en ligne de la tribu. Inutile de préciser que les radios locales ont tenu leurs auditeurs en haleine avec ça pendant des mois.

Enchâssés dans les Smoky Mountains, cette partie magique des Appalaches noyée de brouillard qui regarde vers le Tennessee, baignés par la Tuckasegee River, le mont Kituwah et la vallée alentour constituent rien de moins que la terre promise des Cherokees.
Les Indiens soutenus par les locaux pour défendre la vallée

Bien évidemment, la vue panoramique qu'on a de cette montagne sacrée est considérée par les Cherokees comme faisant partie du cadeau divin. Aussi, quand l'an dernier Duke Energy a commencé à débroussailler le terrain de l'autre côté de la rivière, les yeux des Cherokees leur sont sortis des orbites.

Duke est un des plus gros producteurs d'électricité des Etats-Unis. Basé à Charlotte, Duke opère dans les deux Carolines, en Ohio, Indiana et dans le Kentucky. Ses sources de production sont diverses : nucléaire, charbon, pétrole, gaz et barrages hydroélectriques.

Duke a besoin d'améliorer la sécurité de son réseau de distribution. Il lui faut une station relais mesurant 200 m sur 50 m, évidemment hérissée de tours métalliques hautes de 30 m, et de lignes électriques haute tension. Cette vallée si sereine allait changer d'allure, c'est sûr.

Après quelques palabres infructueux, la tribu en a appelé à l'instance régulatrice de l'Etat de Caroline du Nord, la North Carolina Utilities Commission, tout en continuant les pourparlers avec la compagnie.

Celle-ci a fait mine de chercher un terrain ailleurs, en sachant que ça n'allait pas être possible, vu qu'elle avait déjà bien regardé avant d'acheter celui-ci 1,5 million de dollars il y a deux ans.

En mars, la commission décrète un moratoire sur la construction pour trois mois, et ordonne à Duke de répondre légalement aux arguments présentés par les Indiens, désormais épaulés par un groupe local de défense de la vallée.
Protéger les rites religieux effectués au sommet du mont Kituwah

Négligeant l'argument écologique, qui a peu de chance de peser face à la nécessité de sécuriser un réseau qui alimente plusieurs millions de personnes, les avocats jouent la carte de « l'héritage naturel et culturel ».

Les Cherokees effectuent chaque mois des rites religieux au sommet du mont, et ils estiment que le cadre est partie intégrante de ces cérémonies. Dieu n'aurait sans doute pas allumé la flamme éternelle, qui marque l'apparition de la tribu sur terre, sur un rocher faisant face à une forêt de pylônes.

Pour les Indiens, cette querelle territoriale est emblématique de la fin définitive de l'époque où les Blancs n'avaient qu'à dire : « Otez-vous de là qu'on s'y mette. »

Autrefois contraint à l'exode, le peuple cherokee se débat aujourd'hui contre son extinction, entamée il y a deux siècles.

En 1830, une partie des Cherokees, habitants historiques du sud-est de l'Amérique du Nord, a été expédiée de force vers l'ouest, en Oklahoma. Ceux qui ont pu rester sur une minuscule partie de leurs terres sont concentrés ici, dans les Appalaches.

Sur les 14 000 membres appartenant à cette « Eastern Band of Cherokee Indians », moins de 300 sont aujourd'hui capables de parler leur langue, estime Tom Belt, coordinateur du programme linguistique cherokee à la Western Carolina University.
Le mont Kituwah racheté avec l'argent du casino de la tribu

Il est facile de comprendre pourquoi les Indiens, à qui les Blancs n'ont pas laissé grand-chose de leur patrimoine au fil de la colonisation, s'accrochent au peu qui leur reste.

Les Cherokees n'ont regagné la propriété de ce mont Kituwah qu'en 1996. Ils l'ont racheté 3,5 millions de dollars (pour 309 ha de terrain), avec l'argent gagné par un des casinos caroliniens appartenant à la tribu.

Cela dit, tous les membres de la tribu n'étaient alors pas d'accord sur ce qu'il convenait de faire de ce site historique.

Plutôt que de le consacrer à nouveau aux rites ancestraux, certains auraient bien développé un hôtel de luxe, un golf, voire un circuit pour courses automobiles. Le circuit aurait sans doute posé moins de problèmes à Duke Energy.

Bref, Duke a officiellement répondu le 16 avril aux questions légales soulevées par les opposants. Ces derniers l'accusaient notamment de n'avoir jamais réclamé de permis de construire avant d'entamer les travaux pour son projet évalué à 52 millions de dollars.

Réponse : comme il s'agissait « juste » d'un accroissement de la capacité de transport de la ligne, ce n'était pas la peine.
La défaite, un choix politique prudent pour Duke Energy

En gros, la société Duke laisse entendre qu'elle pourrait facilement gagner l'affaire sur le plan juridique si elle le voulait. Mais, figurez-vous, elle ne le veut plus.

Empêtrée dans un écheveau historico-tribal qui dépasse le terre-à-terre bien connu des entreprises, elle prononce même un mea culpa :

« Nous n'avions pas réalisé qu'un impact visuel avait une importance culturelle. Maintenant que nous connaissons mieux les origines du peuple cherokee, nous comprenons. »


Fin mai, donc, Duke Energy annonce qu'elle bat définitivement en retraite sur ce coup-là, à cet endroit-là, et qu'elle est heureuse d'avoir désormais des alliés dévoués qui vont l'aider à trouver un autre terrain dans les parages.

Il est loin, le temps où les cow-boys gagnaient toujours face aux Indiens, n'est-ce pas ?


Source : RUE 89 

Publié dans environnement

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