Chaos Communication Camp 2011, retour sur son histoire

Publié le par dan29000

 

Chaos Communication Camp 2011 : c’est le hack général !

La quatrième édition du raout quadriannuel du Chaos Computer Club de Berlin se tient du 10 au 14 août à côté de Berlin. Retour historique sur cet événement dont l'évolution renvoie à celle du rôle social des hackers.


par Sabine Blanc  



Août 1999, le premier Chaos Communication Camp est organisé par le Chaos Computer Club [en], mythique hackerspace berlinois. Au menu, essentiellement la sécurité « ou plutôt l’insécurité », pour reprendre les termes de Wired [pdf, en]

Une décennie après, la sécurité n’est plus qu’un thème parmi d’autres : désormais, c’est notre société entière qui se hacke, comme une réponse concrète à la crise morale, économique et politique qui ronge le système actuel. Une évolution qui résume à elle seule le changement de dimension des hackers, passés de la cave hermétique à la lumière de la place del Sol madrilène. Ou peut-être est-ce tout simplement l’époque qui leur est favorable : il est fini, le temps de l’avant-garde ?

1999 : « Nerds, hackers et phreaks de la terre entière »

Le « Woodstock des hackers » a donc commencé voilà plus de dix ans [en] à Altlandsberg, à côté d’un lac. Il s’inspire de HIP, Hacking in Progress [nl], un festival du même type qui a eu lieu deux étés plus tôt, à côté d’Amsterdam, en un peu plus organisé.

« Nerds, hackers and phreaks from around the world », ils sont environ 1.500 à réfléchir ensemble pendant trois jours sur des questions très techniques : failles de sécurité, cryptographie, re-engineering et… crochetage de serrure, y compris sous l’eau, pour le pur plaisir de la mécanique neuronale. Le centre névralgique : une tente géante où s’alignaient les ordinateurs, connectés à un réseau sans fil ; autour, selon sa marotte, chacun pouvait s’installer dans un des villages thématiques [en]. L’un d’eux est tout de même dédié à « l’art et la beauté » [en], en clair l’utilisation des technologies dans un cadre créatif.

La légende [en] raconte que ce petit monde -est-il utile de préciser son sexe ?- avait pour mission de réparer un vaisseau, Cœur-en-Or1, dont l’ordinateur central a capoté. L’engin trônait au milieu du champ, rutilant comme C3PO. Le récit en sera repris les éditions suivantes.

Si l’activité cérébrale est intense, l’ambiance est au grand camp de vacances plutôt qu’à la prépa ingénieur. Dans la leisure lounge, des DJ jouent de la musique, la bière est aussi abondante que le débit et il se peut que des space cakes voire des space waffles circulent. La violence est bannie : c’est ainsi qu’en guise de punition, un jeune participant qui a essayé de s’en prendre au réseau s’est retrouvé à nettoyer les toilettes.

Cet aspect nerd potache ne doit pas faire oublier une caractéristique propre aux hackers allemands à l’origine de l’événement, que résumait d’une phrase Wired [pdf, en] : « Le mouvement hacker en Allemagne est tellement sur le devant de la scène qu’il s’est quasiment imposé comme une branche du gouvernement. » Interrogé par Computer World [pdf], le porte-parole du CCC Andy Muller-Maguhn « note que contrairement aux États-Unis, qui impose des restrictions à l’exportation sur le cryptage, les hommes politiques allemands ont écouté les conseils de la communauté hacker et ont donc choisi de ne pas imposer des contrôles similaires. »

Les gens ont toujours eu une réflexion critique sur le fascisme, c’est pourquoi ils veulent avoir la main sur la technologie et non être soumis à elle.

Pour technique qu’elle soit, avancent ses partisans, la cryptographie est surtout une façon de défendre la liberté de l’information. Computer world [pdf, en] rapporte ainsi les explications de Dave Boyce, qui travaille pour un FAI à Amsterdam. Il « a déclaré que le but final du Camp était de créer un réseau d’activistes technique et humain pour défendre de telles politiques. »

Il est important que la crypto soit libre de tout contrôle gouvernemental afin que nous puissions échanger l’information librement parce qu’en fin de compte, notre liberté commence avec l’échange d’information. Ce que nous faisons, c’est créer un cadre pour la liberté de l’information.

Cette spécialisation sur les questions de sécurité fait aussi déjà des hackers, par l’odeur des compétences alléchées, une cible de choix des entreprises et des gouvernements. David Del Torto, directeur des technologies pour les services de sécurité chez Deloitte & Touche à San Francisco organise ainsi des ateliers intitulés « Prends ce boulot et pingue-le » ou « hacker les échelons de l’entreprise pour le fun et le profit ». Mais attention, comme le journaliste est prié de se tenir à carreau, le chaland venu pour les affaires en sera pour ses frais, au sens propre du terme : les « visiteurs business », c’est-à-dire toute personne « riche ou travaillant pour une entreprise ou un gouvernement qui veut que vous soyez présent au Camp car il y a beaucoup à apprendre ou parce que vous avez un certain intérêt commercial », doivent payer un ticket d’entrée de 1.500 marks, soit environ 770 euros.

Mais certains de déplorer cette mono-maniaquerie, comme Stephanie, une jeune Amsterdamoise [pdf, en] : « C’est sympa de camper, mais à HIP, il y avait davantage de gens intéressants et divers. »

2003 : « c’est un état d’esprit »

L’édition suivante [en], qui est passée à quatre jours, semble avoir entendu son appel. Si les intitulés des conférences [en] sont abscons pour le profane (« why PKI and digital signatures suck », « Selinux – the NSAs secure Linux », « Congestion control in IP networks »), le politique plane au-dessus du Camp, comme les drones miniatures bricolés par des participants. Il suffit de lire l’introduction au programme des conférences :

Le Camp vise à promouvoir les échanges entre les idées et les concepts techniques, sociaux et politiques afin de trouver de nouvelles manières de rendre ce monde un petit peu plus amical pour les êtres intelligents.

Dans la vidéo de présentation [en], un des organisateurs explique que si le CCC « n’est pas un événement commercial mainstream, c’est pour les hackers, et il existe un éventail large de hackers. Ce n’est pas que le stéréotype du gars derrière son ordinateur, il s’agit davantage d’une approche générale sur la façon de voir la vie et d’appréhender les choses. [...] C’est un état d’esprit. »

Longue barbe à la Stallman, casquette, jupe et sweat très baba cool, John Gilmore, un des fondateurs de l’EFF, hacker historique et grande figure du mouvement cypherpunk, développe son point de vue : « L’affaire John Gilmore vs John Ashcroft 2 a commencé car je n’aimais pas la politique américaine qui consistait à exiger des gens qu’ils montrent leur carte d’identité avant de pourvoir prendre l’avion. J’ai pensé que c’était inconstitutionnel. Ce n’est pas une bonne chose pour une société libre et ouverte. C’est bon pour un État policier. » Et de raconter devant une assemblée acquise à sa cause une anecdote : en voyage de San Francisco à Londres, il arborait un badge « Suspected terrorist ». Le capitaine lui demande de le retirer, il refuse, arguant que c’est « une déclaration politique », l’invitation se transforme en ordre car « il met ainsi en danger la sécurité de l’avion et qu’il viole la loi fédérale ».

Et entre deux discusions socio-technico-politiques, les campeurs qui ont envahi les 60.000 m2 s’amusent, parce que ce sont au fond, comme l’explique un organisateurs, des enfants : LEGO, jeu de go géant, castagne amicale, baignade…

2007 : « hackers, artistes et formes de vie associées »

Cinq jours de réjouissances et un déménagement à Finowfurt, sur l’aéroport jouxtant le musée de l’aviation [de], installés dans une ancienne base soviétique, au milieu des hangars peuplés d’avions : « hackers, artistes et formes de vie associées » s’ébrouent lors de la dernière édition [en] sur leur nouveau terrain de jeu de 100.000 m2. Entendre par « formes de vie associées » les makers, fablabs, et autres adeptes du DIY, autant de gens qui font la révolution eux-mêmes.

Signe des temps, le communiqué de presse [en] présentant le programme des 76 conférences attaque par l’aspect politique : « De sujet plus politiques comme la surveillance croissante de l’individu, en passant par les nanotechnologies, jusqu’aux attaques sur les réseau GSM, et autres sujets relatifs à la sécurité, il y a toujours quelque chose d’excitant. » Les animations [en] sont rangées selon six catégories : général, hacking, société, science, communauté et culture. On y emmènerait presque sa mère…

Un atelier s’intitule carrément « Global Democracy ». Normal, quand le but de la réunion est d’avoir des discussions sur des « idées technico-créatives pour le monde d’aujourd’hui et de demain. » Et en parlant de demain, une crèche accueille les bébés-hackers.

Autre signe, le discours envers la presse [en] est maintenant plus enrobé : « la presse est  la bienvenue  – l’ouverture envers le public a toujours été et est une des valeurs-clés du CCC. Toutefois, nous vous demandons de faire attention à certaines règles sur le respect de la vie privée de nos invités », c’est quand même plus sympa que d’attaquer directement sur le respect de la vie privée, comme en 2003 [en].

2011 : « une proposition modeste pour les 23 prochaines années »

La mouture 2011 [en] reprend, en l’amplifiant, la ligne de la précédente édition, invitant encore « les hackers et formes associées » aux « échanges libres d’idées technique, sociale et politiques » (voir la longue liste des animations [en] programmées).

Tout cela excite au plus haut point la petite communauté française qu’on retrouve un peu partout notamment dans la FrenchEmbassy, le village de la Quadrature et le village gaulois. Petit sondage express sur ce qui leur plaît le plus, à l’instar de Marc, du Tetalab, qui se félicite de cette « approche de plus en plus tournée sur les makers et qui s’ouvrent sur les citoyens » :

Alex (Tetalab) : « le badge r0ket (le badge du CCC 2011, mode de fabrication ici, [en], ndlr) ; la conférence de DYNDY sur Bitcoin et les nouveaux systèmes monétaires, je trouve ça dur a expliquer à des gens, eux arrivent à très bien formuler toutes ces idées ; celle sur le grassroot Internet [en] avec Rop Gonggrijp, un des fondateurs de XS4ALL4 3 ; et celle intitulée « Journalism needs hackers to survive » [en]. Ce n’est pas OWNI qui le contredira :)

Hop (Tetalab) : « l’engagement technologique et politique ; le réseau alternatif de satellites ». La thématique de l’espace est à l’honneur cette année, avec le Hacker Space Program qui envisage, outre le « banal » lancement d’un réseau satellite, rien moins que d’envoyer un hacker sur la Lune en 2034, histoire de se substituer aux Etats défaillants sur le terrain de l’exploration spatiale.
S (Tetalab) : « Se  retrouver avec d’autre hackerspaceux français et européens autour d’un bon verre de Club-Mate (un thé gazeux sans alcool, ndlr) ; tout ce qui concerne la radio (GSM, Tetra, RFID,  WiMax), la présence (que j’espère massive) de quadricoptère DIY et de  RepRaps. »

Sylvain (LOG) : « Retrouver les hackerspaceux parisiens, toulousains, niçois, suisses et les Nordistes dans une ambiance bon enfant ; participer à des workshops qui peuvent s’étaler sur quelques jours, comme le montage d’une imprimante 3D, d’un microdrone, ou s’improviser en fonction des demandes ; discuter de l’avancée de projets luttant pour garder un Internet libre (Tor, La Quadrature, Telecomix), et des projets de déploiement d’infrastructure décentralisée, résiliente, et sous contrôle citoyen (réseaux WiFi mesh, réseaux sociaux décentralisés, “Pirate Box”, etc) ; et en plus on va avoir le droit à Dan Kaminsky dont les présentations mélangent adroitement l’aspect informatif et la grosse comédie qui tâche :) »

Présent ces cinq jours, OWNI ne boudera pas son plaisir de néophyte et tentera de jongler au mieux entre les tentes pour vous rapporter la substantifique moelle de l’événement, le tout sans faire tomber son verre de bière.



Photo de une: Ophélia Noor

Crédits photos Flickr CC PaternitéPartage selon les Conditions Initiales cosmo flash, Paternité cocoate.com, PaternitéPas d'utilisation commercialePartage selon les Conditions Initiales markhoekstra.

  1. Heart of gold, allusion à la série culte Le Guide du voyageur intergalactique []
  2. du nom du procureur général des États-Unis lors du 1er mandat de Bush de 2001 à 2005, plus d’info ici [en] []
  3. « premier FAI qui a offert l’accès à Internet aux particuliers au Pays-Bas », en 1993, source, ndlr []

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