Chômage longue durée : un témoignage très emblématique

Publié le par dan29000

A la recherche du boulot perdu

Ce témoignage est le plus long mais il est emblématique du parcours sans fin et sans espoir de certains. Tracasseries administratives. Mépris, attitudes insultantes, manque d’humanité d’employeurs. La grossièreté est trop souvent l’apanage de ceux qui croient détenir un pouvoir sur autrui.



 Je vous fais parvenir mon témoignage de chômeuse de longue durée, trop longue durée. La première chose qui relève de l’imbécillité  ambiante, c’est la réflexion de mon mari quand j’ai été licenciée: «Qu’est-ce que tu as fait comme connerie?»

J’ai été licenciée en 1986, depuis lors je n’ai plus trouvé aucun travail fixe. Ma première date d’inscription étant trop ancienne, elle ne figure même plus sur ma fiche ANPE. Il y a douze ou treize ans, rien n’ était mis à la disposition des «offreurs de services», comme on se plait maintenant à nous appeler à l’ANPE : ni téléphone, ni minitel, ni rien, depuis lors, tout ceci a été restructuré mais moi, je fais partie des murs.

Inscrite rue Simonet, dans le XIIIe, le personnel ne sait plus quoi me dire: pour changer de métier, je suis trop âgée – à 51 ans je serais considérée comme une débutante. Ne plus mettre sur mon CV «secrétaire de direction», cela peut effrayer un employeur potentiel. Virée à l’aube de mes 40 ans, je me suis formée à l’informatique sur mes propres deniers (5.000frs pour un stage Textor et Multiplan) car les chéquiers-micro n’existaient pas.

Dans les ANPE, ce qu’on nomme pompeusement «entretien de suivi» n’est qu’une succincte recherche sur micro-informatique, en fonction de votre code ROM. Lors d’un de ces entretiens, le conseiller m’a suggéré, compte tenu de mon âge, de me teindre parce que j’avais les cheveux blancs. J’ai failli tomber à la renverse mais j’ai joué le jeu: «et de quelle couleur, pensez-vous?» et nous voilà partis dans les variations de teinture. Aberrant.

Premier licenciement par un cabinet d’avocats qui avaient sous-estimé l’affaire de recouvrement de créances qu’ils venaient de racheter. Je travaillais alors à mi-temps pour 2.500frs par mois. Neuf mois de galère avant de retrouver un nouvel emploi puis nouveau licenciement après six mois pour «motif personnel», motif qui ne figure pas dans la nomenclature agréée. Là encore, pas d’indemnité et non-respect des procédures. Après conseil d’un avocat, je me suis tue, je n’aurais rien obtenu d’un tribunal après seulement six mois d’exercice et, avant un an, les entreprises ne cotisent pas à l’Unedic.

Dès 1986, j’ai recommencé à faire de l’intérim mais, trop vieille ou pas, il faut savoir que les missions dans les secteurs tertiaires se raréfient et que si vous n’obtenez aucune mission en six mois, il faut recommencer tous les tests car votre CV est jeté.

Quand les CES ont vu le jour, je me suis précipitée, je n’avais pas d’autre choix que d’accepter, à l’âge mûr, des sous-emplois.  L’ANPE avait tout collationné dans son agence de la rue Oberkampf et on a eu droit à une réunion générale. Sur un ton odieux, on nous a informé qu’il n’y avait aucune place pour ceux qui ne savaient ni lire ni écrire. On m’a proposé d’être «passeuse de serpillère», pionne dans un lycée, pour me faire encore insulter, merci. Je me suis donc débrouillée seule. Le Figaro Economique donnait le nom de grandes entreprises publiques qui recrutaient, j’ai donc fait acte de candidature.

Premier C.E.S. à  l’Inserm signé d’emblée pour un an, service «Communication extérieure», «Bureau de l’image». Rien à signaler sauf que mon patron m’a prévenue qu’il fallait tout faire, y compris le ménage, les carreaux, l’aspirateur. Je l’ai fait.

Deuxième C.E.S. à l’EDF. pour un an, pressentie pour être hôtesse d’accueil, avenue de Wagram. J’ai été jugée pas assez vulgaire, enfin, je traduis les propos qui m’ont été tenus, j’étais trop BCBG. On m’a envoyée à la direction générale à Levallois. Les jours de grève, je bossais alors que les grévistes s’installaient les pieds sur le bureau et regardaient la TV. Un délégué m’a même demandé à moi, la chômeuse, de compter combien ils étaient. Le monde à l’envers. Les mêmes syndicalistes trouvaient très spirituel, dès que j’avais le dos tourné, de jouer sur mon micro, ou d’éructer et de me péter carrément à la figure.

J’ai profité du minitel 3615 QUIRECRUT, avec l’autorisation de mon patron. J’ai envoyé des centaines de candidatures, je n’ai obtenu que peu de réponses, et toutes négatives. Le service AGIR de EDF qui s’occupe des cas sociaux s’était engagé à nous recaser chez des partenaires, oui mais…

Pressentie pour un poste commercial dans le groupe ATHENA, j’ai découvert, pendant le parcours initiatique de quatorze étapes avant la formation maison aux techniques de vente, que ledit partenaire licenciait si vous ne faisiez pas le chiffre supposé chaque mois. J’en ai donc informé le service compétent, on m’a répondu: «Laissez tomber». Moralité, je me suis retrouvée sans rien. J’ai pris rendez-vous avec le service du personnel de la direction internationale: lors de l’entretien, j’ai été littéralement cassée en petits morceaux.

Toujours à EDF, j’apprends que le gouvernement a mis en place un énième contrat, l’«Emploi consolidé». J’ai réussi à coincer le responsable à la sortie des toilettes. Réponse: «C’est trop tôt, rien n’est mis en place, de toute façon, on n’a pas d’effectif à gérer ». Moralité, toujours rien.

Troisième C.E.S., retour à l’Inserm, aux «ateliers de formation», un service qui organise des formations théoriques et pratiques pour chercheurs de haut niveau. La, je suis tombée sur une caractérielle: la présentation terminée, j’étais déjà infantilisée comme une gamine de quatre ans. Ladite dame, spécialiste du système nerveux, m’a traitée de folle plusieurs fois, j’allais bosser à reculons. Des entretiens psychothérapiques me feraient peut-être du bien? J’ai joué le jeu dans une association dite de réinsertion, mais rien n’a changé, toujours pas de boulot.

Dans «à la recherche du boulot perdu», je citerai:

- un rendez-vous à la Lyonnaise des Eaux, quel luxe... Je me suis entendu dire que j’étais moins moche au naturel que sur la photo. Mon patron cumulait les fonctions de patron de la DRH et de directeur financier. Deux semaines après, sans réponse, je le relance, il n’était plus dans la maison, et encore un flop ! Il le savait quand il m’a reçue, bien évidemment.

- Le patron d’une P.M.E. d’art graphique. Il n’a quasiment pas regardé mon CV, il s’est contenté de me demander si je faisais du bon café.

- Reçue dans une entreprise de communication en banlieue, j’ai été littéralement déshabillée du regard par un morveux d’une trentaine d’années, débraillé, peu amène. Je suis partie à tâtons, au sortir de l’ascenseur les escaliers étaient plongés dans le noir, et je n’ai jamais vu d’entreprise sérieuse donner rendez-vous un samedi.

- Dans une petite entreprise de publicité, mon éventuel employeur, jeune, sale, le pantalon tirebouchonnant sur les chevilles m’a dit, d’un ton insupportable: «Ici, il y a tout à faire». Son chien n’a cessé de me flairer pendant tout l’entretien.

- J’ai même posé ma candidature au centre commercial Galaxie. Pas de réponse.

- Avant l’ouverture d’un salon de coiffure Franck Provost, j’envoie ma candidature au poste d’hôtesse, mon CV, puis je téléphone. Réponse : «une femme mûre, une quinquagénaire au poste d’accueil ! Vous n’y pensez pas ! »

Et que dire des heures d’attente insupportables aux Assedic, a fortiori quand ils perdent votre dossier. C’est le flicage chez eux, il leur faut consacrer le moins de temps possible au chômeur, sinon ils se font engueuler par leur hiérarchie, je l’ai entendu.

Toute votre vie personnelle est assujettie à l’ANPE. Quand on est malade, si on se fait opérer, il faut les prévenir. Si on part en vacances, il faut donner les dates, sinon on est radié. Quand on envoie la carte de pointage, idem.

- Un vendredi soir, je reçois un coup de téléphone d’un directeur de la Mobil Oil: «Votre lettre n’est pas une lettre de marketing, elle est pire qu’une lettre adressée à son percepteur». Et tout à l’avenant. J’ai trinqué. Pas engagée.

- Chez un gastro-entérologue, on me  fait tout visiter, même les toilettes. Toujours pas de boulot.

- Dans un cabinet de recrutement de Rosny-sous-bois, on m’a demandé de soulever ma jupe. Porter plainte auprès de la chambre syndicale? Il n’y avait pas de témoin. On m’avait promis un poste de secrétaire de direction.

- A la Compagnie des Wagons-lits, lors d’un entretien, on examine mon écriture et j’entends: «Vous ne respectez pas la hiérarchie».

- Dans un autre cabinet de recrutement, XVIe arrondissement de Paris. Réunion d’information pour un poste d’assistante commerciale. Tout ce qui fut dit sur l’entreprise était vrai (j’avais travaillé chez un concurrent), tout ce qui décrivait le poste à pourvoir était faux, il s’agissait d’un poste d’opératrice de saisie.

Les annonces sont tellement fausses qu’on vous apprend, en stage d’orientation, à les lire. On vous explique que le marché du travail se divise de la manière suivante : 80% du marché fermé, à savoir les candidatures spontanées qui ont vécu, et 20% du marché ouvert, les offres de l’ANPE et les petites annonces.

En 1996 j’ai fait un cercle de recherche d’emploi via l’ANPE. La toute première question, idiote, que nous a posée l’animatrice: «Qu’est-ce que vous êtes venus faire?» Comme si on venait s’amuser. Pourquoi ne me suis-je pas adressée à un prestataire de services? Parce que cela coûte, pour un bilan personnel, de 5 à 6.000frs. Pendant les cercles, le personnel est persuadé que sa technique est la bonne, mais ce n’est rien en regard du bon vouloir des entreprises. Quand on téléphone, la consigne est donnée aux standardistes : «écrivez, on vous répondra» J’entends encore le chef du centre: «Vous autres, si on vous chasse par la porte, vous rentrez par la fenêtre». Dans mon groupe de dix personnes, je ne suis pas sûre qu’une seule ait trouvé du travail.

Convoquée chez un professeur d’université. Comme elle a des problèmes de santé, je me rends chez elle, dans un beau quartier, appartement de luxe. Pour recevoir une chômeuse, elle ne s’était pas privée de mettre son bouchon de trois carats, son ruban adhésif en or massif autour du cou et sa robe de couturier. Si l’élite ne réfléchit pas plus loin que cela, c’est dramatique.

Rendez-vous au Ministère de l’Industrie. Rendez-vous au Ministère du Travail. Entre-temps, changement de majorité. Foutu.

Fondation de Mme Aubry. Réponse : «Vous n’avez pas sonné à la bonne porte. Je ne peux rien faire pour vous». J’ai écrit à Juppé, à Barrot. Il n’existe pas d’ANPE pour ministres virés.

A propos de Mme Aubry, ces emplois jeunes sont complètement bidon, il faut les renouveler tous les ans, sans aucune garantie.

Je suis arrivée en fin de droit le 15 Décembre dernier et j’ai décroché un quatrième C.E.S dans un lycée, faute de mieux. De toute façon, je n’aurais pu bénéficier de l’ASS. J’ai été accueillie par le proviseur. Il s’est écouté parler, n’a pas jeté un regard sur mon C.V, ne m’a posé aucune question. J’ai été balancée comme un sac de linge sale – je l’ai ressenti comme cela – au secrétariat, pas de pot, c’était la récré, donc personne et j’ai embrayé sans aucune information. Mon travail ? J’ai déchiré pendant des matinées entières des dossiers de candidatures refusées.

Deux semaines plus tard, convocation chez le proviseur : j’étais une sous-douée de la communication, alors que mon analyse graphologique parlait d’aisance relationnelle, rédactionnelle. Je répondais n’importe quoi au téléphone et là, c’est gravissime quand on a trente deux ans de métier. J’en ai chialé toutes les larmes de mon corps tellement j’étais révoltée, sans pouvoir me défendre : un C.E.S. est corvéable et insultable à merci. Toutes ces attitudes sont très perverses car après vous avoir copieusement dévalorisé, on vous fait accepter n’importe quoi comme une promotion. La secrétaire dite de direction est venue me dire : «Qu’est-ce que vous avez contre les fonctionnaires ? Vous n’aviez qu’à rester dans le privé». Comme si on se virait tout seul. Je suis allée rechialer dans la pièce voisine. Le proviseur a ouvert la porte: «C’est pas fini ? C’est scandaleux!»

J’ai appris que dans ce lycée, nous sommes trente trois C.E.S. dont certains sont là depuis des années alors que la loi l’interdit. C’est évidemment de la main d’œuvre exploitable mais…

Je ne comprends plus rien.

Témoignage extrait de L'Honneur du chômeur, Claire Gallois, Ed. Denoël, 1998.

 

 

Source : Mediapart

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Annie 05/12/2015 15:13

En voilà un article qui en vaut la peine d'être lu ! Une vraie mine d'information ! Merci ! C'est aussi clair et intéressant, tout comme la formation gratuite concernant l'investissement boursier que je viens juste de voir sur le site de Roger de gagner-argnet.org!