Chronique de Michel Onfray : voler du pain

Publié le par dan29000

Chronique mensuelle de Michel Onfray

La chronique mensuelle de Michel Onfray | N° 87 – Août 2012

 


VOLER DU PAIN –


« Jepoy », c’est son nom d’artiste, réunit en lui le pâtissier, l’urbaniste et le plasticien pour créer ce qu’il nomme avec une expression heureuse « une sculpture populaire » : la maquette d’un quartier, de préférence défavorisé, fabriquée en matériaux comestibles avec les gens du lieu. Le jour dit, l’oeuvre est mangée par ceux qui l’ont faite et leurs invités. D’où le nom de l’opération : « Manger son quartier ». Jepoy m’avait contacté par mail, nous avons fait connaissance, il est venu à Argentan et s’est  installé deux mois dans le quartier Saint-Michel, un quartier pauvre à deux cents mètres à vol d’oiseau de l’endroit où je vis.

 

Pendant ces deux mois, l’artiste a rencontré : un gendarme (austère) et un fumeur de cannabis (éthéré), un curé (noir et blanc) et une semi péripatéticienne (en couleur), un végétarien (rubicond) et un boucher (végétarien), un illettré (lunaire) et le marchand de journaux (souriant), un prolétaire (moustachu) et un retraité (nonchalant), un grand-père (chauve) et une grand-mère (permanentée), une coiffeuse (blonde) et un élu (content), un adolescent (boutonneux) et une adolescente (maquillée), une boulangère (enfarinée) et un pharmacien (atrabilaire), un épicier (désagréable) et sa caissière (souriante), un garagiste (mobile) et une pompiste (tonique). Mais aussi des chiens (galeux), des chats (efflanqués) et, la nuit, des rats (joufflus)… Il a également visité la caserne des gardes mobiles, les écoles, les associations de réinsertion, travaillé avec les enfants, questionné les lycéens sur la façon dont ils imaginaient gastronomiquement leur quartier.


 

Le jour dit, nous avions sollicité des amis musiciens. Il y eut du jazz avec une ancienne collègue de mon lycée, du rap avec Mystik, du slam avec une association de quartier, du rock avec un groupe de quinquas enveloppés… J’avais souhaité un repas gratuit ; il y eut un kebab à trois euros. Des tables furent dressées sous le parvis d’une église des années soixante. Ce fut à la bonne franquette. J’avisais un homme qui mangeait seul, à l’écart, comme quelqu’un qui a vraiment faim. Son assiette vide, il a regardé autour de lui pour voir si on ne le remarquait pas. Ensuite, il a pris une baguette de pain, l’a entrée dans son pantalon, l’a plaquée sur son thorax, a fermé son gilet beige pour cacher son « larcin ». Puis, portant sur ses épaules toute la misère du monde, il a pris la direction de la barre d’immeuble dans laquelle il habite. Alors, j’ai pleuré.

 

Michel Onfray

 

SOURCE / michelonfray.fr

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