Cinéma et mondialisation, une esthétique des inégalités, par Vincent Lowy

Publié le par dan29000

 

 

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"Voir parce que l'on a appris à ne plus savoir. Voir comme l'archer zen, qui n'a plus besoin de regarder ce qu'il vise."

Yves Bonnefoy, Remarques, 1993.

 

 

"Inventer le train, c'est inventer le déraillement. Inventer l'avion, c'est inventer le crash. Inventer l'arme atomique, c'est inventer la prolifération nucléaire. Autrement dit, la vitesse est un progrès. Mais également un progrès de la catastrophe."

Paul Virilio, Ce qui arrive, 2002.

 

 


 

 

Dans son avant-propos, Vincent Lowy cadre bien l'ambition de la collection "Mondialisation, culture et communication" dans laquelle entre son essai, à savoir présenter des analyses de la mondialisation et de ses effets sur la culture. Ici il s'agit de se déplacer du champ socio-politique vers celui de l'esthétique. Son propos va se décliner en quatre temps :

Les inégalités de masse

Le grand intérieur

L'accident intégral

La survivance

 

Le premier temps est, entre autres, illustré par un court-métrage intitulé "L'île aux fleurs" de Jorge Furtado (1989), jeune cinéaste originaire de Porto Alegre. Ce pamphlet particulièrement illustratif des méfaits de la société de consommation nous propose le parcours d'une tomate.

Extrait du commentaire :

 

"La tomate, plantée par Monsieur Suzuki, échangée contre de l'argent avec le supermarché, échangée contre l'argent que Madame Anete a échangé contre des parfums extraits des fleurs, refusée pour la sauce du porc, jetée aux ordures et refusée par les porcs comme aliment, est maintenant disponible pour les êtres humains de l'île aux fleurs."

 

Dès ce premier chapitre, la principale qualité du livre apparaît, faire référence à des documentaires et des fictions, d'hier et d'aujourd'hui afin de mieux illustrer le propos que nous ne pouvons bien entendu que partager. Sont à ce moment convoqués l'indispensable Luc Moullet, avec "Genèse d'un repas" en 1978, sur la question des différences salariales entre le Nord et le Sud, via les aliments d'un déjeuner (thon, omelette, banane). Puis plus près de nous, "Le cauchemar de Darwin" d'Hubert Sauper, en 2005. Tanzanie, poissons à l'exportation et trafic d'armes. Le double succès des critiques et des salles fut par la suite terni par une polémique, certes fondée, sous certains aspects, mais en partie un peu vaine, rejoignant d'ailleurs les attaques portées à l'encontre de Michael Moore qu'ici nous défendons.

Sans nul doute, l'unique point de de désaccord que nous puissions avoir avec toutes les analyses proposées dans l'ouvrage érudit de Lowy. On ne s'étendra pas.

Cette copieuse première partie se clôt avec le film d'Abderrahmane Sissako "Bamako" (2006) où le spectateur peut suivre un procès imaginaire intenté par la société civile malienne  contre le FMI et la BM.

 

Dans le deuxième mouvement "Le grand intérieur", l'auteur fait appel à Peter Sloterdijk et Dostoïevski "Notes d'hiver sur impressions d'été" (1863). Les déséquilibres de l'économie mondialisée sont devenus un chapitre incontournable du cinéma documentariste, ici illustré, par le premier film de Michael Moore en 1989, "Roger et moi". Le cinéaste est d'ailleurs originaire de cette petite film du Michigan, Flint, qu'il prend pour exemple, et cela fonctionne. A juste tire, Lowy nous rappelle que la "méthode" Moore, provocation, action radicale, et visibilité médiatique, sont devenus pour certains un modèle durable, avec par exemple la réussite de "L'encerclement" de Richard Brouillette, en 2009.

Quelques pages aussi passionnantes sur Disney.

Comment faire un livre sur ce sujet sans parler de Disney ?

Arnaud des Pallières tourna pour ARTE un documentaire édifiant sur le parc d'attractions de Disneyland Paris :

"Disneyland, mon vieux pays natal" (2000) n'est pas loin de se rapprocher de la conception de Godard entrevoyant la liaison mortifère entre parc de loisirs et camp de concentration...Bien moins connu, en dépassant la nocivité des pratiques de décervelage de masse de l'empire Disney, l'auteur consacre quelques paragraphes au projet terrifiant nommé "EPCOT" (acrnoyme de Experimental Prototype Community of Tomorrow). Il s'agissait de construire en Floride une cité idéale pour des dizaines de milliers de personnes sous le culte de Disney. Sous une forme moins "typée" il semble que ce projet abandonné après la mort de Disney, resurgit actuellement à proximité de Marne la vallée avec un ensemble de résidences sécurisées bien dans l'air sécuritaire du temps.

L'accident intégral, le plus court des quatre chapitres, s'ouvre sous le signe de Benjamin, et bien entendu de Virilio. Ce ne sont pas les films qui manquent, surtout durant ces dernières années, de" Cloverfield" à "La guerre des mondes" ou  "Jurassik Park", en passant par "2012". Plus lointains, "Soleil vert", "Wargames"...La violence structurale étant sans doute la plus intéressante avec de belles réussites comme le Stephen Frears en 2002 avec son "Dirty pretty things" ou "The visitor" en 2007 de Thomas McCarthy que l'on ne pourrait jamais trop conseiller ! Idem pour le "Welcome" de Philippe Lioret en 2009.

 

L'essai s'achève sur le thème de la survivance, de Spielberg avec son contreversé "La liste de Schindler" ou le très réussi documentaire de Rithy Panh "S21, ma machine de mort khmer rouge" en 2003.

En conclusion, le cinéma est un formidable outil pour dire le monde, et donc dénoncer le processus mortifère de l'actuelle mondialisation, même s'il a raté les plus grandes occasions de l'histoire comme nous le dit souvent Godard à juste titre. Saisir l'influence de ces nombreux films qui trouvent un public de plus en plus large est important à saisir pour tous ceux, qui comme nous, se réclament des mouvements altermondialistes. Globalement positif, ce cinéma de "lanceur d'alertes" ne doit pas cacher de multiples contradictions, "Avatar" fiction "écologiste" est un bon exemple d'objet filmique hégémonique formaté destiné à faire le vide autour de lui, comme tous les blockbusters d'ailleurs.

Vincent Lowy, auteur de "Marcel Ophuls" (2008) et de "L'histoire infilmable" en 2001, est historien du cinéma, mais aussi réalisateur, "Marcel Ophuls et Jean-Luc Godard : la rencontre de Saint-Gervais" en 2011, avec Frédéric Choffat, nous  offre donc ici une étude instructive qui ne s'adresse pas qu'aux cinéphiles ou aux militants altermondialistes, chacun peut bien saisir les enjeux politiques et esthétiques énoncés, d'autant plus que les films présents dans l'index sont pour la plupart d'entre eux facilement visibles.

On peut donc pronostiquer sans trop de risques d'erreurs que ce livre sera une référence durant un bon nombre d'années.

A signaler une belle biographie d'une douzaine de pages.

 

Dan 29000

 

 

Cinéma et mondialisation

Une esthétique des inégalités

Vincent Lowy

Editions Le bord de l'eau

2011 / 164 p / 18 euros

 

Pour découvrir le site de l'éditeur, c'est ICI


Lire aussi nos articles sur l'excellent revue :

LES TEMPS NOUVEAUX

 


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