Cinéma français : vague sociale en janvier avec 4 films à voir

Publié le par dan29000

La gueule des sans-emploi

Par Thomas Bauder 
 
Louise Wimmer
 

A l’heure où revient la question du peuple, quatre films français à l’affiche en ce tout début 2012 renouvellent la représentation des sans travail, des sans-logement, des sans-argent. Quatre propositions de personnages, et quelques réussites de cinéma.


Qu’il s’agisse d’un couple surendetté, dans Une vie meilleure de Cédric Kahn, d’une travailleuse pauvre, dans Louise Wimmer de Cyril Mennegun, d’un ouvrier larguant les amarres du combat syndical avec Dans la tourmente de Christophe Ruggia, ou encore d’une mère abandonnante retrouvée par sa fille après trente ans d’absence dans Parlez-moi de vous de Pierre Pinaud, tous donnent à voir, chacun à leur manière, les stigmates de la crise économique et de l’injustice sociale qui traverse le pays, mais tentent aussi d’apporter une représentation renouvelée, parfois convaincante, parfois moins, de ces individus appartenant hic et nunc au - lâchons le mot – prolétariat . Du temps que le cinéma français se projetait en noir et blanc, les choses étaient simples : le populo, qu’il travaille ou qu’il chôme, se voyait représenté à l’écran de la même façon : casquettes portées plus ou moins nonchalamment, chapeaux mous à bords pliés rendus canailles par l’adjonction de foulards (rouges ?) noués autour du cou, le tout accessoirisé de musettes portées, comme la gouaille parigote ou l’argot des faubourgs, en bandoulière. Bref, qu’il soit incarné par la gueule de Jean Gabin ou celle de Serge Reggiani, l’ouvrier était reconnaissable entre mille. Aujourd’hui les choses sont plus compliquées.

Depuis la proclamation unilatérale de la fin de la lutte des classes, chaque individu se doit d’être autonome, incité à proposer sa compétence et son énergie pour être immédiatement reconnu et gratifié au sein du grand marché de l’emploi.

C’est donc de cette manière, par un entretien d’embauche, que démarre Une vie meilleure, neuvième film de Cédric Kahn. Yann, jeune type « qui n’en veut », tente de convaincre le gérant d’un restaurant à la mode de le prendre comme cuistot. La situation est banale, la chute aussi : sans expérience, pas de boulot, sans boulot, pas d’expérience. Dégoûté, il est raccompagné à la porte par Nadia, chouette serveuse qui rame entre le boulot en soirée et son fils qu’elle élève seule. Love at first sight ou immédiate reconnaissance d’appartenir à la classe des galériens ? Toujours est-il que ces deux-là se kiffent d’entrée de jeu, c’est comme ça. Malin, le film s’appuie sur un casting « bankébeule » (Guillaume Canet / Yann et Leila Bekhti / Nadia) avec l’espoir d’appâter le chaland du grand public, plus habitué à se pâmer devant Tout ce qui brille ou à sortir Les petits mouchoirs, qu’à suivre 110 minutes durant, l’échec d’une prise au mot du sinistre « travailler plus pour gagner plus »… Car dans Une vie meilleure, comme souvent dans la vie normale, ni l’installation à son compte, dès lors qu’elle se fait le couteau financier sous la gorge, ni l’énergie laborieuse du tandem, ni la volonté de réussir de Yann, ne leur permettent d’échapper au surendettement et à sa spirale de misère. Lorsque Nadia choisit d’émigrer au Canada pour éponger les dettes de leur business, c’est à Yann qu’elle confie son fils. Avec un seul salaire, ses dettes et un gosse sur les bras, Yann a tôt fait de rejoindre les damnés de la terre dans un taudis tenu par un marchand de sommeil.

Un jeune travailleur blanc, avec un gamin arabe, dans un environnement de « sans-paps » africains… pour s’en sortir (du mélo, du pathos, de la misère…) Cédric Kahn choisit alors de faire son métier de cinéaste, tirant malgré lui ces scènes dans le « Bronx » de Saint-Denis du côté de l’énergie du Gloria de John Casavettes plutôt que du côté du réalisme social des frères Dardennes. Ainsi on peut dire que chez Kahn, le héros populo se situe dans les marges, misfit du western des temps modernes. Reconnaissable à ses actes plus qu’à ses discours ou à son look, ne tenant pas en place dans les cases qui sont prévues pour lui par l’ensemble des décideurs sociaux que sont les banquiers, les escrocs salopards, et même les « assistantes soces »…

Le casting en béton, c’est aussi le choix qu’a fait Christophe Ruggia, pour son polar prolo, Dans la tourmente. Ici deux ouvriers, l’un père, époux et camarade modèle (Clovis Cornillac), et l’autre (Yvan Attal), à la dérive sociale et familiale, laissent tomber l’action syndicale pour monter au braquo de leur propre boîte. C’est pourtant l’organisation d’une riposte classique aux menaces de délocalisation (grève, occupation) qui leur permet d’avoir l’info, à la fois de la délocalisation programmée des machines et de l’existence d’un magot de deux bâtons.

Classique dans sa représentation du col bleu, Ruggia, cinéaste ouvertement militant, donne par ailleurs à ressentir l’atmosphère pesante, nécessairement clandestine, de l’action syndicale dans l’usine.

Paradoxalement, ce sont les mains de celui qui chôme depuis trois ans qu’il choisit de donner le plus à voir, à contempler. Des pognes, usées, (celles d’Yvan Attal, jamais meilleur que dans le mutisme) portant les stigmates d’une vie de labeur, des brulures de l’existence sociale sur la peau. À tel point qu’on pourrait dire, à la place de Ruggia lui même, que représenter un ouvrier au cinéma c’est d’abord s’attarder sur son premier outil de travail, ses paluches, ses mains.

Pour son premier long métrage, Parlez-moi de vous, Pierre Pinaud, choisit, lui, de dérouler l’histoire d’une Macha Béranger contemporaine à la recherche de sa mère abandonnante. Par opposition au dépouillement bourgeois de l’intérieur domestique du personnage interprété par Karin Viard, le jeune réalisateur prend le parti de saturer l’univers et le cadre de vie populaire. Ici ce qui fait « peuple » c’est non seulement le capharnaüm des intérieurs dépareillés, mais aussi et surtout l’extrême prolixité du langage. Ainsi dans Parlez-moi de vous, le populo est-il défini avant tout par des mots, un niveau de langage bien relaché, façon «  mais kesske chuis conne ! », le tout assaisonné d’une utilisation immédiate et inoxydable de la deuxième personne du singulier. À la limite on est chez les « Groseilles »… Une simplification qui ne sert pas forcément le film.

La laideur du béton…

Car aujourd’hui le populo, le galérien, c’est potentiellement un peu tout le monde. Ainsi de Louise Wimmer , titre éponyme d’un autre premier film très enthousiasmant, signé Cyril Mennegun. Louise, donc, la cinquantaine, membre involontaire de la classe des travailleuses pauvres. Avec son temps partiel subit, Louise ne peut pas se loger sans aide de l’assistance sociale. En attendant, elle vit là où on la découvre dès les premières minutes du film : dans sa voiture. Plutôt mutique, sans être désocialisée, Louise se démerde comme elle peut. Une ardoise au bar qui lui réceptionne le courrier, un « plan » pour casser la graine gratis au Flunch du coin, un peu de vol de gasoil aux réservoirs des poids lourds, quelques solidarités qui résistent, et son quotidien dans cette bagnole, vieille Volvo break au bord de rendre l’âme. La complexité du film c’est celle de son héroïne. Car Louise n’a pas toujours été à la rue : dans sa vie d’avant elle était mariée à un entrepreneur qui roule en 4x4, elle a une fille qui a désormais honte d’elle, bref, elle n’avait, comme beaucoup, aucune prédisposition à zoner. Mais on comprend bien qu’un grain de sable, un désir de vivre et d’aimer peut-être, a foutu par terre sa vie de bourgeoise de petite province dont il ne lui reste que quelques meubles et vaisselleries, et dont elle se sépare en les mettant au clou avec un certain « lâcher prise ». Comme Yann dans le film de Cédric Kahn, Louise ne rentre pas dans les cases a priori de l’appartenance sociale. Ce qui la définit, elle, c’est sa dignité, son orgueil, sur lequel l’ensemble du film repose. Son irréductibilité aussi.

À côté de la colère de Kahn, du militantisme contradictoire de Ruggia, de la naïveté, touchante quand même, de Pinaud, on peut légitimement penser que Cyril Mennegun occupera la place de franc-tireur de ce cinéma occupé à présenter une image intègre de ceux qui ont peu. Car à force de dégommer les stéréotypes culturels et de faire fi des stigmatisations sociales, le réalisateur de Louise Winner parvient à ce que l’on croyait impossible : nous faire ressentir, avec son héroïne, une drôle de joie à contempler des tours HLM de dix-huit étages sous un soleil de printemps. Comme si la laideur du béton n’était rien comparée à la promesse inattendue d’un retour à la vie.

 

Source : REGARDS

 

Louise Wimmer

par Cyril Mennegun

déjà en salles.

Une vie meilleure

par Cédric Kahn

déjà en salles.

Parlez-moi de vous

par Pierre Pinaud

en salles le 11 janvier 2012.

Dans la tourmente

par Christophe Ruggia,

en salles le 11 janvier 2012.

Publié dans écrans

Commenter cet article