Claire Checcaglini, "Bienvenue au Front-Journal d'une infiltrée" : entretien

Publié le par dan29000

bienvenue_au_front.jpg«J'ai voulu prouver que cette "dédiabolisation" du FN était fausse»

| Par Marine Turchi et Sophie Dufau

 

Ce mardi 21 février, Claire Checcaglini a appelé les militants frontistes de sa section. Elle leur a dit qu’elle n’était pas Gabrielle Picard, militante depuis huit mois au Front national, venue «pour Marine», devenue responsable de section et potentielle candidate aux législatives, mais Claire Checcaglini, journaliste indépendante. Ce sont ces huit mois qu'elle raconte dans Bienvenue au Front – Journal d'une infiltrée, publié le 27 février aux éditions Jacob-Duvernet (lire notre «Boîte noire» et nos bonnes feuilles).


«Puisque le Front avance masqué, j’avancerai masquée moi aussi», écrit-elle au début de son livre. De mai 2011 à janvier 2012, cette journaliste s'est infiltrée au FN et a gravi les échelons. Une immersion pour rendre compte de ce que le parti de Marine Le Pen ne laisse pas voir. Ce que les médias ne parviennent pas forcément à raconter. L'exercice n'est pas nouveau. La journaliste Anne Tristan l'avait initié en 1987 : elle avait adhéré au FN en se faisant passer pendant six mois pour une chômeuse, dans les quartiers Nord de Marseille (lire notre onglet «Prolonger»). Claire Checcaglini n'a pas choisi une cité, mais Neuilly et les Hauts-de-Seine (92). Un département hétéroclite où quartiers bourgeois et populaires coexistent. Le troisième département de France en nombre d'adhésions frontistes (plus de 700, selon les chiffres internes du FN).

Son objectif ? Aller voir ce que dissimule la «dédiabolisation» du parti et ce «nouveau FN» affichés par Marine Le Pen. Le Front national a-t-il changé ? Qui sont ses militants et cadres ? Pourquoi adhèrent-ils ? Qu'est-ce qui les lie ? Pendant huit mois, elle a laissé traîné ses oreilles et parfois son micro. Ce témoignage livre une radiographie des militants frontistes d'aujourd'hui : si l'électorat de Marine Le Pen s'est élargi, sa base militante, elle, n'a pas changé. On découvre aussi, dans la pratique, la stratégie de ce «nouveau FN». Un parti qui, pour arriver au pouvoir, nettoie la vitrine et remise ses personnages et propos sulfureux dans l'arrière-boutique. Un parti où l'on peut tout dire et tout faire, tant que rien n'est public.

Mediapart. Comment est né ce projet d’infiltrer le Front national ?
 

Claire Checcaglini. Le point de départ, ce sont les cantonales. J’ai été révoltée de voir que l’UMP n’appelait pas à un Front républicain. En 2002, j’ai voté Jacques Chirac, sans aucune hésitation. Je me suis dit qu’on était en train de perdre la boussole. D'autant que beaucoup de médias, à ce moment-là, commençaient à parler de «Marine» – ce qui la rend plus familière –, à la présenter sous un jour plus sympathique. J’ai été surprise de trouver dans Elle le portrait d’une femme politique d’extrême droite sur trois pages. Tout cela est problématique. Cela m’a donné envie d’aller voir au plus près la réalité du Front national. Savoir pourquoi on adhérait, déjouer la stratégie du parti, prouver que cette «dédiabolisation du FN» était fausse. La seule façon d’accéder à cela était de me faire passer pour une militante. Sans l'immersion vous n'obtenez pas certaines choses. D'autant qu'on sait qu’à l’extrême droite, il y a toujours des interdits, des choses qui ne doivent pas sortir. Si j’avais observé que le FN faisait des efforts réels pour écarter les personnes les plus extrêmes, je l’aurais noté, j’aurais eu un scoop : sauf que ça ne s’est pas passé comme cela.

Aviez-vous lu le livre d’Anne Tristan, qui avait elle aussi infiltré le FN, à Marseille, en 1987?

Non, je connaissais juste les travaux de Günter Wallraff et Florence Aubenas. C’est un ami qui m’a parlé d'Anne Tristan. Je n’ai pas voulu lire son livre avant la fin de mon infiltration, pour ne pas être influencée. Elle est allée dans les quartiers Nord de Marseille, dans la France “du bas du bas”, qui n’a plus aucun espoir – non pas que la misère justifie le racisme – mais ce que j’ai fait est un peu différent. Je me suis intéressée aux Hauts-de-Seine, un département avec des quartiers populaires (du côté de Gennevilliers) et des quartiers aisés (Neuilly). Les personnes que j’ai rencontrées, c’est une pharmacienne, un comptable, un ingénieur, une retraitée qui n’est pas tant dans le besoin que ça, même si elle se victimise. Je suis allée rencontrer la frange de la classe moyenne qui vote pour le Front national. Cet échantillonnage de militants assez varié m’intéressait. 

Comment avez-vous préparé cette infiltration ?

Il a d’abord fallu trouver quelqu’un qui accepte de figurer sur les fichiers du FN et en qui j’aie une confiance absolue. Ça n’a pas été simple. J’ai d’abord cherché parmi mes amis, sauf que, évidemment, lorsqu’on a une carrière professionnelle à mener... Un ami m’a dit : «Ne cherche pas parmi les personnes de ton âge, mais parmi ceux qui n’ont plus rien à craindre côté professionnel.» J’ai choisi ma grand-mère, qui s’appelle Gabrielle Picard. C’était parfait : un prénom chrétien, transgénérationnel, un nom bien franchouillard. J’aurais pu inventer un nom. Mais prendre une identité réelle ne sert qu’à une chose : pouvoir payer par carte bleue et signer des chèques au FN pour les meetings, les repas, etc. Je ne signais jamais de chèques devant eux, je me les faisais envoyer par ma famille.

J’ai aussi créé un compte Facebook, une adresse mail au nom de Gabrielle. Je me suis inventé une profession : écrivain public. Cela me permettait de justifier mon temps libre et de me voir confier des responsabilités. Et puis j’ai un peu répété sur mon discours, un discours que je ne tiens jamais. Je me suis entraînée à mettre en bouche le vocabulaire du Front national, des phrases du type “j’ai peur de l’islam”, “de cette immigration qui nous envahit”.

Vous vous êtes créé un personnage. Ce personnage, qu’allait-il raconter ?

Mon discours était simple : je devais être une «mariniste» convaincue parce qu’il fallait que je justifie le fait de n’avoir jamais milité au FN et que, soudainement, j’allais beaucoup m’investir. J’ai dit que Marine avait été le déclic, que je croyais énormément à la «dédiabolisation» du FN. Que sous Jean-Marie Le Pen il y avait des choses qui m’auraient gêné, que voter c’était une chose et militer une autre, que désormais on pouvait s’afficher FN grâce à Marine Le Pen.

Ce qui est frappant, c’est la vitesse d’ascension au sein de ce parti. Dès votre premier rendez-vous, on vous propose de prendre en charge le FN de Neuilly, mais aussi d’être candidate aux sénatoriales puis aux législatives.

On peut prendre des responsabilités très très vite. Et c’est l’une des forces du Front national : offrir des postes, des investitures aux élections à des personnes qui n’auraient pas de telles récompenses ailleurs, parce qu’elles ne s’expriment pas très bien, parce qu'elles ne sont pas à l'aise devant une caméra. Mais cela dit aussi quelque chose de ce parti.
Source : Mediapart

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Sébastien 12/03/2012 20:55


Ah, je viendrai lire ça !

dan29000 12/03/2012 22:11



merci ! elle a fait un boulot vraiment remarquable, comparable au livre de référence de WALRAFF "tête de turc" dans les années 70 ou 80...



Sébastien 12/03/2012 17:51


Un livre et un interview très intéressants (salutaires pour certains...).


http://culturez-vous.over-blog.com/article-claire-checcaglini-bienvenue-au-front-journal-d-une-infiltree-temoignage-politique-300-pages-fe-101433528.html

dan29000 12/03/2012 19:08



Oui, nous venons de lire son bouquin, et préparons notre article pour la semaine prochaine, vraiment une belle réussite, article sans doute lundi ou mardi prochain....