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Diam’s, quand l’icône devient symptôme

par Clémentine Autain (chronique France Culture)

Après un carton plein des ventes pour son album « Dans ma bulle », Diam’s sort son nouveau disque. Dans les bacs depuis hier, il arrive à point nommé, en plein débat sur la burqa et l’identité nationale. Car voilà : cette fois-ci, l’icône dérange ; elle n’est pas là où elle est attendue. Je veux parler de cette part de l’ainsi nommée « nouvelle Diam’s », cette jeune femme normale, pour ne pas dire banale. Diam’s se révèle tout simplement représentative de ce que vivent et ressentent beaucoup de jeunes filles des cités populaires, dont elle est l’idole – sans doute pas par hasard.

Elle incarne cette part du réel des quartiers, avec toutes ses ambiguïtés et ses contradictions. Rien à mon avis qui mérite la sentence de Safia Labdi, largement reprise par les médias : « Aujourd’hui, nous dit la présidente de l’association Insoumises, par sa nouvelle image, Diam’s représente la soumission, la tradition, l’enfermement ». Un regard bien court me semble-t-il car il ne rend pas compte de la complexité de ce qu’exprime aujourd’hui l’égérie populaire.

On l’aimait tapant sur le Front National et rompant avec l’univers sexiste du rap. Les « beurettes » - comme on dit - sont médiatiquement adulées si elles valident, d’une manière ou d’une autre, le discours dominant. Là, Diam’s défend les femmes voilées : cela suffit à la discréditer, à changer le regard que l’on porte sur elle, à ne plus l’écouter. Sa conversion à l’Islam et le fait qu’elle porte le foulard est en rupture avec l’idéal attendu d’une femme libérée, statut qui lui était jusqu’alors prêté. La voilà qui raconte l’histoire de « Lili », jeune fille voilée qui ne peut plus aller à l’école et ne comprend pas pourquoi. Elle cite : « le seul argument pour vous dire à tous que j’suis gênante, c’est de vous dire que je suis l’ennemi ». A sa manière, elle raconte donc l’effet contraire à celui recherché que peuvent produire les lois et les discours visant à exclure de l’école, et maintenant de l’espace public, les femmes portant le voile ou la burqa : une communauté islamique se sentant traquée, soumise à des amalgames, et donc plus prompte à radicaliser ses comportements, à se renfermer dans certaines pratiques qu’on lui reproche.

Alors on fait mine de découvrir que la star des banlieues n’est pas féministe. Elle s’en est pourtant toujours défendue et les paroles de ses chansons comportent depuis longtemps une sorte de double discours : d’un côté, les hommes doivent être respectueux vis-à-vis des femmes, les violences conjugales sont dénoncées ; de l’autre, « on ne changera pas les rôles » dit-elle, les filles attendent le Prince charmant, celles qui couchent facilement sont des salopes, toutes doivent rêver d’un mariage heureux avec enfants. Cette ambivalence est aussi celle d’une génération qui revendique les droits des femmes tout en s’accrochant parfois, souvent, aux modèles anciens, rassurants, avec leur répartition des rôles connus. Signe d’un temps où l’égalité réelle est introuvable et où les relations hommes/femmes restent à réinventer au lendemain de la chute du modèle patriarcal.

Diam’s apparaît donc comme un symptôme : elle révèle une société qui exclut, socialement et symboliquement, une partie de ses membres, qui a abandonné la perspective d’égalité et qui peine à donner un sens au vivre ensemble, celui qui permet de tracer une espérance individuelle et collective, de transcender sa propre existence. Car il faut tout écouter : Diam’s veut sortir de sa bulle mais a le sentiment que sans cesse on l’y renvoie. La religion et la famille apparaissent comme des refuges, sans doute des pis-à-aller, face à une société qui n’arrive pas à inclure les catégories populaires issues de l’immigration et qui propose le fric comme valeur suprême. Je sens un malaise pointer devant ce qu’elle porte et ce qu’elle pose de fait dans le débat public. On peut la mettre au rencard et la renvoyer à des valeurs, des modèles d’un autre âge. Sauf que Diam’s est une icône du monde moderne, une idole dans les banlieues. Rien ne serait pire que de ne pas entendre.
Tag(s) : #musiques

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