Clémentine Autain (France Culture) : femmes de tous pays, unissons-nous !

Publié le par dan29000

 

 

 

 

 

Femmes de tous pays, unissons-nous ! (Chronique France Culture)

par Clémentine Autain

mardi 5 octobre 2010

 

 


« On fait comme si la révolution féministe était un fait accompli », disait Pierre Bourdieu, du haut du Collège de France. J’ai toujours aimé cette citation parce qu’elle résume un état d’esprit : on fait comme si les inégalités fondées sur le genre étaient maintenant résiduelles, que l’émancipation des femmes était un processus linéaire et inéluctable, que le combat féministe ne concernait plus vraiment la culture occidentale.

La journaliste américaine Susan Faludi a pourtant fait un tabac en démontrant, dans son best-seller Backlash (littéralement le « retour de bâton »), publié en français en 1993, que l’égalité et la liberté proclamée restaient introuvables L’infernal cumul du travail salarié, domestique et parental, les temps partiels imposés, les menaces sur l’avortement, les normes et les violences imposées à nos corps, etc. : l’écart entre les discours et la réalité est là, bien là. Mais dans les pays occidentaux, l’égalité hommes/femmes est inscrite dans la loi ; elle est même devenue un paradigme de la pensée dominante ; de gauche à droite, on s’en revendique. Alors, si les Américaines ou les Françaises ont l’idée de se plaindre encore, il est de bon ton de les renvoyer à la situation des femmes iraniennes, congolaises ou indiennes. Européennes, vos salaires sont inférieurs de 17% à ceux des hommes ? Pensez donc à ces femmes lapidées, violées pour la guerre, mariées de force, sans droit, sans voix. Pensez à ces esclaves d’autres pays. J’y pense et cela me glace. Rien que d’imaginer ces bébés tués à la naissance parce qu’ils sont de sexe féminin, rien que de songer que l’égalité ne figure pas dans le droit de plus de trente pays à travers le monde, je suis horrifiée. Aujourd’hui sur France Culture, à l’occasion de cette journée spéciale, nous allons entendre des récits effrayants sur la situation des femmes en Inde, de vraies leçons de courage et de résistance aussi. La révolte nous gagnera. Il nous faut balayer devant notre porte, être solidaires plus que donneurs de leçon. Je ne propose pas de mettre sur le même plan les discriminations et les violences engendrés ici et là mais de saisir les racines communes du mal : nous héritons de part et d’autre du système patriarcal. D’où la nécessité de fédérer les mouvements féminins et féministes à travers le monde, de raccorder les combat, de favoriser les processus d’auto-émancipation. Tout ce qui est gagné à l’un des coins de la terre est un point d’appui pour celles qui se battent à un autre bout de la planète.


Ce travail est pour une part mené depuis une quinzaine d’années par les Marches mondiales des femmes. Une initiative qui ne défraie pas la chronique en France mais qui permet la mise en commun des revendications et qui favorise les échanges, et par là même les processus d’émancipation. Les Marches mondiales ont été initiée en 1995 au Québec, où des femmes ont marché pendant dix jours pour du pain et des roses. En 2000, une première grande marche s’est déroulée sur tous les continents : 6.000 groupes étaient engagés dans 161 pays. Le tout a débouché sur une grande manifestation à New-York où, fait symbolique, une femme afghane a laissé tomber sa burqa devant les caméras. Les marcheuses ont remis aux Nations Unies une pétition mondiale signée par 5 millions de personnes. Malheureusement sans suite… En 2005, à l’occasion de la deuxième grande marche, une Charte mondiale des femmes pour l’humanité a été adoptée. Et la grande manifestation de clôture a eu lieu au Rwanda. Cette année, c’est la troisième grande marche. Le 30 juin, le rassemblement européen était à Istanbul. Au Brésil, au Pakistan, au Mali, ça marche. Le 17 octobre prochain, les marcheuses seront au Congo, capitale mondiale du viol.

Ce réseau international de solidarité entre les femmes est précieux, même s’il n’est pas aussi efficace qu’il le faudrait, qu’il s’essouffle ici ou là, avec les années, au gré des soubresauts des mouvements altermondialistes aussi, et qu’il laisse de côté des enjeux féministes importants au nom des compromis nécessaires. C’est une entreprise de contagion : l’émancipation des femmes n’a pas de frontières, il s’agit de déconstruire toutes les formes – légales, morales, culturelles – de légitimation de la domination masculine. Les femmes iraniennes sont sur cette voie : de cette journée spéciale, je retiendrai cette bonne nouvelle.

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