Clémentine Autain : "Nos rêves ne rentrent pas dans vos urnes"

Publié le par dan29000

 

 

« Nos rêves ne rentrent pas dans vos urnes » (Chronique France Culture)

par Clémentine Autain


 

 

 

Le mouvement « indignados » qui campe sur la Puerta del Sol à Madrid et ailleurs, depuis le 15 mai, est d’une fraîcheur et d’une modernité qui me ravit. Dans leur manifeste, les raisons de la colère s’y trouvent résumées en une phrase : « Les citoyens sont les rouages d’une machine conçue pour enrichir une minorité qui ne tient pas compte de nos besoins ». Entre les mots d’ordre de la rue radicalement critiques à l’égard du libéralisme et du consumérisme et le vote de dimanche favorable à la droite conservatrice espagnole, le décalage est saisissant. Ce qui le nourrit est connu : défiance à l’égard du « système », crise de la représentation, sentiment que droite et gauche mènent des politiques trop semblables, n’enrayant jamais la brutalité du capitalisme.

Voir en ligne : http://clementineautain.fr/

Le débat s’ouvre – enfin – dans la gauche française sur la stratégie de mobilisation populaire, en vue de 2012. La Fondation Terra Nova vient de lancer un pavé dans la mare avec une note intitulée : « Gauche, quelle majorité électorale pour 2012 ? » - Julie Clarini vous en parlait avec justesse la semaine dernière. Le think tank proche du Parti Socialiste propose comme stratégie centrale la conquête d’un nouvel électorat de gauche, composé de diplômés, de jeunes, de minorités des quartiers populaires et de femmes. Un parti pris qui, tenant à distance les ouvriers et les employés, en a fait bondir plus d’un. En outre, l’approche en termes de parts de marché pour faire le plein des urnes supplante celle de la dynamique politique à même de transformer la vie des gens. Le point de vue très technocratique n’est pas prêt de constituer une réponse au joli slogan espagnol : « Nos rêves ne rentrent pas dans vos urnes ». Dans un face-à-face publié dans l’Humanité lundi dernier avec Olivier Ferrand de Terra Nova, le communiste Olivier Dartigolles pointait – je cite - « la capitulation qui consiste à dire que la gauche n’aurait plus rien à proposer aux couches populaires ». Pour le dirigeant du PCF, il faudrait avant tout s’adresser au salariat, comprendre la division sociale du travail, mobiliser les ouvriers et les salariés. Olivier Ferrand lui répond que l’unité d’un front de classe est impossible car il y aurait deux classes populaires aujourd’hui : l’une intégrée, l’autre déclassée.

Comme Olivier Dartigolles, je pense qu’aujourd’hui, le « peuple » désuni doit une nouvelle fois se rassembler : là est la clé d’une victoire politique à gauche, utile et durable. La force du mouvement ouvrier d’hier, c’était d’avoir unifié le groupe dispersé et éclaté des ouvriers autour d’une espérance, d’un projet de promotion collective et d’émancipation. Mais comme Olivier Ferrand, je crois essentiel d’analyser, de comprendre combien le peuple d’aujourd’hui n’est plus celui d’hier. Ses activités, ses espaces, ses formes de culture ne sont plus les mêmes. Le mouvement espagnol ne se déploie pas dans l’usine mais sur la place publique, dans la ville. Contrairement à un certain discours ambiant, les ouvriers n’ont pas disparu – ils représentent toujours le quart de la population active - mais ce groupe social s’interpénètre de plus en plus avec les autres fragments des classes subalternes, comme les employés. Au fond, les « ouvriers » déclinent mais le « peuple » grandit. Et ce qui peut produire de l’unité, c’est l’expérience de la précarité, de la flexibilité et de la détérioration des conditions de travail, qui touchent de plein fouet les jeunes, les femmes et les personnes issues de l’immigration. Autant d’éléments dont même les cadres ne sont pas épargnés. Comme l’indique le néologisme « précariat » issu de la sociologie, les notions de précarité et de prolétariat s’imbriquent de nos jours. Pression, stress, souffrances au travail, sentiment d’être jetables, mépris des savoir-faire… Tout cela devait atomiser pour que s’exerce au mieux la domination du capital. Mais, comme le montre l’exemple espagnol, ces réalités sont en train de rendre possible de nouvelles alliances, de stimuler à nouveau la polarisation sociale. A la fin de leur manifeste intitulé « Nous sommes des gens ordinaires », les « indignados » écrivent : « Nous sommes les moteurs du monde ». Comment mieux exprimer le sentiment d’appartenance collective et la conscience retrouvée des antagonismes sociaux ? On peut y voir un prélude à des victoires dans le champ proprement politique…

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Mitsuko 02/06/2011 17:57



Un article parfait qui nous apprend beaucoup de choses ...


Tout est dit clairement et parfaitement ...


Que reste-t-il à dire ???