Clermont-Ferrand : après la mort de Wissam, une famille en colère

Publié le par dan29000

Article paru dans Médiapart


 

 

« Je suis convaincu qu'on a tué mon frère et on nous a pris pour des cons. » Farid El-Yamni, le frère de Wissam, ce Clermontois de 30 ans tombé dans le coma le soir de la Saint-Sylvestre lors d'une violente interpellation et décédé neuf jours plus tard, n’en démord pas.

 

 

Alors que l'enquête n'a toujours pas déterminé les causes de cette mort, le jeune homme de 26 ans, en master 2 à Lyon, prend la parole pour sa famille, furieux des informations «orientées» lâchées au compte-gouttes par la justice et les policiers.

 

«Nous étions confiants en la justice et nous tombons des nues, explique Farid El-Yamni. On leurre l’opinion publique en faisant passer mon frère pour celui qui était excité : je l’ai vu le dimanche même à l'hôpital, il était méconnaissable, comme un boxeur qui serait passé sur le round, alors que les deux policiers qui l'ont interpellé n’ont pas une seule égratignure.»

 

Il s’interroge sur la communication du procureur de la République de Clermont-Ferrand, Gérard Davergne  : «Pourquoi parler de manière récurrente de cocktail de drogues alors que la pré-autopsie prouve qu'il n'est pas mort d'une overdose ? Et pourquoi déclarer que Wissam «n’est pas mort de coups», il n'est pas mort d'hydrocution non plus que je sache. Aussitôt, TF1, l’AFP, tout le monde titre là-dessus. L’avocat des policiers n’a pas besoin de parler, le procureur le fait à sa place !»


Confiée à deux juges d'instruction le 6 janvier 2012, l’information judiciaire pour «violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner par personne dépositaire de l'autorité publique» vise principalement les deux policiers de la brigade canine qui ont interpellé Wissam El-Yamni cette nuit-là. Des policiers expérimentés, âgés de 33 et 44 ans, qui sont pour l’instant «en congés».


  • Pourquoi seuls deux policiers sont mis en cause ?

Un peu après trois heures du matin la nuit du 31 janvier, un appel au 17 (passé depuis le portable de Wissam El-Yamni comme le montrera l'enquête) signale un homme ensanglanté au sol à La Gauthière, un petit quartier HLM de Clermont-Ferrand. Les policiers ne prennent pas très au sérieux cet appel qui ressemble à un canular, mais plusieurs voitures se dirigent tout de même vers le parking signalé, devant un centre commercial.

 

La voiture arrivée la première, vers 3h20, se fait caillasser par Wissam El-Yamni. Gazé et coursé, le jeune homme prend la fuite.

 

Cohérents sur le caillassage, les témoignages extérieurs et ceux des policiers divergent soudain sur l'interpellation. Selon la version policière, Wissam El-Yamni est rattrapé derrière le centre commercial, par un policier de la brigade canine. Ce dernier reconnaît l'avoir frappé au visage, en réponse, selon lui, à une tentative de coup de Wissam El-Yamni.

 

Le jeune homme serait ensuite tombé au sol sur le dos, percuté par le chien muselé qu'avait fait sortir le deuxième policier, avant d'être difficilement menotté, puis tiré jusqu’à la voiture. Les deux policiers de la brigade canine évoquent «une intervention carrée» malgré «un homme doté d’une énergie absolument hors norme».

 

«Les policiers parlent d'un état d'excitation extrême, mais sur la radio, il se passe pourtant moins d'une minute entre le moment où des policiers signalent sa fuite et celui où ils annoncent son interpellation», remarque Farid El-Yamni. Très vite, l'enquête semble se focaliser sur les deux policiers de la brigade canine. Dès le 2 janvier, «les policiers insistaient énormément sur le fait qu'il n'y avait que deux policiers, ce que j'ai trouvé curieux», dit Farid El-Yamni.

 

Le procureur finit par évoquer trois voitures de police au maximum sur les lieux, puis l'enquête de l'Inspection générale de la police nationale (IGPN) démontre la présence d’au moins sept véhicules. Ce qui se rapproche de ce qu'ont vu plusieurs témoins.

 

Entendus par l’IGPN, deux amis de Wissam El-Yamni qui le cherchaient disent être tombés sur plusieurs voitures de police, avec de la musique funk à fond et une dizaine de policiers «qui rigolaient, s’exaltaient et qui fumaient». Ils n'ont pas vu leur ami, vraisemblablement déjà embarqué dans la voiture de la brigade canine. Une scène pour le moins curieuse après une interpellation décrite comme musclée.

 

Un autre témoin, qui a vu la scène depuis sa fenêtre, décrit lui aussi la présence d’un dizaine de voitures de police avec la musique à fond. Il affirme également avoir vu trois policiers en tenue frapper Wissam El-Yamni, alors qu’il était déjà menotté. Selon lui, les policiers de la canine auraient également lâché deux chiens sans muselière sur Wissam avant de l’embarquer à l'arrière de leur voiture.

 

  • Pourquoi un policier a-t-il utilisé une technique d’immobilisation interdite ?

D'abord placé à plat ventre sur la banquette arrière de la voiture de la brigade canine, un policier assis sur les fesses, Wissam El-Yamni est redressé et plaqué contre la vitre. Puis, comme il s’agitait, le policier à ses côtés reconnaît lui avoir maintenu la tête entre les genoux durant les 3 à 5 minutes du trajet vers le commissariat.

 

Un conseiller technique, entendu par l'IGPN, émet un doute : «Ce cas d'espèce n'est pas prévu, comme d'ailleurs aucune solution pour le transport d'une personne prise de fureur paroxystique.» Cette technique dite du pliage a provoqué la mort de plusieurs étrangers durant leur expulsion en avion. Elle a été interdite en 2003 par une note de la direction générale de la police nationale. Le pliage avait également été mis en cause dans un autre cas de mort après une interpellation, à Argenteuil, en juin 2009. 

 

Ce qui n'empêche pas, apparemment, qu'elle soit toujours en usage, voire enseignée. «C'est une technique que j'ai utilisée très souvent sans aucun problème. C'est également une technique d'intervention que j'ai apprise», reconnaît le policier de la brigade canine, un ancien de la brigade anticriminalité, a priori formé aux interventions difficiles.

Selon le rapport de pré-autopsie, c’est à ce moment que, plié, Wissam aurait pu perdre connaissance faute d’irrigation de son cerveau. Pour les médecins légistes, la présence d’excroissances osseuses au niveau de la machoire, constatées à l'autopsie, aurait pu comprimer l’artère carotide interne et le priver d’oxygène. Excroissances osseuses ou non, la technique du pliage a déjà dans le passé fait la preuve de sa létalité. 

 

Lors d’un premier examen de Wissam, alors dans le coma, le médecin légiste avait également noté des lésions autour du cou «compatibles avec des zones de compression manuelles». Mais le rapport de pré-autopsie a écarté tout étranglement, reprenant l’explication des policiers qui attribuaient ces marques à un frottement des vêtements.

 

«Wissam El-Yamni a subi plusieurs violences qui peuvent être admises comme des gestes techniques professionnels, mais le pliage est interdit, donc c’est constitutif de coups mortels», estime Me Jean-Louis Borie, un des avocats de la famille et de la Ligue des droits de l’homme. 

 

«Tout le débat va porter sur l’utilisation ou non de la force strictement nécessaire, mais c’est compliqué à établir quand nous n’avons que la version des policiers, comme durant le transport», remarque Me Jean-François Canis, l’autre avocat de la famille.

 

  • A quel moment la victime est-elle tombée dans le coma ?

Selon les deux policiers de la canine, Wissam El-Yamni était tout à fait conscient à son arrivée au commissariat. Mais selon la description de l'un d'eux qui le tire et le porte à l'intérieur, il semble inerte : il «avait alors les jambes pendantes et pesait de tout son poids». Pour les policiers, il faisait «semblant de dormir» et «faisait le poids mort».

 

Le jeune homme est déposé dans un couloir menant aux geôles, face contre terre, menotté et le pantalon baissé. Quand l’officier de police judiciaire, venu lui signifier sa garde à vue, découvre, quelques minutes plus tard, qu’il n’a plus de pouls, c’est l’affolement. Les pompiers débarquent vers 3h40, suivis du Samu. Mais l’arrêt cardiaque a été trop long pour ne pas engager le pronostic vital de la victime.

 

Farid El-Yamni est persuadé d’avoir été trompé sur la durée de cet arrêt cardiaque de son frère «bien plus long que les neuf minutes d’abord annoncées». «Le but était clairement que Wissam puisse cicatriser le plus possible avant l'autopsie et que l'on ne puisse pas le débrancher alors qu'il était condamné», accuse-t-il.

 

Le procureur de Clermont-Ferrand, Gérard Davergne, avait début janvier démenti que le jeune homme ait pu être maintenu artificiellement en vie. Le rapport définitif d’autopsie doit être rendu dans les prochaines semaines, après d’autres analyses complémentaires.

 

  • Des policiers peuvent-ils vraiment enquêter sur des policiers ?

Reprenant sans broncher la version des policiers, l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) conclut que Wissam «était conscient après son interpellation» et, «à l’arrivée au commissariat, présentait encore les signes vitaux essentiels». Quant à l’usage de la force, que les deux policiers «n’ont à aucun moment cherché à dissimuler», il était «rendu nécessaire selon eux en raison de l’état d’excitation et d’agressivité de Wissam El Yamni (...) sans nul doute causé par l’absorption de fortes quantités d’alcool et de produits stupéfiants».

 

Donc tout est correct et cohérent, à ce détail près du «grave malaise» du jeune homme que l’IGPN ne s’explique pas...

 

Pour Farid El-Yamni, «l’IGPN s’est contentée de valider la version policière sans chercher à la contredire».

 

Avant que la police des polices ne prenne le relais le 2 janvier, ce sont les collègues des policiers interpellateurs qui ont mené les premiers actes de l’enquête, s’auditionnant entre eux.

 

«Le parquet ayant demandé un dépistage d’alcoolémie sur l’ensemble des fonctionnaires intervenus sur les lieux de l’interpellation, ce sont les policiers qui ont fait souffler leurs propres collègues dans un éthylotest le dimanche matin. Le résultat ? Tout le monde est à 0,00 mg d’alcool par litre !» ironise Farid El-Yamni. Et seuls six policiers sont testés, alors que l’enquête révélera qu’ils étaient bien plus nombreux sur les lieux de l’interpellation.

 

La victime a en revanche eu droit à un dépistage complet (sanguin et urinaire) révélant «un mélange d’alcool (1,58g/litre), de cannabis et de cocaïne qui peut entraîner à de tels niveaux une altération comportementale franche», s’empressera de communiquer le procureur le 24 janvier. Le soir de la Saint-Sylvestre, Wissam El-Yamni avait bu une bouteille de vodka avec six amis et des joints circulaient, mais ses amis démentent l’avoir vu y toucher. Selon eux, il ne fumait pas de cannabis et était «antidrogue».

 

«C’est la police qui nous donne tous les éléments, critique Farid El-Yamni. Et leurs versions n'ont cessé de changer. Dans l'après-midi du 1er janvier, deux policiers ont commencé par dire à la femme de Wissam qu’il s’était battu et qu'ils l'avaient trouvé comme ça. Le soir même quand je vais au commissariat pour en savoir plus, ils sont mal à l'aise et me disent de revenir le lendemain. Dès le lundi matin, les gars du quartier de La Gauthière me racontent tout, mais je ne les crois pas, car j’ai confiance en la police et pense qu’ils sont peut-être mouillés dans le lynchage de mon frère. Puis deuxième version policière, celle de l'overdose le lundi 2 janvier au commissariat : mon frère est un délinquant qui leur avait tendu un guet-apens, il avait pris de la cocaïne, il était surexcité, avait une force extraordinaire, etc.»

 

Début février 2012, le nouveau défenseur des droits, Dominique Baudis, s’est saisi d’office de l’enquête en cours. S’il peut enquêter à loisir en demandant toute pièce utile du dossier et en auditionnant toute personne souhaitée, ses pouvoirs réels restent cependant limités. En cas de faute avérée, le défenseur des droits pourra tout au plus faire des observations devant une juridiction et recommander des sanctions disciplinaires. 

 

A Clermont-Ferrand, la mort de Wissam El-Yamni le 9 janvier 2012 avait donné lieu à des incendies de voitures et au déploiement d’un dispositif de maintien de l’ordre jugé disproportionné jusque dans les rangs des policiers.

L’adjointe au maire chargée de la politique de la Ville, Odile Saugues, député socialiste du Puy-de-Dôme, avait donné sa démission mi-janvier déplorant de ne pas avoir reçu de soutien du maire «pendant la semaine d'astreinte qui a correspondu aux événements les plus violents (du 2 au 9 janvier 2012)».

 

Jugés en comparution immédiate, certains émeutiers ont écopé de prison, «jusqu’à un an ferme», selon Jean-Louis Borie, qui avait dénoncé «une justice à deux poids, deux mesures».

Publié dans actualités

Commenter cet article