Condition animale et justice sociale

Publié le par dan29000

61858_153175531379148_124593284237373_382652_2047611_n.jpgCondition animale et justice sociale

 

 

 

 

On a souvent opposé le souci pour les animaux et le souci pour la justice sociale, reléguant la protection animale à la périphérie de la politique. Pourtant, la question animale ne pose pas seulement des problèmes moraux, mais elle relève également de la justice. Elle est même l’épreuve de notre justice, parce que nos usages des animaux trahissent les fondements de notre droit et révèlent les dysfonctionnements d’une organisation du travail et d’une économie dont les hommes sont aussi les victimes.

La manière dont nous élevons les bêtes en les forçant à s’adapter à un système calqué sur la production en série d’objets industriels est injuste pour trois raisons. D’abord parce que les besoins éthologiques des bêtes limitent le droit de l’homme d’en user comme bon lui semble et l’obligent, comme une norme extérieure qu’il peut reconnaître, mais dont il n’est pas la source. Cette déclaration, qui n’a rien à voir avec l’extension des droits de l’homme aux animaux, implique que les conditions de détention et d’exploitation qui imposent à un animal une vie diminuée sont illégitimes. L’animal n’est pas une personne, car il n’est pas imputable. Il n’est pas un citoyen, parce qu’il ne vote pas, mais il est un sujet qui cherche son épanouissement selon des normes propres à son espèce. La poule a besoin d’étendre ses ailes et de gratter le sol. Quand ce besoin est frustré, elle développe des stéréotypies qui ne témoignent pas seulement de sa souffrance, mais aussi d’une injustice de notre part.

Nous nous octroyons un droit absolu sur eux, alors que ce droit est limité par leur statut d’êtres sensibles. Cette mention renvoie au code pénal français, à l’article 9 de la loi du 10 juillet 1976. Elle signifie que l’animal a droit par lui-même à un traitement respectueux et qu’il serait temps de mettre le code civil, pour lequel l’animal est encore un bien-meuble, en harmonie avec le code pénal, afin que les propriétaires d’un animal qui se rendent coupables de maltraitance envers lui aient une peine proportionnée au délit, et non une peine symbolique. Au-delà de ces questions importantes, il s’agit aussi de montrer que nos rapports aux animaux sont un coup de projecteur sur l’organisation du travail et sur le type d’économie qui sont les nôtres.

Telle est la deuxième raison qui fait de la question animale une question de justice. La confusion entre l’élevage et l’industrie ne tient pas compte des êtres que l’on exploite ni des hommes qui travaillent. Déterminée à partir des chiffres d’une production maximale, elle témoigne d’un déni du réel que l’on retrouve dans la manière dont le travail tend à être évalué aujourd’hui, où la confusion entre les sphères de bien dont relèvent les différentes activités est source d’absurdités, comme le disent les soignants qui doivent se soumettre aux normes dictant que la toilette d’un vieillard prend 6 minutes. Cette confusion est également à l’origine de contre-productivités et de souffrances qui créent la division et encouragent le repli sur soi, lesquels à leur tour entravent toute résistance à l’injustice subie.

La réalisation des chiffres d’une productivité fixée a priori explique que, dans les élevages de poules pondeuses, on jette au broyeur les poussins mâles. Dans les abattoirs, les cadences sont telles que les réglementations relatives à l’étourdissement des bêtes ne sont pas respectées. Les directives européennes et la législation française ne sont pas appliquées. La clandestinité est souvent la règle. Comment ne pas voir que l’injustice dans nos rapports aux animaux est aussi une injustice envers les autres hommes et même une injustice qui met au jour le principe d’une économie ne tenant pas suffisamment compte de la protection de la biosphère finie qui est la limite externe de toute production ni de la valeur des êtres ? Faire de la question animale une question de justice, c’est donc aussi remettre en question un modèle de développement qui condamne les éleveurs à opter pour l’élevage intensif, l’écart entre la valeur d’usage et la valeur d’échange des produits et les marges imposées par la distribution ne leur laissant pas le choix. On ne peut pas séparer la prise en compte par les politiques de la condition animale et la justice sociale.

Ces trois raisons en appellent une troisième. Si ce que nous faisons aux bêtes dévoile les fondements de notre droit et la réalité de notre organisation et si nos politiques sont toujours des zoopolitiques, alors la cause animale est notre cause. La question animale devient le lieu d’une réflexion sur la démocratie. Car il est injuste que cette solidarité entre condition animale et justice sociale n’ait pas de traduction politique. Pourquoi ne pas faire du respect des animaux un devoir de l’Etat ? Nous accéderions à une autre étape de la protection animale, où cette question serait traitée de manière transversale. Car il est impossible de réduire notre consommation de viande sans une éducation à la cuisine végétarienne, de même qu’il est impossible de réduire l’élevage intensif si l’on n’offre pas d’alternative aux éleveurs.

Qui dira, sans travestir ce message, que la condition animale est une cause de la République ? D’aucuns objecteront que la perte du triple A par la France et la crise économique font que le chômage et le pouvoir d’achat sont les priorités. Pourtant, la question animale est le levier d’une interrogation sur ce qui fait de la crise actuelle une crise économique, morale, spirituelle et politique. L’absence de prise en considération de la question animale par les différents candidats à l’élection présidentielle est le signe d’un écart entre les citoyens et les représentants politiques. Car nous sommes de plus en plus nombreux à reconsidérer les fondements de nos rapports aux bêtes et à ne plus supporter les traitements que nous leur infligeons. La question animale est une question politique majeure. Elle nous concerne tous et concerne tous les domaines de notre vie, de l’alimentation et de l’éducation au commerce et à l’industrie alimentaire. La création d’un secrétariat d’Etat à la condition animale serait un minimum. Car la question animale soulève un enjeu de civilisation qui ne peut plus échapper à personne.

Corine Pelluchon, maître de conférences en philosophie à l’Université de Poitiers.


* Point de vue | LEMONDE.FR | 24.02.12 | 09h53.

* Corine Pelluchon est l’auteure de Eléments pour une éthique de la vulnérabilité. Les hommes, les animaux, la nature (Le Cerf, 2011).

 

Source : ESSF

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