Continental Clairoix : que sont devenus les "Conti" ?

Publié le par dan29000

 

 

 

 

 

 

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Que sont les “Conti” devenus ?

Olivier Milot

 

 


 

LE MONDE BOUGE - C’était en 2009 : les ouvriers de Continental se battaient becs et ongles pour empêcher la fermeture de leur usine de pneus de Clairoix. Une lutte terrible, menée par les 1 113 salariés, qui allèrent jusqu’à saccager la sous-préfecture de Compiègne, mais réussirent à obtenir des compensations substantielles et à sortir du conflit la tête haute. Vingt mois plus tard, nous avons voulu savoir où en étaient les promesses. Où en était leur vie. Deuxième volet de notre série sur la crise et ses conséquences. Un reportage qui nous mène de l’Oise à Timisoara, en Roumanie. 

 

Vingt mois déjà, et pourtant Anne-Sophie se souvient de ce matin-là avec une précision stupéfiante. La convocation sans explication par le chef d’équipe à une réunion générale, les regards interrogateurs échangés entre collègues, les coups de téléphone pour essayer d’en savoir plus, le nœud qui se forme dans le ventre. L’annonce est intervenue en fin de matinée. « En raison de la baisse de nos ventes, Continental a une surcapacité de production de 7,5 millions de pneus. Et vous êtes l’usine du groupe la moins compétitive. » Une logique comptable qui, ce 11 mars 2009, avait valeur de condamnation. Le mot « fermeture » est arrivé juste après. « J’étais avec des collègues, on s’est mis à pleurer. » Puis la colère a succédé aux larmes.

La crise, les 1113 salariés de l’usine Continental de Clairoix (Oise) ne la niaient pas, la surcapacité de la division pneus du groupe non plus. Mais il y avait le reste. Tout le reste. Ces dénégations répétées de la direction de tout arrêt de l’usine. Cet accord de retour à la semaine de quarante heures signé deux ans plus tôt en échange d’une garantie de la pérennité du site au moins jusqu’en 2012, ces 17 millions de bénéfice engrangés en 2008, ces 44 millions d’euros investis dans la modernisation de l’usine au cours des dernières années, dont 15 millions en 2008. Alors les « Conti » se sont révoltés. Une révolte longue, opiniâtre, populaire, renouant avec des pratiques syndicales qu’on n’avait plus vues depuis les Lip. Plus de trois mois de conflit, ponctués d’assemblées générales quotidiennes, de manifestations à répétition – jusqu’au siège du groupe, à Hanovre, en Allemagne –, ponctués aussi d’un violent coup de colère, avec le saccage de la sous-préfecture de Compiègne, de négociations « au couteau ». Les Conti y ont gagné un plan social hors norme et la dignité de ceux qui ne se laissent pas abattre sans se battre.
Pourtant, rien n’y fait : dix-huit mois plus tard, ils n’arrivent toujours pas à digérer la fermeture de leur usine. Si la rage des premières semaines est tombée, la colère et l’incompréhension demeurent. « J’ai retourné ça mille fois dans ma tête, rien n’y fait, je ne comprends pas. J’ai toujours l’impression d’avoir été sacrifié. Ce que nous avons subi est injuste, inacceptable », témoigne Laurent (1). « Je n’arrive toujours pas à comprendre comment on a pu fermer une entreprise bénéficiaire dans laquelle on a investi tant d’argent », avoue un ancien cadre. Comprendre ? Difficile. Un an et demi après la fermeture de Clairoix, les usines du groupe allemand Continental tournent à plein régime. Le troisième équipementier automobile mondial s’apprête à investir 500 millions d’euros dans de nouvelles unités en Chine, au Brésil et en Russie. Ce n’est pas tout. Début juillet, il annonçait des ventes en progression de 30 % sur les six premiers mois de l’année et un bénéfice d’exploitation de 1,011 milliard d’euros. Des résultats salués par une augmentation de 2,6 % de l’action Continental à la Bourse de Francfort. Cet automne, à Clairoix comme à Timisoara, en Roumanie, où le groupe allemand possède une usine ultramoderne, l’évolution du cours de Bourse de Continental importe peu aux ouvriers. Pour ceux de Clairoix qui n’ont pas encore retrouvé de travail – la très grande majorité –, les journées se partagent entre formation et recherche d’emploi, bistrot et balade en forêt, télévision et déprime. Les ouvriers roumains de Timisoara sont, eux, chaque mois un peu plus nombreux à l’usine et produisent toujours plus. Deux mondes qui s’ignorent et font pourtant partie d’une même histoire. Voyage en pays Conti, vingt mois après un cataclysme.

 

Clairoix, 20 octobre


Lui a un cœur gros comme ça, une femme en or et, même s’il n’a jamais travaillé chez Continental, tous les Conti le considèrent comme l’un des leurs. Normal, Jacky, le patron du café-restaurant, Au Bon Coin, a été quasiment de toutes les manifs, s’est gelé à des distributions de tracts par moins cinq degrés et a chialé comme un gosse le jour où les Conti ont décroché une prime de départ de 50 000 €. Lui-même dit : « Je sais de quel côté je me trouve. Ces mecs, c’est mes copains d’enfance. J’aurais pu être à leur place à l’usine. » Au Bon Coin est rapidement devenu le QG des Conti. C’est là que le comité de lutte s’est créé, là que les leaders du mouvement élaboraient leur stratégie, là qu’ils se retrouvaient devant une bière à la fin des manifestations. Autant dire que, durant toute la durée du conflit, Au Bon Coin n’a pas désempli. La clientèle traditionnelle s’est parfois agacée des engagements du patron. « Mets-moi un café avant que tu ne te remettes à faire de la politique », lui lance un habitué. Quelques habitués sont partis et jamais revenus, lassés de ne pas trouver leur table habituelle ou d’entendre le leader du mouvement, Xavier Mathieu, lancer, chaque fois qu’il entrait dans le café, « Gérard ! » (le nom du patron de Continental France), et d’entendre les Conti présents dans la salle hurler : « Enculé ! »
“Ceux qui restent dans l’action ou cherchent un boulot tiennent le coup, mais d’autres ne font rien. Ils ont beaucoup de mal à se projeter dans l’avenir. Pour eux, le plus dur reste à venir.”



Aujourd’hui, l’ambiance est retombée. Un pan de mur couvert de photos témoigne de ce passé de lutte. Les principaux leaders du mouvement continuent de se retrouver régulièrement ici. Pierre, vingt-trois ans chez Continental, est l’un d’eux. Depuis la fermeture de l’usine, ce délégué FO n’a pas vraiment eu le temps de chercher du travail : « Avec quelques autres, on est restés mobilisés pour veiller à ce que les engagements soient respectés, ce qui est loin d’être évident. Il faut
constamment intervenir auprès de la direction ou du cabinet de reclassement. On continue d’organiser des AG d’information, de soutenir les copains, et, à l’occasion, de mettre un bon coup de pression pour débloquer des situations. »
Les autres Conti viennent Au Bon Coin parce qu’ils sont à peu près sûrs de croiser un copain, de pouvoir prendre des nouvelles. Jacky et sa femme, Valérie, sont là, réconfortant les uns d’un mot, les autres d’un sourire. Témoins attentifs de lendemains incertains. La lutte s’était nourrie du collectif jusqu’à l’exaltation. C’est désormais le temps de la solitude et d’une difficile recherche d’emploi. « Ceux qui restent dans l’action ou cherchent un boulot tiennent le coup, observe Jacky, mais d’autres ne font rien. Ils ont beaucoup de mal à se projeter dans l’avenir, et on voit bien qu’avec leur travail ils ont perdu durablement cette faculté. Pour eux, le plus dur reste à venir. »

Compiègne, 22 octobre


C’est dans un bâtiment anonyme de la ZAC de Mercières, en banlieue de Compiègne, qu’est installée la cellule de reclassement, confiée au cabinet Altedia. Chaque jour, des ex-salariés de Continental s’y rendent pour tenter de retrouver un travail, négocier une formation… A l’origine, la cellule de reclassement était l’objet de tous les espoirs, elle cristallise désormais toutes les critiques. « Je suis écœuré. Ils ne font pas leur boulot. On dirait qu’ils se contentent d’aller à Pôle emploi et de recopier les petites annonces », s’emporte Sylvain (1). « J’ai eu recours à eux pour un bilan de compétences et un atelier CV. C’est une gabegie totale. Leur base d’emplois est truffée d’erreurs », dit Nicolas. « Beaucoup de formations sont inadaptées. Certaines de leurs offres sont scandaleuses, comme ces reclassements en Tunisie à un salaire de 137 €, ou ces propositions à des femmes seules avec enfant pour un travail à plus de 100 kilomètres de leur domicile », s’indigne Pierre. A Altedia, on conteste ces critiques, chiffres à l’appui : plus de 3 millions d’euros déjà dépensés en formation, 776 formations validées, 480 salariés concernés dont 207 pour des formations longues (plus de cinq cents heures) supposées « redonner une nouvelle employabilité ». Car le problème est bien là. La majorité des Conti sont des ouvriers avec une ancienneté moyenne de vingt ans et des compétences spécifiques à leur ancien métier. Or, la probabilité de retrouver localement un emploi dans le pneumatique est nulle. Difficulté supplémentaire, ils sont souvent sans diplôme ou titulaires de CAP aujourd’hui dépassés (80 % environ n’ont pas le bac). Et, de ce point de vue, les statistiques sont implacables : en 2008, en France, près de 13 % des non-diplômés étaient sans emploi, contre 4,3 % des bac + 2 (source Insee). Depuis trente ans, on a largement eu le temps de s’en rendre compte, le chômage de masse est aussi un chômage de classe.

Seule solution, la reconversion professionnelle à coups de formations. Pas simple, car penser le changement quand on a passé vingt ou trente ans à faire le même travail physiquement épuisant dans la même entreprise demande une énergie considérable. Tous ne l’ont pas. Pour ceux-là, la durée exceptionnelle du congé de mobilité offert pour le reclassement (vingt-quatre mois au lieu des neuf légalement prévus) pourrait prendre l’allure d’un cadeau empoisonné, en favorisant l’attentisme. Et puis les ouvriers savent qu’ils ne peuvent guère espérer retrouver un travail aussi bien rémunéré. A Continental, le salaire moyen, avec les primes, tournait autour de 1 900 €. En congé de mobilité, ils touchent environ 1 500 €, un salaire amputé qui reste pourtant souvent supérieur à ce qu’on leur propose. « Personne ne veut de nous, ou alors à des salaires de 1 100 ou 1 200 €, explique Christian, alors autant rester dans le congé de mobilité. » Pour inciter les salariés à reprendre un travail, de nouvelles mesures ont été mises en place. Le rythme des reclassements s’est un peu accéléré, mais on voit pourtant mal comment Altedia va tenir ses engagements : reclasser 80 % des salariés à au moins 80 % de leur salaire antérieur dans un rayon de 50 kilomètres. Fin octobre, sur 1 064 ex-salariés de Continental (49 n’ont pas encore été licenciés), seulement 99 avaient retrouvé un travail en CDI, 38 avaient créé leur entreprise et 17 étaient en CDD ou en mission d’intérim de six mois ou plus. On est loin du compte.

 

 

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