Copwatching : inverser les rapports de force avec la police

Publié le par dan29000

Le «copwatching» inverse les rapports de force avec la police

 

Par DAVID PUAUD Doctorant en anthropologie à l'EHESS, éducateur spécialisé

Le 14 octobre, le tribunal de grande instance de Paris ordonnait le blocage du site Internet «Copwatch», qui répertoriait jusque-là quelque 450 policiers de l’Ile-de-France. Une nouvelle dont s’est aussitôt réjoui le ministre de l’Intérieur, Claude Guéant, qui avait déposé deux plaintes contre X pour injures et diffamation envers des fonctionnaires de police.

Le «copwatching» est né aux Etats-Unis en 1991, après le procès de Rodney King, jeune citoyen afro-américain dont le passage à tabac avait été filmé par un témoin vidéo-amateur. Ce procédé consiste à lutter contre les violences policières en surveillant les agents de police eux-mêmes. Le principe : filmer les interpellations afin de répertorier les policiers violents, racistes, ou bien outrepassant leurs droits. La police disposant de fichiers sur la population, les militants de ce site ont décidé d’inverser la donne, en désignant certains fonctionnaires de police, avec ou sans commentaires. La mise en ligne de photos ou de vidéos nominatives et/ou commentées de policiers est un procédé contestable. On peut cependant percevoir aussi le copwatching comme une forme stratégique de contre-stigmatisation développée par certains jeunes victimes de violences morales récurrentes dans les quartiers populaires.

Je voudrais ici faire le parallèle avec un événement vécu sur le terrain en tant qu’éducateur de rue. Hichèm Belhadj (1), un jeune du quartier, comparaissait dans un tribunal correctionnel pour outrage à agent, rébellion et refus d’obtempérer. La scène de l’arrestation plus que musclée avait été filmée par un autre jeune. Deux jours après les faits, j’avais constaté que Hichèm présentait des traces de coups lorsque je l’ai reçu.

De manière générale, les enregistrements audio ou vidéo ne sont pas admis comme preuve dans les tribunaux français. Hichèm avait donc recueilli pour assurer sa défense une dizaine d’attestations d’élus, de travailleurs sociaux et de témoins de l’arrestation. Durant l’audience, le juge focalisa pourtant son propos sur les dérives du copwatching, sans prendre aucunement compte de ces différentes attestations :

«Monsieur Belhadj, vous avez encouragé à filmer ! Vous avez notamment dit : "Filmez, filmez !" Certains films de ce type se retrouvent sur Copwatch. Et des policiers y sont désignés ! s’est-il récrié, retroussant ses manches.

- Monsieur le juge, j’étais au sol, une arme braquée contre ma tempe ! Je suis pas un animal, faut pas avoir d’éducation ! répliqua Hichèm.

- C’est la mode vidéo ! C’est un titre de gloire pour ces jeunes !» rétorqua à son tour l’avocat des policiers.

Durant sa plaidoirie, l’avocat de Hichèm déclara quant à lui : «Ce qui me gêne c’est que… (Silence.) Bon, la vidéo, c’est pas possible, évidemment ! On a donc fourni dix attestations sur cette vidéo dont celle d’un éducateur et celle du jeune ayant filmé la scène, ici présents dans la salle ! Pourtant ils n’ont pas été entendus par la cour, et leurs attestations ne sont même pas prises en compte ! Il y a dans le dossier de multiples témoignages de policiers tandis qu’aucun jeune présent lors de la scène n’a été auditionné ! Et je précise que cette vidéo n’a également pas été diffusée sur Internet.»

Au terme de l’audience, Hichèm a été reconnu coupable de rébellion et d’outrage envers les forces de l’ordre. Il écope de quatre mois de prison avec sursis et de trois cents euros de dommages et intérêts à verser aux deux policiers.

Durant ce procès, j’ai pu constater la coupure majeure qui existe en France entre certains jeunes des quartiers populaires et les forces de l’ordre. Au quotidien, les violences physiques policières sont plutôt rares dans les quartiers de la ville de province où je travaille. En revanche, les jeunes témoignent (2) des stratégies de tension alimentées réciproquement. Ils indiquent notamment qu’ils sont victimes de brimades, de gestes déplacés, dénommés par des surnoms et fouillés au corps de manière «appuyée». Les forces de l’ordre sont pour leur part régulièrement «prises à partie» par des groupes lors de leurs passages en voiture, mais aussi soumises à des tensions propres à leurs corps de métiers : dénigrement populaire, logique du chiffre, peur du déclassement… Ces violences insidieuses cumulées favorisent les tensions, la création d’un «fossé» relationnel infranchissable entre la police et ces jeunes citadins. Les violences morales constantes conduisent à des «peurs réciproques» qui peuvent trouver un terrain d’expression à travers des actes de violences urbaines, mais aussi par la mise en ligne de vidéos et de photos sur les sites tels que Copwatch. L’intimidation et les vexations peuvent enfin favoriser de fortes «décompensations» individuelles, comme nous avons pu le voir sur le terrain. Un jeune du quartier a ainsi été hospitalisé il y a peu dans un service de psychiatrie : il pensait être «poursuivi» de manière permanente par les «stups».

La suppression de ce site ne résoudra en rien le problème de cette coupure entre jeunes des quartiers et forces de l’ordre. D’ailleurs, suite au blocage, plus de trente «sites miroirs» ont été créés, permettant en réalité de maintenir le site en action. L’enjeu fondamental qui fait jour est la cruelle absence de relations de proximité et donc de reconnaissance réciproque entre les deux parties. Oui, une fraction des effectifs de policiers doit par exemple participer au tournoi de football mis en place chaque année par le centre social du quartier. Les contrôles d’identité récurrents dans les cités renforcent les violences morales et, plus rarement, ont pour conséquence des violences physiques. Les vidéos devraient être reconnues comme preuves dans les tribunaux pour attester de faits de violences. L’incitation à lalation avec prime à la clé, mise en place lors de la récente affaire de Villiers-le-Bel, ne peut enfin qu’encourager le développement en réaction d’initiatives discutables, dont le copwatching fait indéniablement partie.

(1) Les nom et prénom ont été modifiés.

(2) «La Force de l’ordre : une anthropologie de la police des quartiers», de Didier Fassin, éditions Seuil.

 

Source : LIBERATION

 

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