Corse : interview de Patrizia Gattaceca, jugée à Paris dans l'affaire Colonna

Publié le par dan29000

gattaceca« Je l'ai fait, je le dis, je l'assume »

La chanteuse et professeur de corse Patrizia Gattaceca a toujours revendiqué avoir offert gîte et couvert à Yvan Colonna durant sa cavale. Jugée à Paris à la fin du mois de mai pour « recel de malfaiteur », elle explique pourquoi elle a pris ce risque.



Pourquoi assumer d'avoir hébergé Yvan Colonna ? C'est un acte militant...
Par solidarité à un compatriote dans le besoin. À l'époque où j'accueille Yvan Colonna chez moi, on est dans un contexte particulier. La Corse est frappée par répression très forte. À partir de 1998 [assassinat du préfet Erignac], on va interpeller des centaines de personnes qui seront remises en liberté des mois voire des années plus tard sans qu'aucune charge ne soit retenue contre eux. On va condamner Castela et Andriuzzi à 30 ans d'emprisonnement. Mon acte se situe dans ce contexte. Cette répression fait que dans l'adversité, on est solidaires. C'est un acte naturel et spontané. On peut considérer cette solidarité comme un acte militant en réponse à une injustice qui touche notre communauté. Je suis nationaliste je n'ai rien à cacher. Il n'y a pas à en avoir honte. Au contraire... En simple citoyenne, j'ai respecté ce principe de la présomption d'innocence, au contraire du ministre de l'Intérieur de l'époque [Nicolas Sarkozy], mais je suis mise en examen. Je ne suis pas président de la République, je suis simplement conseillère municipale de la ville de Bastia. Et je ne dispose pas d'immunité pour cela.

Aviez-vous conscience des risques ?
Je suis assez mûre pour savoir ce que je fais et avoir conscience des risques. Mais dans la vie, il faut savoir prendre des décisions. Moi, je voulais dire non à une justice d'exception. Au moment où ça se passe, je me dis, cet homme est là. Il veut prendre du recul, eh bien pourquoi pas... Je ne suis ni juge, ni policier, ni avocat d'Yvan Colonna. Je me base sur les principes qui guident ma conscience et ma vie. Je respecte la présomption d'innocence, ça ne va pas plus loin.

Il semble qu'aujourd'hui vous mettez plus en avant « un acte citoyen » pour respecter cette présomption d'innocence, plutôt que cette valeur d'hospitalité...
Les grands principes engendrent les grandes valeurs. Je mets ça en avant aujourd'hui. J'aurais pu le faire hier. Il est vrai que l'hospitalité si elle est une de nos valeurs fortes reste une valeur universelle et même une valeur républicaine. Si je n'avais pas été nationaliste, j'aurais quand même ouvert ma porte. On ne peut pas nous reprocher de nous connaître.

S'il avait fallu héberger un supposé violeur, auriez-vous agi de la même façon ?
Fallait-il que je sache qu'il ait violé ! Parce que lorsqu'une personne vient vous demander l'asile, elle ne va pas vous le dire. À ce moment-là, je craindrais pour ma propre personne... Je lui aurais certainement donné un morceau de pain avant de le renvoyer chez lui. Mais comment peut-on comparer des situations qui ne sont pas comparables et comparer un violeur à une personne présumée innocente ?

Yvan Colonna n'est quand même pas venu chez vous par hasard ?
Certainement pas ! Certainement pas... D'ailleurs je l'espère (sourire). Mais il est venu et j'étais là. Je ne me suis même pas posé la question de savoir pourquoi c'est chez moi qu'il est venu. Ce n'est pas parce qu'on se quitte pendant 20 ou 25 ans que des liens d'amitié n'existent plus.

De quelle manière avez-vous abordé ces audiences ?
J'ai essayé de les aborder avec sérénité. Parce qu'il est vrai que la procédure a été très longue et que depuis plus de deux ans je suis assignée à résidence. C'est une privation de liberté énorme car je n'ai pas pu exercer mon art [le chant] comme je le voulais. Quelle que soit l'issue de ce procès, ça se fera... (soupir). Je préfère ne rien envisager, mais je suis prête à faire front en cas d'emprisonnement. Il est évident que nous irions en appel dans ce cas-là. Mais ça me choquerait.

Envisagez-vous une condamnation ?
Il faut tout envisager mais j'avoue que ce qui me choque le plus c'est le chef d'inculpation « d'association de malfaiteurs en vue de préparer des actes de terrorisme ». Au niveau du recel en ce qui me concerne, je l'ai dit, assumé et revendiqué. J'espère que les magistrats comprendront dans quel état d'esprit je l'ai fait. Cependant, pour avoir une association de malfaiteurs, il faut un réseau dans lequel tous les mis en examen auraient organisé la cavale d'Yvan Colonna. Moi, je peux dire que la plupart des gens je ne les connais pas. Je n'ai entretenu de lien avec personne. Le seul que je connais, c'est Marc Simeoni, ce n'est pas un crime. Il est le frère de Gilles avec qui j'ai été élue conseillère municipale de Bastia.

Vous avez donc agi seule ?
Absolument. Je n'ai fait allégeance à aucune organisation terroriste ni à aucun réseau. Mon geste a été spontané. Il répond à des principes qui moi guident ma vie et ma conscience, notamment au principe de la présomption d'innocence. Et si on considère mon cas aux lumières de propos du ministre de l'Intérieur de l'époque, on peut considérer qu'en équité, j'ai rétabli un équilibre.

C'est-à-dire...
Yvan Colonna était dénoncé comme coupable publiquement et la répression a été telle que des gens avaient fait 6 mois, un an ou deux ans de prison avant d'être relâchés dans la nature sans même une excuse, sans rien. Avec des dossiers vides. Donc moi dans ce contexte-là, je la lui ouvre ma porte. C'est tout ! Je l'ai fait, je le dis, je l'assume. Point.

Avez-vous eu des contacts avec des proches d'Yvan Colonna avant qu'il ne vienne chez vous ?
Là on entre dans le domaine de l'interrogatoire de flic (rires). Je vous réponds non. Absolument pas. Et personne ne m'a laissé entendre qu'il viendrait.

Croyez-vous au droit et à la justice ?
Sur les principes oui. Mais ils sont menés par des hommes et des femmes qui ne sont pas toujours justes et droits.


Jean-Sébastien Soldaïni

Source : Corsica

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