Corse : le calvaire des familles de détenus corses

Publié le par dan29000

Témoignages d'une soeur et d'une compagne de prisonnier politique corse 



Longtemps, j'ai gardé cela pour moi. Nous avons tous gardé cela pour nous. Il y a un an, je n'aurais même pas imaginé être là pour en parler. Mais aujourd'hui, je veux le faire. Et puis, c'est mon petit frère, merde ! ». Il résonne curieusement ce « merde » dans la bouche d'Hélène Nassibian, une sacrée jolie fille, gracile et joyeuse. Un « merde », pas comme un gros mot, pas comme une insulte. Plutôt comme une fin en soi quand les mots ont du mal à faire le relais en langage châtié. Un mot qui vient, loin derrière d'ailleurs, dans la conversation... Loin dans le temps remonté avec difficulté parfois, parce que les dates s'embrouillent, parce que c'est si proche, si vieux, mais sans calendrier finalement, sur une ligne sans tain où plus rien n'est transparent.

Hélène Nassibian, 33 ans, employée de la compagnie Air-France à l'aéroport d'Ajaccio. Pas militante au sens dur, mais « sympathisante, c'est plus juste ». Nationaliste, mais plutôt courant « modéré ». Un appartement, un boulot, une famille. Un frère, Jacques-Jean Papini, 25 ans, assigné à résidence à Marseille, sa dernière étape. Pour l'instant.



40 minutes de parloir

« Il avait 22 ans, lorsqu'il a été arrêté à Porticcio en avril 2008 ». Commando des forces de l'aube et de la loi, garde à vue, puis Paris, direction la section antiterroriste des juges Thiel, Fragnoli... portes du pénitencier, les paroles du scénario sont connues. Tout au moins le refrain. Ce qui se passe après, ce sont les familles qui le vivent. Et qui parfois acceptent de le raconter...

« Mon frère a d'abord été incarcéré à Fresnes, d'avril à octobre 2008. Il a fallu attendre pour pouvoir le voir. Lorsque nous avons eu l'autorisation, nous sommes partis tout de suite, et nous avons alors mesuré les frais que cela implique. Les billets d'avion, pour moi, et pour ma mère, qui ne peut pas prendre l'avion, bateau et train. On se relayait deux fois par mois pour deux fois 40 minutes de parloir à 13 h 30. Au bout de sept mois, Jacques-Jean est sorti. On l'a informé deux heures avant qu'il soit relâché. Dès que je l'ai su, j'ai pris un vol. Et je l'ai trouvé, là, sur le trottoir, complètement abasourdi. Il avait été assigné à résidence sur le Continent. Mais on n'avait même pas d'adresse à donner. On ne connaît personne. Mon frère avait juste le contact d'un cousin de son père à Avignon. C'est là qu'il est allé ».



Deux ans après...

Dès lors, le jeune assigné à résidence vivra au rythme des demandes de remise en liberté que ses conseils feront durant plus d'un an. Pour essayer, malgré tout, de faire quelque chose de sa vie, Jacques-Jean Papini continue dans la voie qu'il s'était tracée avant son arrestation, des projets dans le photovoltaïque, un domaine qui l'intéresse et pour lequel il a les compétences requises. Ces projets, il les fait dans un seul but, se réinsérer au plus vite avec un travail pour lequel il est prêt à se donner à fond lorsqu'il rentrera en Corse. Durant cette période à Avignon, sa famille fait le déplacement chaque fois que cela est possible : « On s'est aperçu qu'Avignon aussi, c'était loin, parce que finalement la distance n'est pas la seule chose à prendre en compte. Il y a tout ce qu'il faut caler autour, la disponibilité vis-à-vis de son employeur, la disponibilité en termes de places d'avion, les diverses contraintes qui existent même s'il s'agit de quelqu'un qui est assigné à résidence. Et une fois sur place, on ne fait pas la fête, je vous assure. On est là pour offrir le visage d'un interlocuteur qui peut écouter, même si l'on est forcément remué par cette attente sans horizon. Cela fait aujourd'hui plus de deux ans qu'il est sorti de prison, que l'instruction n'est toujours pas clôturée et que la date du procès n'est toujours pas fixée... ».

À la fin de l'année dernière, Jacques-Jean Papini accepte l'offre qui lui est faite par des amis d'occuper un appartement à Marseille. Il pointe une fois par semaine au commissariat de la ville.



« Il existe une loi »

« Il avait bénéficié de quatre jours pour rentrer en Corse, l'été dernier, mais il n'a pas eu de permission à Noël. Il ne s'agit pas de pleurnicher. C'est sûr que d'autres préféreraient être assignés à résidence plutôt que d'être en cellule, mais dans les deux cas la situation économique vécue par les détenus est la même, pas d'emploi, pas d'argent, c'est un cercle vicieux basé sur une souffrance psychologique qui finit par tout gangrener. Je veux juste redire avec d'autres : qu'il existe une loi de rapprochement des prisonniers, que la récente réponse de Michèle Alliot-Marie est, comme l'a d'ailleurs souligné Paul Giacobbi, à côté de la plaque, car ne correspondant pas du tout à la question formulée. Les 51 élus territoriaux se sont pris une claque, un peu avec condescendance quand même... À quoi servent les motions votées à l'unanimité jusqu'à deux heures du matin parfois ? Aujourd'hui, le gouvernement est hors-la-loi quelle que soit la manière dont on tourne le problème. Ce n'est pas un hasard si la France se fait régulièrement rappeler à l'ordre par la cour européenne. Quand je pense que j'ai voté Sarkozy ! Vous pouvez l'écrire... ».



Suffisamment ou pas assez

Hélène Nassibian s'est inscrite l'an dernier à des cours par correspondance à Paris I avec le CNED. « L'histoire de mon frère a motivé quelque chose, c'est sûr. J'ai commencé à me poser des questions. Je n'avais pas vraiment fait d'études, et puis j'ai 33 ans, mais j'ai pris mon courage à deux mains. Cette année, j'ai obtenu un congé individuel de formation. Je rentre en 2e année de droit à Corte ». Entre les doigts d'Hélène, un dictionnaire de sociologie politique. « La justice est nauséabonde parce qu'elle ne tranche pas. Mon frère vit l'illusion de la liberté. Il est suffisamment innocent pour être assigné à résidence mais pas assez pour rentrer chez lui ».



Maria Anghjullela Caviglioli : « Tenir bon... »

Elle lui écrit chaque jour ou presque. « Je lui raconte mon quotidien, l'actualité du moment. Oh ! Rien de très exceptionnel mais pendant que j'écris, j'ai l'impression d'être avec lui ! ». Elle rit Maria Anghjullela Caviglioli, d'un vrai rire qui n'a rien de provoquant ou de provocateur. Juste un rire de vie qui éclabousse tout sur son passage. À 25 ans, elle a derrière elle, une telle confrontation avec la notion de combat. « Vous savez le cancer ne m'a pas tué, ce n'est pas la prison qui y arrivera ! ». On n'évoquera que cette confidence, le reste de ce combat lui appartient. Elle, l'a d'ores et déjà gagné. En pédalant dans le bon sens - sur son vélo - en allant de l'avant et en postant ses lettres à son compagnon. Mais une fois seulement que les siennes, celles qu'elle a en charge, auront été distribuées. Elle est factrice à Ajaccio. La compagne d'Olivier Peretti, 36 ans, actuellement incarcéré à Bois-d'Arcy, a elle aussi accepté de témoigner. Une autre fenêtre sur cour.



« La même inhumanité »

« On s'est toujours soutenu mutuellement Olivier et moi, dans toutes les épreuves. Il a été détenu dans un premier temps à Fresnes, durant deux ans, puis a pu revenir à Borgo durant 6 mois. Lorsqu'il a été remis en examen, il est reparti sur le Continent à Bois-d'Arcy et mon droit de visite a été supprimé. Je l'ai retrouvé il y a peu. Ce que je vis lorsque j'y vais ? Le premier avion du matin, puis un taxi qui me coûte la moitié du billet d'avion. Je pourrais prendre le bus, le métro, oui bien sûr... Mais bon, on n'est pas obligée de se punir un peu plus non ? Je rentre par le dernier vol que j'ai toujours peur de louper. Alors, je m'arrime sur un fauteuil de l'aéroport et je bouquine. Je fais un parloir double, d'une heure, parce que je n'y vais qu'une fois par mois. Le parloir, c'est dégueulasse, passez-moi l'expression, sale dans tous les sens du terme. Quoi qu'on en pense, ça reste des êtres humains là-dedans ! Je ne suis allée qu'une fois à Bois-d'Arcy, je découvre, mais c'est la même inhumanité et le même parcours du combattant pour y aller, y rentrer, passer les contrôles. On vient rendre visite, on n'a pas à subir la prison. Maria Santoni, elle fait le tour de France pour voir son fils... Pour moi, la récompense, c'est que dans ces cabines enfermées du parloir, on peut se prendre les mains, avoir un contact ». Contact. Essentiel. Pour savoir de quoi l'autre a besoin. Parce qu'en prison « tout s'achète, la télé, les livres, les chaussures. On ne peut pas choisir la couleur du pantalon, les capuches sont interdites... Elle est partout la torture psychologique. Derrière les barreaux, on ne prend pas un coup dans la tête, mais sur la tête ». Le plus dur ? Ne pas savoir, « quand on voit le temps des préventives ! ».



Des repères différents

Elle a la voix un peu rauque naturellement, Maria Anghjullela. Cela donne à ses mots une résonance particulière, forte d'une ligne d'horizon qui s'écrit à deux niveaux. D'une part, les visites qu'elle rend à son compagnon. D'autre part, le combat qu'elle mène au coeur de l'association d'aide aux prisonniers Sulidarità, dont elle est la présidente, « pour que nos enfants, les miens un jour peut-être, ceux des autres aient un avenir. Il faut tenir bon ». La jeune femme définit sa vie comme un calendrier, « galérer pour joindre le parloir, commander dix jours avant, réserver son billet en espérant que les dates concordent ». Assurer au quotidien. Vivre. Oser rire, sans culpabiliser. « La maladie m'a donné des repères différents ».


Dossier Réalisé Par A.-c. Chabanon pour Corse Matin

Source : FPL

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