Coupe du monde du football pourri

Publié le par dan29000

no-football-large.2Quelque chose de pourri au royaume du foot


Ça y est, la Coupe du monde de football va démarrer. Des centaines de millions d'aficionados sont dans les starting-blocks devant leur télévision HD pour se régaler des exploits de Messi et consorts. Enfin une occasion d'oublier la crise économique, les turpitudes du capitalisme, le règne du fric-roi, les salaires indécents des traders. Sauf que non, car le foot n'est plus un sport mais bien une gigantesque machine d'entertainment. Si on soulève un coin du rideau, derrière les lampions de la fête et les couleurs chamarrées des maillots apparaît un business peu reluisant. On peut même dire que le football concentre les pires dérives de la société et présente un visage plus libéral (au sens économique) qu'aucun autre secteur d'activité.

Comment le fric pourrit le foot

Les joueurs les mieux payés du championnat de France émargent entre 300.000 et 400.000 euros mensuels. Si l'on regarde un comparatif entre les salaires des sportifs (notamment footballeurs) et les PDG, les premiers tiennent le haut du pavé. La ritournelle habituelle est que les sportifs ont une carrière courte et qu'ils leur faut "engranger". Cet argument devient ridicule lorsque l'on fait quelques calculs. Thierry Henry touche environ 18 M€ par an. Il aura peut-être une carrière 4 à 5 fois plus courte qu'un salarié "classique" mais il touche chaque mois l'équivalent d'un demi-siècle de travail d'un français (statistiquement) moyen. Et encore, Henry n'est que n°5 mondial en revenu, les premiers étant à 30 M€, soit un siècle de travail par mois (avec une fiscalité plus qu'avantageuse de surcroît). Les joueurs de foot ne sont plus que des mercenaires voguant de club en club au gré des émoluments que peuvent négocier leurs agents, ceci ayant été catalysé par l'arrêt Bosman.

Le mode de vie des joueurs découle de ces sommes folles. A à peine plus de 20 ans, cet argent ne peut que tourner la tête et les amener à multiplier les frasques en tous genres : excès de vitesses au volant d'une de leurs voitures de sport, virées en jet privé à travers l'Europe pour faire la bringue, et bien sûr la récente affaire Zahia. Laissons de côté l'aspect juridique de l'affaire (savaient-ils qu'elle était mineure?) en respectant la présomption d'innocence. Mais cela montre une bien mauvaise image aux enfants dont les posters de ces joueurs ornent les murs de leur chambre... Et voir les joueurs de l'équipe de France négocier avec âpreté une prime de (très éventuelle) victoire à la Coupe du monde donne l'image de joueurs jamais repus d'argent, pour qui porter le maillot de l'équipe de France n'a pas de signification et qui ne font plus le moindre geste gratuitement. Les déclarations récentes de Rama Yade à propos de l'hôtel des bleus sont à la fois saines et naïves. Saines car elles dénoncent une vraie indécence. Naïves car il paraît peu réaliste, au regard du train de vie des joueurs, de les loger au Best Western Soweto. C'est tout le système qu'il faut revoir, pas un épiphénomène.
Le cas du dopage est intéressant. Celui-ci affecte tous les sports sans quasiment d'exception (même le tir à l'arc avec les bêta-bloquants). D'énormes scandales affectent à répétition le cyclisme ou l'athlétisme. Mais le dopage semble s'être arrêté à l'orée du cas football comme le nuage de Tchernobyl à la frontière française. Les cas de dopage avérés sont extrêmement rares et limités. Dès lors, on ne peut que soupçonner une véritable politique du "regarder ailleurs" pour ne pas tuer la poule aux œufs d'or. D'autant que le dopage serait très utile aux footballeurs (EPO pour l'endurance, cocaïne par exemple pour l'explosivité, ...).

Cela n'est pas forcément mieux sur le terrain où le fair-play est étouffé par les enjeux. De la main de Dieu de Maradona à la main qualificatrice de Thierry Henry, de simulations en refus d'arbitrage vidéo. Mais si encore seuls les joueurs étaient truqueurs... Le développement des paris sportifs (1.7 milliards d'euros ont été misés l'an dernier sur le championnat anglais depuis Hong-Kong) fait grandir les tentations de truquer les matchs. On a bien sûr en mémoire la fameuse affaire OM-VA en France. Mais ce n'est qu'enfantillage à côté de l'affaire ayant entaché le Calcio en 2006. Et l'autorisation des paris sportifs en France à l'occasion de la Coupe du monde va permettre à notre pays d'importer ces joyeuses pratiques.

Le procès de l'affaire du PSG a permis de mettre en lumière d'autres aspects de ce monde bien glauque: agents sans scrupules et encaissant de colossales commissions, évasion fiscale, faux, usage de faux, travail dissimulé, faux transferts. Le procureur de la République a dénoncé un milieu «gangrené par l’argent» et la «place délirante» prise par le fric, avant de requérir des peines ridicules (jugement le 30 juin). Et la profession fait usage des paradis fiscaux sans vergogne.
On estime par ailleurs que 40.000 prostituées vont se déplacer en Afrique du Sud pour 500.000 supporters gavés de testostérone après un bon match. Eternel Panem et circenses... Et ces prostituées ne sont qu'une version moderne des péripatéticiennes qui attendaient à la sortie du Colisée les clients rendus excités par la vue du sang. Et que dire du hooliganisme, de la violence dans les stades que rien ne semble pouvoir contenir. Dès lors, chaque match "à risques" est encadré par des centaines ou des milliers de policiers... payés par l'État.

Il est dit que le football français n'est pas assez "riche" et ne permet donc pas d'attirer suffisamment de talents pour avoir un championnat relevé (avec exil fiscal des joueurs nationaux). Certains ont même poussé pour défiscaliser massivement les revenus des joueurs pour contrer ce phénomène. En clair, la création d'un super-bouclier fiscal pour les joueurs de foot. Ils ont déjà un régime plus favorable qui leur permet de faire échapper 30% de leurs revenus aux cotisations sociales (38 millions de manque à gagner pour l'État en 2008). Par ailleurs, Eric Besson a remis un rapport en novembre 2008 sur la "compétitivité du football français" (sujet prioritaire pour le gouvernement s'il en était à cette époque). Il y évoque notamment la possibilité pour les footballeurs d'étaler le paiement de leur impôt sur le revenu (*). Les contribuables des classes moyennes basses qui ont du mal à négocier leur propre étalement avec le fisc apprécieront... comme ils apprécieront les largesses de certaines municipalités (location gratuite des stades, subventions,...) aux clubs qui partent pour grande partie dans les (très larges) poches des joueurs ou d'agents véreux.


La peu glorieuse certitude du sport football

Le manque de richesse du foot français a quand même des effets positifs: celui de laisser une part d'incertitude (relative) au championnat français. Si quelques grands clubs trustent effectivement les meilleures places, les points récoltés dans le championnat ne s'achètent pas avec une fiabilité parfaite. De même, la corrélation entre le classement de L1 2009/2010 et les budgets des clubs est loin d'être parfaite. On peut notamment citer Auxerre qui, année après année, avec un budget loin des grosses écuries, arrive à obtenir de bons, voire très bons, résultats. Mais tout ceci va peut-être changer avec la montée en puissance du budget des clubs-français.

On voit donc que le championnat français garde une certaine part d'incertitude même si, au final, ce sont bien les clubs les plus fortunés qui trustent les titres. Le proverbial "petit poucet" de la Coupe de France vient entretenir l'illusion et fait les choux gras des journaux TV, mais au final ce sont toujours les grosses cylindrées qui vont au bout (à part quelques exceptions, comme Guingamp, club de L2, en 2009). Mais le fait que les gros clubs se focalisent sur le championnat et les coupes d'Europe explique peut-être cela. En tout cas, une victoire-surprise comme celle de Franchesca Schiavone en finale de Roland-Garros il y a quelques jours est totalement improbable en football. 

Le lien argent/résultat étant encore plus poussé à l'étranger, on voit donc que le jeu est de moins en moins imprévisible. Et les clubs poussent à la roue pour rendre le jeu de plus en plus prévisible, de sorte que leurs revenus le soient aussi. Voilà qui prépare des compétitions futures des plus intéressantes. On retrouve là ni plus ni moins que les pratiques classiques des grandes entreprises sur un marché (tendance à la constitution d'une oligopole avec mise en place de barrières à l'entrée sur le marché).
Un colosse au pieds d'argile

Le business du foot représente le chiffre de 7,6 milliards d'euros par an pour les seuls cinq plus grands championnats européens. Sans compter le chiffre d'affaires lié au football des équipementiers. Mais c'est aussi un colosse aux pieds d'argile. Les masses salariales croissant à deux chiffres chaque années et les records de montants de transfert battus chaque années  ont accru l'endettement des clubs de façon dangereuse. Celui-ci atteint 6 milliards d'Euros en cumulé pour l'Europe (409 ME pour le seul club de Liverpool !). Surtout, beaucoup de clubs sont entrés en bourse pour accroître leur capacité à s'endetter et à acheter des joueurs. Mais le football n'est pas un business comme les autres... En effet, une bonne part du chiffre d'affaires est basé sur le résultat, par définition imprévisible. D'où la tentation de gommer cette imprévisibilité (voire chapitre précédent) et l'énervement d'un JM Aulas devant une décision d'arbitrage qui aurait pu priver l'OL de Coupe d'Europe en 2010/2011. Et accessoirement de 20 millions d'euros. La seule recette à peu près stable est la billetterie, mais celle-ci a une faible part du chiffre d'affaire des clubs.


Le foot-business a ainsi connu une croissance délirante, portée par très peu de concret. Bref, il présente toutes les caractéristiques d'une bulle spéculative. Ainsi, l'agence de notation de risques financiers RiskDisk a mis 14 des 20 clubs anglais de Premier League sur sa liste noire. Les largesses des sponsors et des diffuseurs ne pourront suivre indéfiniment les salaires des joueurs, et il paraît inévitable que cette bulle, comme toutes les autres, crève un jour.

On le voit, le monde du foot-business est un monde corrompu et boursouflé, dont les valeurs ont été entièrement dissoutes dans l'argent. Il est évidemment possible de dire qu'il est à l'image du monde moderne et qu'il n'est pas plus, mais pas moins non plus, vertueux. La seule différence, c'est que les enfants n'ont pas de posters de patrons du CAC40 dans leur chambre. Si des gamins de 10 ans trouvent normal, en voyant leurs vedettes, de gagner des millions par mois à 20 ans, de se déplacer en jet privé, d'être vendu pour des dizaines de millions, de se comporter comme un mercenaire sans foi ni loi, alors ce n'est pas la peine d'espérer une refondation ou une moralisation du capitalisme la bataille est perdue d'avance. Reste que le foot-business est un colosse au pied d'argile et qu'il risque de s'effondrer sur lui-même. Personnellement, je l'espère. Ce cataclysme là n'aura que peu d'impact sur les peuples (pas de "too big to fail" dans les clubs de foot...) et pourra peut-être ramener le foot a ce qu'il est: un jeu, un simple jeu qui fait rêver les (grands) gosses.

Pour les français (nombreux) que la compétition n'intéresse pas, une lecture intéressante, bien qu'un peu caricaturale : Le football, peste émotionnelle.

(*)Extrait du rapport : Une proposition alternative consisterait à mettre en place un étalement de l’impôt sur le revenu pour tenir compte de la brièveté de la carrière des footballeurs professionnels (de six à huit ans en moyenne). Le sportif serait imposé sur la différence entre son revenu et le versement effectué sur un plan d’épargne du sportif professionnel (PESP) ; il ne serait imposé sur son épargne qu’au moment de ses prélèvements (annuels ou forfaitaires).

Source : Libération

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